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La vertu de prudence, sagesse de l’action

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Vertu cardinale, à la fois dans l’ordre moral et dans l’ordre de la raison, la prudence est de tous les combats et sur tous les champs de bataille. Elle est la sagesse de l’ordre pratique.

L’art de la prudence passionna les hommes de la Renaissance et du XVIIe siècle. Un des ouvrages les plus fameux sur ce sujet est sans doute le Oráculo manual y arte de prudencia, traduit bizarrement en français, dès l’origine, par L’Homme de cour. Publié en 1647, son auteur, le jésuite espagnol Baltasar Gracián y Morales, voulut, dans un contexte d’humanisme catholique conquérant, pourvoir tous les fidèles d’un « art de se gouverner » qui leur permette d’être respectés, respectables et supérieurs si possibles.

Comme le note si justement Marc Fumaroli, dans Le Sablier renversé. Des Modernes aux Anciens (Gallimard), les jésuites de l’époque intégrèrent la virtù virile héritée des Grecs et des Romains aux vertus cardinales et théologales exaltées par saint Thomas d’Aquin, vertus qui, dans l’héroïcité de leur pratique, avaient produit la myriade de saints et de martyrs du premier christianisme. Il s’agissait d’une synthèse de la foi et de la prudence telle que Corneille la mettra en scène dans ses pièces dont les héros vivent des vertus cardinales jusqu’au point de sacrifice où ils s’élèvent à la perfection des vertus théologales. Ce Siècle d’or essaya de réagir contre l’accusation de faiblesse adressée par Machiavel contre le christianisme et proposa cet « artiste de prudence » que Graciàn sut admirablement présenter.

Entre la connaissance et l’action

À notre époque, nous sommes un peu piégés car le mot « prudence » est revêtu d’un tout autre sens que celui donné par la philosophie et la théologie. Nous avons réduit la prudence à la précaution, alors que cet aspect n’est que très secondaire. De ce type de prudence à la lâcheté, il n’y a qu’un pas, et le caractère vertueux de la prudence disparaîtrait de cette façon ! Chez saint Thomas d’Aquin et pour la pensée chrétienne, la prudence est chargée de signification intellectuelle, à la fois prudentia de Cicéron, c’est-à-dire compétence, savoir-faire, clairvoyance, prévoyance, pénétration, sagacité, bref tout ce qui constitue la sagesse, et phronesis d’Aristote, c’est-à-dire pensée, ce que le philosophe développe dans son Éthique à Nicomaque, livre VI.

Nous sommes ici bien éloignés du sens étroit que nous accordons désormais au mot prudence, synonyme de frilosité. Voltaire a beau jeu de s’en moquer dans une Lettre à La Harpe en 1775, tout simplement parce qu’il ne connaît pas la doctrine thomiste à ce sujet. Il faut d’ailleurs noter que seule la scolastique s’est penchée sur une élaboration philosophique de la vertu de prudence. Notre langue française a, malgré tout, gardé des résidus du sens le plus riche de cette prudence. Ainsi apprécions-nous un homme de bon sens ou de bon conseil, reconnaissons-nous les avis judicieux et les conduites savamment réfléchies et calculées. Nous louons l’homme habile dans les choses de l’esprit, avisé, celui qui, par l’expérience, a été capable d’accumuler des connaissances lui permettant de prendre les bonnes décisions. Un tel homme est celui de la discrétion, au sens de jugement droit, de la finesse, de la délicatesse, du savoir-faire et du savoir-vivre, ce qui souligne le lien entre la connaissance et l’action, lien caractéristique de la prudence.

La vertu de tous les combats

La vertu de prudence, comme d’ailleurs les trois autres vertus cardinales, n’apparaît pas comme telle dans les Saintes Écritures, Ancien et Nouveau Testaments. Elle est héritée de la classification stoïcienne mais elle a été totalement intégrée à la pensée chrétienne, à tel point que les vertus cardinales sont devenues théoriquement morte en dehors de cette pensée. Saint Ambroise est le premier à employer le qualificatif « cardinales ». La caractéristique de la prudence est qu’elle n’est jamais vécue seule. Elle n’existe qu’en connexion avec les vertus de l’appétit et avec une certaine disposition de l’intelligence. Elle n’est jamais possédée en elle-même car elle est plutôt le signe d’un équilibre harmonieux.

