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Le père Manfred Deselaers a choisi de vivre à Auschwitz

FATHER MANFRED DESELAERS; AUSCHWITZ
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Allemand de naissance, le père Manfred Deselaers vit depuis bientôt 30 ans aux portes du camp d’Auschwitz, créé il y a 79 ans, le 27 avril 1940. Il livre à Aleteia un témoignage bouleversant sur le sens de sa mission en tant qu’Allemand, chrétien et prêtre.

Regard pétillant, barbe poivre et sel et col romain, c’est dans un polonais parfait, le père Manfred Deselaers cisèle chaque mot en laissant la place au silence. Comme si, dans ce lieu d’horreur et d’accumulation de crimes, contre Dieu et contre les hommes, les mots ne pouvaient suffire. Originaire d’Aix-La-Chapelle, celui qui a choisi de vivre à Auschwitz pour répondre à sa vocation de travailler pour la réconciliation est devenu l’aumônier du Centre du dialogue et de la prière créé à l’initiative des évêques d’Europe et des représentants d’organisations juives.

Le père Manfred est convaincu qu’Auschwitz est une terre féconde parce qu’elle est un lieu de transformation. Comme l’a souligné le pape Benoit XVIle 28 mai 2006 lors de sa visite à Auschwitz : « Ainsi, nous pouvons espérer que du lieu de l’horreur naisse et croisse une réflexion constructive et que le souvenir aide à résister au mal et à faire triompher l’amour ».

Aleteia : Pourquoi avoir choisi d’habiter aux portes d’Auschwitz ?
Père Manfred Deselaers : Tout a commencé quand je suis allé pour la première fois à Auschwitz, en 1974. Cela a été un grand choc pour moi. Je ne comprenais pas comment mon peuple avait pu commettre de telles horreurs. À l’école, chez nous, l’enseignement de l’histoire s’arrêtait à Bismarck… Auschwitz est devenu pour moi une responsabilité. Dix années plus tard, quand j’étais vicaire à Mönchengladbach (diocèse d’Aix-La-Chapelle), j’ai demandé à mon évêque d’y venir un an en signe de réconciliation et il m’a donné son accord. Depuis le début, j’habite chez le curé de la paroisse de l’église de l’Assomption à Oswiecim (nom polonais de la ville d’Auschwitz). C’était une évidence pour moi qu’il fallait que je sois sur place, main dans la main avec ce curé polonais. Un jour, le cardinal Macharski, archevêque de Cracovie, m’a demandé : « Qu’est-ce que vous voulez faire ici ? » Je lui ai répondu : « Quelque chose pour la réconciliation et pour la paix ». Et cela fait maintenant 29 ans que je vis ici.

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Ce choix, est-il une sorte de pénitence ?
Oui, aussi. Ici, la mémoire du passé est terriblement présente. 74 ans après la fin de la guerre, les blessures sont toujours là. Dès qu’on les touche, elles font très mal. Comment être proche des Polonais sans parler de la Seconde Guerre mondiale ? Comment être proche des juifs sans parler de la Shoah ? Ces blessures sont en nous, que nous en parlions ou non. Pour construire de vraies relations avec les autres, il faut prendre ces blessures comme point de départ.

C’est-à-dire ?
Quand je rencontre quelqu’un et que je commence à comprendre son fardeau, soit je reste avec lui – alors nous devons porter ce fardeau ensemble – soit je fuis… Une chose est sûre, je ne peux pas dire à l’autre : « Je veux avoir de bonnes relations avec toi, mais je ne veux pas de ta croix. » Cette possibilité là n’existe pas.

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Quel est le sens de votre présence ici ?
Je ne peux pas assumer la responsabilité du passé. Je n’ai pas non plus un poids personnel qui aurait été lié à l’histoire de ma famille – mon père n’était pas SS. Pourtant, je me sens responsable des relations d’aujourd’hui entre les Allemands, les Polonais et les juifs. En rencontrant des anciens prisonniers d’Auschwitz, ou ceux dont les proches y ont été exterminés, j’ai senti que je voulais être avec eux, à leur écoute. C’était ma mission en tant qu’Allemand, chrétien et prêtre.

