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« Dorothy Day a été et reste une personnalité très radicale »

DOROTHY DAY
Domaine Public
Dorothy Day
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Baudouin de Guillebon, Élisabeth Geffroy et Floriane Rivaz publient aux éditions Tallandier une biographie de la grande figure catholique américaine Dorothy Day. Baudouin de Guillebon confie à Aleteia les grands traits de cette personnalité hors du commun.

Aleteia : quel est le parcours de Dorothy Day dans le bouillonnement intellectuel du socialisme du début du XXe siècle ?
Baudouin de Guillebon : Dorothy Day fréquente durant sa jeunesse la bohème new-yorkaise de Greenwich Village, et c’est parmi les artistes, les écrivains et les journalistes qu’elle découvre le socialisme. En ce début du XXe siècle aux États-Unis, c’est un socialisme teinté d’anarchisme et de syndicalisme que Dorothy Day découvre : « Nous prenions une mentalité internationale. Nous vivions dans un monde à nous, un monde où les rêves devenaient réalité, où il était possible aux travailleurs de prendre en main les moyens de production et d’édifier cette société idéale où chacun recevrait selon ses besoins et travaillerait suivant ses capacités. » Elle écrit ses mots dans sa seconde autobiographie, après sa conversion, The Long Loneliness. Dorothy refuse d’être d’un parti politique, c’est à dire de perdre son indépendance, c’est donc comme journaliste qu’elle devient socialiste. Elle collabore à The Masses, The Call qui sont les rares journaux socialistes en Amérique. Déjà, par ses choix politiques, Dorothy est une personnalité controversée aux États-Unis, voir « un-american » : elle fête la révolution russe de 1917 en dansant dans les rues de New York, elle défend les droits des ouvriers, elle agit comme une véritable militante de la gauche socialiste. Néanmoins, elle ne lit pas Marx durant ces années-là, elle a un goût plus prononcé pour la littérature anarchiste : Proudhon, Kropotkine, Emma Goldman. Et surtout, elle voue une admiration pour un auteur qui l’accompagnera toujours en pensées : G. K. Chesterton. Le distributisme de Chesterton constitue pour Dorothy Day une troisième voie entre le communisme et le capitalisme.

Éloignée de la religion dans sa jeunesse, qu’est-ce qui explique cette étonnante conversion pour une militante d’extrême gauche ? 
Elle a grandi dans une famille qui n’est pas pratiquante et son père est athée. Mais elle baigne dans une culture américaine majoritairement chrétienne, ce qui fait qu’elle a entendu parlé très jeune de la Bible et qu’elle a rencontré des chrétiens. Elle raconte dans son autobiographie qu’elle s’est notamment beaucoup intéressée aux psaumes dans sa jeunesse, qui l’ont profondément touchée. Dès son plus jeune âge, Dorothy était une mystique, en quête spirituelle, très sensible à la beauté du monde.

Sa conversion a été progressive, elle n’a rien eu d’une révélation soudaine. Elle a trouvé Dieu en même temps que le bonheur humain, à un moment de sa vie où elle avait trouvé l’apaisement, notamment à travers la contemplation de la nature. C’est pendant qu’elle attendait la naissance de sa fille qu’elle s’est sentie irrémédiablement attirée par l’Église catholique. Comme souvent, cette attirance s’est concrétisée par la rencontre avec une religieuse qui vivait dans le voisinage, et l’a incitée à demander le baptême pour sa fille, quand elle est née. C’est ainsi que Dorothy a rejoint l’Église catholique. Mais attention, sa conversion n’arrive pas en rupture ou en opposition avec ses idées politiques, même si elle les a forcément nourries et influencées ensuite. Pourquoi l’Église catholique plutôt qu’une des églises protestantes américaines ? Parce que pour elle c’était avant tout l’église des pauvres, dans une société américaine où l’Église catholique n’était pas encore « mainstream », c’était l’église des immigrés irlandais et polonais, des ouvriers.

