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Pourquoi l'Église se saisit-elle de la question de l'Intelligence Artificielle et de la robotique ?

© Maxuser - Shutterstock

Laetitia Pouliquen - Publié le 14/03/19

Devant les défis éthiques posés par le développement de l’intelligence artificielle (IA), l’Église se mobilise au nom de la liberté de l’homme et du respect de sa dignité.

La Commission des évêques auprès de la Commission européenne (Comece) a publié en janvier dernier une Note de réflexion Robotisation de la Vie – défis éthiques. Puis, en février, le Vatican annonce un partenariat avec Microsoft pour promouvoir un prix international sur l’éthique dans l’intelligence artificielle ou IA. Enfin, toujours en février, l’Académie pontificale pour la Vie a dédié son assemblée plénière de 2019 à la robotique dans une conférence « Roboéthique : humains, machines et santé ». En 2020, son assemblée générale portera d’ailleurs sur l’IA. L’Église a-t-elle quelque chose à dire sur un sujet si déconnecté de la foi, de l’évangélisation ou de la morale ? Comment peut-elle bien influencer les cadres éthiques et juridiques envisagés par les géants du web et les institutions telles que la Commission européenne ?


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Des problématiques existentielles

Les questions posées par l’IA et la robotique recouvrent des champs très vastes qui, tous, nous ramènent à la question fondamentale : qu’est-ce que l’homme ? Dans les récents colloques organisés par l’Église sur ces sujets, les chercheurs ont tenté d’apporter des réponses à des problématiques existentielles : les comportements humains, les relations et le psychisme vont-ils être modifiés par l’IA et l’usage des robots ? Peut-on imaginer une « augmentation » humaine éthique ? Qu’est-ce que l’homme en comparaison d’un algorithme et/ou d’un robot ? Un robot autonome pourrait-il être doté d’une personnalité juridique puisqu’il est autonome ?

Ces questions anthropologiques, sociales, relationnelles, philosophiques et théologiques, sont toutes liées aux droits de l’homme et au sens de la vie, comme l’expliquent les évêques de la Comece : « Malgré les avantages de la robotisation, il convient de noter que ce secteur s’est développé au sein d’une culture qui ne tolère plus les limites de la personne humaine. Des projets impliquant des personnes assistées par un robot, ou robotisées elles même (en d’autres termes augmentées), sont motivés par le désir de libérer l’humanité des contraintes biologiques comme par exemple, la résistance physique, les capacités mentales, le vieillissement, etc.) afin de maîtriser son être et son devenir. […]


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Une éthique responsable, tournée vers l’avenir

Ce qui régit la relation entre les humains et les machines est la primauté et la dignité de la personne humaine. Bien que créée, la personne humaine est non seulement capable d’être en relation par elle-même à d’autres créatures (tout comme les robots programmés pour le faire), mais elle a aussi la capacité de remettre en cause les critères et principes sur lesquels se prennent des décisions. L’être humain est capable de réflexion critique et de prise de décision morale, comme Adam dans le jardin d’Eden (s. Gn 2).  […]

La personne humaine est responsable de donner un ordre et un sens à la Création. […] Cela va bien au-delà de la simple préservation que de cultiver, développer et augmenter la création. Ce sens dynamique du rôle de l’Humanité dans la création soutient non une éthique conservatrice, mais plutôt une éthique orientée vers l’avenir, ouverte et responsable de la création à mesure que celle-ci grandit et se développe. Cela favorise une attitude envers la science et la technologie fondamentalement confiante et accueillante pour l’innovation. De plus, cela souligne la valeur de la liberté d’une personne et de sa non-dépendance à l’égard de technologie à leur disposition. »


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Impossible liberté

Dans cette réflexion des évêques européens, on devine la profondeur des enjeux liés à la robotique et à l’IA. Par exemple, les algorithmes développés pour une voiture autonome posent des questions morales impossibles à résoudre même pour un être humain : en cas de défaillance de ma voiture, choisirai-je de tuer deux enfants ou bien trois personnes âgées, si ceux-ci venaient simultanément croiser ma trajectoire ? L’IA utilisée par les médias influencerait-elle mes comportements d’achat ou mes choix électoraux ? L’IA utilisé par les organismes de crédit briderait-elle mon crédit pour l’achat de ma maison que mon banquier m’aurait autrement accordé en face à face ? Ainsi, si les robots d’accompagnement pour les enfants prennent des décisions autonomes mettant en jeu les enfants eux-mêmes (traverser la rue, enseigner le calcul mental…) et si les neurosciences permettent, par exemple, de modifier et de contrôler le caractère psychique d’une personne grâce aux algorithmes, on ne s’étonne pas que l’Église soit présente dans le débat. Il en va de la liberté de l’homme et du respect de sa dignité.

Les frontières entre l’homme et la machine

La Commission européenne, dans son Guide d’éthique sur l’IA en cours de rédaction sur l’IA, est frileuse dans son rappel des principes fondamentaux de dignité humaine et des libertés fondamentales de ses citoyens. Même timidité dans le rapport Touraine sur la révision de la loi relative à la bioéthique (chap. VI). Les principes éthiques convoqués sont, en fait, un plus petit dénominateur commun de ce qui définit l’homme. Les principes de bienfaisance (faire le bien), de non-malfaisance (ne pas nuire), de l’autonomie des êtres humains, de justice (c’est-à-dire la non-discrimination de l’IA), d’explicabilité des algorithmes pour garantir l’autonomie, le consentement éclairé et la protection des données des personnes ne suffiront pas à respecter la liberté et la dignité propres de l’homme.

L’Église permet d’affirmer que notre avenir technologique peut rester humaniste et juste. De même que l’encyclique Laudato Si est souvent convoquée dans les conférences internationales sur l’écologie, l’Église apporte une parole forte dans des territoires éthiques à défricher. Elle aidera à la définition des frontières entre l’homme et la machine et dans la détermination des « augmentations technologiques » qui resteront éthiques et respectueuses de la dignité et la liberté humaine.


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