En arrivant à Auschwitz, vous décidez de consacrer votre doctorat de théologie au chef du camp, Rudolph Hoess. Pourquoi ?
Je voulais essayer de comprendre. Pas seulement les faits historiques car il s’agissait aussi d’un mémoire de théologie. Je devais également mener une réflexion du point de vue de la foi. Il fallait trouver cette perspective de la relation de chaque homme avec Dieu. Rudolph Hoess est né catholique et il est retourné, à la fin de sa vie, vers la religion catholique. Qu’est-ce qui s’est passé entre-temps dans sa conscience personnelle, en tant que chef d’un camp de la mort ? Je voulais tenter de le comprendre parce que c’est un chemin pour honorer les victimes. Mais il s’agissait de comprendre avec le cœur, parce qu’à Auschwitz, plus je sais, moins je comprends. Comment ce camp a-t-il été possible au cœur d’une Europe chrétienne ? Comment imaginer qu’ici il y avait quarante camps et sous-camps et qu’on a rasé neuf villages pour les construire ? Que la moitié des 400.000 prisonniers étaient des juifs et que 900.000 autres n’ont même pas vu le camp car ils sont partis directement à la mort !

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Comment comprendre les actes de Rudolph Hoess sous l’angle de la foi ?
On peut y arriver en lisant l’Évangile sur le Jugement Dernier (Mt, 25, 42) :

« Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.” Alors ils répondront, eux aussi : “Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?” Il leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.”

Ici, on saisit quelque chose d’essentiel : la rencontre avec Dieu passe par l’homme. La voix de Dieu c’est la voix de l’homme. Chez Rudolph Hoess, il y a eu une rupture totale, une déshumanisation absolue influencée par l’idéologie nazie. Pour lui, les prisonniers du camp n’étaient pas des hommes, c’étaient des animaux… Des animaux domestiques qui devaient servir l’homme, ou des animaux ravageurs qu’il fallait abattre. Cette rupture de la relation avec l’homme et finalement avec Dieu – car Dieu est dans le cœur de l’homme – c’est la clé du Mal.

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Mais où Dieu était-il à Auschwitz ?
À cette question du procureur, au cours de son procès, : « Aviez-vous des remords ? », Rudolf Hoess a répondu : « Au début non, parce que tout était clair pour moi. Mais plus tard, oui, quand même ». Il parle notamment du regard lancé vers lui par une femme partant vers la chambre à gaz. Il n’a jamais pu oublier ce regard. Ensuite, à chaque fois qu’il regardait son épouse, celui de cette femme le hantait. Dieu était dans la dignité de cette femme, dans son regard qui a touché la conscience de Hoess, même s’il a tenté ensuite de le supprimer de sa mémoire. Dieu était dans la dignité des prisonniers d’Auschwitz.

Vous êtes l’aumônier du « Centre du dialogue et de la prière » à Auschwitz, au côté du père polonais Jan Nowak. Un lieu crée notamment à l’initiative du cardinal Lustiger et du cardinal Macharski. Que faites-vous dans ce centre au quotidien ?
Le souvenir d’Auschwitz ne doit pas nous rendre malades, mais plus humains. Il ne doit pas nous empêcher de tisser des relations, mais de guérir les blessures du passé. Même si ce n’est pas facile de discuter et même si les mots sont insuffisants. Je ne sais pas toujours quoi dire ou quoi faire, mais je suis ici à l’écoute de tous. Dans notre centre, c’est l’hospitalité qui est la réponse la plus importante. Nous accueillons des groupes de visiteurs qui demandent l’organisation de conférences, ou la tenue de méditations en silence, d’exercices contemplatifs, ou encore des retraites spirituelles. Parfois, il s’agit d’assurer simplement des chambres pour accueillir les pèlerins. Récemment, un groupe de jeunes juifs allemands et réfugiés musulmans venus d’Allemagne a passé quelque temps dans notre centre après la visite du camp. Ils se sont dits que c’était l’endroit idéal pour être ensemble et échanger. Quand la confiance s’installe, il y a des miracles. Grâce à Dieu, Hitler n’a pas eu le dernier mot. Aujourd’hui, à Auschwitz, nous avons l’espoir que c’est le pouvoir de l’amour qui aura le dernier mot.

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