La prudence est, dans l’ordre moral, l’équivalent de la culture dans l’ordre de la connaissance. Lorsque les deux se rencontrent alors émergent des saints qui sont des savants et des savants qui sont des saints, comme le furent les Pères et les Docteurs de l’Église. Il existe certes une unité des vertus, comme l’affirmaient les stoïciens, et saint Thomas d’Aquin ne le nie pas, mais il préfère insister sur le fait que les vertus se distinguent entre elles par l’objet qu’elles poursuivent. En ce qui concerne la prudence, elle est à la fois dans l’ordre moral et dans l’ordre raisonnable. La vertu morale est le principe de la prudence car elle assure ainsi l’estimation juste de la fin au service de laquelle la prudence opère. La prudence maîtrise les appétits et les range aux ordres de la raison. Voilà pourquoi elle est de tous les combats et sur tous les champs de bataille. Elle est vraiment la sagesse de l’ordre pratique, comme cela est souligné dans la Somme théologique (IIa-IIae, q.47, art.2, ad primum).

Pour guider la conscience

À partir de cette rectitude de l’appétit, la prudence peut alors procéder à son œuvre particulière. Il s’agit de ce que saint Thomas nomme l’« application » de la prudence. Une excellente et fouillée analyse de ce concept, en lien avec Aristote, est fournie par le père Th. Deman, O.P., dans ses commentaires sur le traité de Prudence de saint Thomas d’Aquin (Éditions de la Revue des jeunes). Aujourd’hui, la vertu de prudence, centrale dans la doctrine thomiste, est battue en brèche car le rôle moral de l’intelligence est déprécié au profit de l’exercice de la volonté comme faculté morale, et surtout, la conscience semble avoir remplacé la prudence en théologie même.

La conscience mal comprise est la porte ouverte à toutes les erreurs et à tous les maux. Les artifices moraux prennent le pas sur le jeu normal et sage de la prudence, d’où les dérives actuelles en théologie morale. Il serait nécessaire de restaurer la vertu de prudence et de lui redonner, dans notre vie, toute la place qu’elle mérite, tandis que nous sommes les héritiers d’un Jean-Jacques Rousseau qui chantait l’infaillibilité de la conscience, comme « instinct divin », dans sa Profession de foi du vicaire savoyard. Vivre de la prudence est une garantie de vertu, ce qui n’est point le cas de l’exercice de la conscience parfois fort mal éclairée. Mieux vaut un homme prudent qu’un homme « consciencieux ». La moralité est inséparable d’une connaissance droite, et cela, la conscience ne peut pas nous l’assurer.

Dans l’enseignement de Jésus

Le tableau de Titien, donné en illustration, L’Allégorie du temps gouverné par la prudence, peint entre 1550 et 1565, possède l’inscription suivante : « ex praterito praesens / prudenter agit / ne futura actione deturpet », à savoir : « informé du passé / le présent agit avec prudence / de peur qu’il n’ait à rougir de l’action future ». Aux trois âges de l’homme, la vieillesse, la maturité et la jeunesse, correspondent des têtes de loup, de lion et de chien. Le loup arrache les souvenirs avec ses crocs, le lion est le symbole de la force, et le chien fidèle et affectueux représente l’avenir qui s’ouvre devant les jeunes gens. La prudence guide ces trois âges, même si la jeunesse n’est pas encline à réfléchir et à vivre des vertus morales soutenues par la sage prudence. Notre Seigneur n’a pas cessé de nous donner en exemple la prudence, ceci en paraboles. Celle de l’économe infidèle en Luc 16, 1-9, et celle, célèbre, des vierges folles et des vierges sages en Matthieu 25, 1-13. Dans cette dernière, ce qui est loué n’est pas la vigilance, puisque ces dix vierges s’endorment, mais la prévoyance, c’est-à-dire l’exercice raisonnable de la prudence. Cela est vrai aussi de l’homme qui veut bâtir une tour ou du roi qui veut partir en guerre (Lc 14, 28-32), de l’homme qui construit sur le roc (Mt 7, 24-27). Le Maître nous recommande même d’être prudents comme des serpents (Mt 10, 16). Il attend donc de nous des qualités de l’esprit, guidées par les vertus morales.

Plus que jamais, cette vertu cardinale devrait jouer son rôle dans notre vie car elle est créatrice d’ordre, d’harmonie, d’équilibre, et donc de bonheur, un bonheur relatif ici-bas mais figure de la béatitude promise. L’homme prudent ne s’encombre pas de bagages car il sait qu’il ne pourra pas passer trop chargé à travers la porte étroite.

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