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Jean Vanier, philosophe : « Aimer implique une sagesse »

Ellen Teurlings / Communauté de L'Arche

Michel Boyancé - Publié le 15/05/19

Avant de créer son œuvre au service des personnes handicapées, Jean Vanier a mené une recherche philosophique approfondie sur la morale d’Aristote. Il y a découvert la grandeur de l’être humain, son ouverture naturelle au bonheur, à l’amitié et à la concorde.

Jean Vanier, philosophe ? Cette question semble bien déplacée car les hommages qui lui sont rendus renvoient bien plus à son exceptionnel charisme naturel et surnaturel déployé dans la relation avec les personnes handicapées qu’à des travaux philosophiques, intellectuels et conceptuels. Cependant, si le fondateur de L’Arche abandonne le travail universitaire proprement dit au moment de la publication de sa thèse en 1965[1], nous pouvons y voir une source et un déploiement incontestable dans la fécondité qui a été la sienne.




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Le goût du bonheur

Cette fécondité semble loin des appareillages conceptuels et théoriques de la philosophie. Dire cela serait d’une part mal connaître la philosophie[2], et d’autre part mal connaître Jean Vanier. Dans sa thèse soutenue à l’Institut catholique de Paris, aidé par le chanoine Lallement et par Jacques de Monléon, il a développé une incontestable compétence dans le travail à la fois érudit et profond sur la morale d’Aristote. Cette étude n’était cependant pas motivée par la seule technicité d’un ouvrage savant sur un auteur ancien. Jean Vanier avait reçu de ses maîtres un enseignement qui, enraciné dans la recherche intérieure du vrai et du bien, allait porter des fruits insoupçonnés à l’époque. Cela est si vrai que Jean Vanier a souhaité publier, non une réédition de sa thèse, mais, dans le prolongement de celle-ci, une méditation sur ce qu’Aristote peut encore nous apporter. Cet ouvrage, réédité récemment sous le titre Le Goût du bonheur[3], est le fruit d’une collaboration avec des philosophes et enseignants qui ont permis cette réactualisation.




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Les limites d’Aristote

Que peut-on trouver chez Aristote qui puisse rejoindre nos contemporains et l’œuvre de Jean Vanier qui donne à la rencontre avec toute personne une dimension sacrée ? Jean Vanier souligne les lacunes de sa philosophie qui sont aussi celles de la pensée grecque, préchrétienne. Nous pouvons énumérer rapidement ces principales limites : seuls les hommes libres et bien nés peuvent être véritablement heureux, les femmes et les esclaves, « par nature » sont inférieurs, les Grecs doivent dominer les barbares, la cité est hiérarchique et ordonnée par la nature, l’amitié entre l’homme et Dieu est impossible, celle-ci ne peut exister qu’entre des hommes rationnels, la compassion n’est pas centrale dans les relations humaines, l’accueil du plus faible est quasiment absent, la dimension historique de la vie humaine aussi, l’eugénisme n’est pas rejeté, etc. Cela fait beaucoup. Cependant Aristote reste un maître, y compris aujourd’hui hors de la sphère chrétienne également. Nous pouvons souligner quelques aspects fondamentaux, qui permettent également de comprendre l’actualité de ses intuitions.




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Une recherche inlassable de la vérité et du bien

À la suite de Platon, Aristote manifeste que la philosophie est une recherche inlassable de la vérité et du bien. L’intelligence humaine n’est pas technicienne d’abord, calculatrice, elle est faite pour contempler et pour aimer, l’homme est fait pour vivre dans l’amitié et la concorde. Comme le rappelle Jean Vanier, « la morale d’Aristote est réaliste, elle jaillit de l’humain et retourne à l’humain » (Le Goût du bonheur, p. 273). Cet humain est un être un et complexe, dont la vie a besoin des vertus pour s’épanouir dans le bien, source du vrai bonheur (les fameuses vertus cardinales, bien présentes dans l’enseignement de l’Église). Est-ce à dire que nous avons une lecture chrétienne d’Aristote ? Sans doute, mais en même temps il nous donne des clés méthodologiques pour ne pas tomber dans le scepticisme (il n’y a pas de vérité) ou dans la négation d’une nature humaine qui reste un donné à connaître, perfectible par chacun par la culture, mais qui est la source de la vie humaine que la technique ne peut et ne doit nier.




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Aristote organise les différents savoirs autour de la grandeur de l’être humain. Loin de tout esprit systématique ou scientiste, il s’appuie « non pas sur une théorie toute faite, mais sur le désir en chaque humain d’être heureux » (op. cit., p. 274). Il ouvre des pistes, trace des chemins nouveaux dans un monde dominé par les mythologies et la violence des dieux. « Pour connaître l’homme, écoutons l’homme » (op. cit., p. 275). Enfin, Aristote met l’homme devant ses responsabilités : c’est l’agir prudentiel, la décision éclairée par le bien, qui est au cœur de la liberté humaine. L’homme n’est ni une machine, ni un dieu, ni un animal, mais un être libre appelé à aimer et à agir par lui-même dans les limites de sa nature mais avec confiance en lui, et dans une perspective chrétienne, dans la Grâce en lui, présence des Personnes trinitaires.

Aimer implique une véritable sagesse humaine

Jean Vanier, a puisé dans la sagesse d’Aristote pour la dépasser, mais sans la renier. Comme il aimait à le dire pour appeler à une authentique philosophie du cœur : « Nous ouvrir à celui qui est dans la misère, écouter son histoire et le comprendre, tout cela éveille des forces profondes dans notre cœur humain. Ce sont les forces de l’amour et de la compassion. Aimer n’est pas juste une émotion. Aimer implique une véritable sagesse humaine, une compétence et une intelligence du cœur. Aimer, c’est créer des liens de fidélité, se réjouir de l’existence de l’autre dans sa faiblesse et sa différence ; c’est voir la personne derrière le handicap, derrière la différence. C’est à ce moment-là que nous devenons vraiment libres, libres d’être ce que nous sommes : riche de nos dons, de nos faiblesses et même de notre mortalité[4]. »


JEAN VANIE

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[1] Le Bonheur, principe et fin de la morale aristotélicienne, coll. textes et études philosophiques, Desclée de Brouwer, Paris-Bruges, 1965, gros ouvrage spécialisé de 500 pages. Il s’agit d’une thèse présentée en 1962 à l’Institut catholique de Paris, après des études au Québec, notamment à l’université Laval dans laquelle il a reçu une manière très « réaliste » d’envisager la philosophie et en particulier Aristote. Ce réalisme est certainement l’explication du lien et de la cohérence entre ce travail universitaire de jeunesse et l’œuvre de sa vie au sein et à partir de l’Arche.
[2] Jean Vanier a puisé à l’université Laval au Québec dans un enseignement visant à réhabiliter la philosophie dans une perspective de connaissance et de sagesse.
[3] Le Goût du bonheur. Au fondement de la morale avec Aristote, Paris, Presses de la Renaissance, 2000, réédition en 2007, et en 2018 chez Albin Michel.
[4] https://www.jean-vanier.org/fr/son-action/rencontre-et-transformation

Ces 12 phrases inspirantes de Jean Vanier :
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Jean Vanierphilosophie
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