Convertie au catholicisme, quelle forme prend sa spiritualité ? 
La spiritualité de Dorothy est d’abord celle d’une convertie, elle en a l’ardeur, la vivacité et la radicalité. « Notre manifeste, c’est le Sermon sur la Montagne », dit-elle à plusieurs reprises. Or, ce sermon des Béatitudes est aussi accompagné d’une série de malédictions envers les pharisiens, les hypocrites et les serpents qui ne sont pas les vrais suivants du Christ. Dorothy cherche une pureté de la spiritualité inspirée des grands mystiques : sainte Catherine de Sienne et saint Jean de la Croix. Mais pour parvenir à cette grandeur spirituelle et surnaturelle, Dorothy invoque les voies les plus humbles. Il faut, dit-elle, suivre la voie de la petite Thérèse de Lisieux, « la petite voie ». La voie simple qui consiste à agir autour de soi de son mieux, et à mettre Dieu en tout, à ne pas désespérer de ne pouvoir sauver le monde, c’est le travail du Christ, mais plutôt d’essayer d’être présent à ce qui nous est le plus proche : le pauvre de la rue, l’âme fragile que l’on côtoie tous les jours, le cousin, etc.

C’est donc une spiritualité de l’agir, du faire, tout comme le pèlerin russe Dorothy Day est durant sa vie en pèlerinage vers Dieu, elle prie Dieu par toutes ses œuvres. Néanmoins, Dorothy nous invite aussi à la retraite silencieuse, aux retrouvailles discrètes avec Dieu. Pour ne jamais s’éloigner de Dieu et préserver sa foi, Dorothy écrit beaucoup, dans son journal intime notamment, elle écrit ses doutes, ses joies, pour qu’en les relisant elle puisse comprendre les progrès de son âme. Enfin, la spiritualité de Dorothy Day est une spiritualité communautaire. Expliquons-nous. Dorothy croit profondément au corps mystique du Christ que forme tous les êtres humains. Il ne peut donc y avoir de spiritualité qu’en partage avec son prochain, nous sommes tous le même corps, ainsi la prière d’un seul peut sauver le corps. C’est donc vers une prière commune que nous entraîne Dorothy, vers une reconnaissance de son prochain, même le plus éloigné, et ainsi vers un anéantissement de toute haine, car la détestation de l’autre n’est qu’une détestation de son propre corps. Seule la prière permet de comprendre ce qui lie entre eux les êtres humains.

Qu’est-ce que le mouvement et le journal Catholic Worker qu’elle fonde avant la Seconde Guerre mondiale ? Peut-on le rapprocher de mouvements chrétiens français ou européens ? 
Dorothy Day a d’abord fondé un journal, en 1933, à l’instigation de Peter Maurin, un homme très atypique, un français né dans le Languedoc qui a ensuite vécu au Canada. Autodidacte, il lui a fait découvrir la pensée sociale de l’Église, saint François d’Assise et la philosophie personnaliste française. C’est lui qui l’incite à mettre ses talents de journaliste au service de la diffusion, aux États-Unis, de cette pensée sociale catholique très méconnue alors que la Grande dépression fait rage. Elle appelle ce journal le Catholic Worker, ce qui donne le ton : la question du travail y est centrale et elle s’adresse en particulier aux ouvriers.

D’emblée, la salle de rédaction du journal (la cuisine de son appartement) est un lieu d’accueil également pour les pauvres du quartier, de jour d’abord, puis de nuit, car Peter et elle ont pour principe qu’on ne peut pas diffuser des idées sans les appliquer soi-même. Or, l’hospitalité est au cœur de la philosophie du Catholic Worker. C’est ainsi qu’en l’espace de trois ans, Dorothy Day se retrouve responsable d’un journal qui sera diffusé, très vite, à travers les États-Unis à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, mais aussi d’un mouvement d’hospitalité, avec des « Hospitality houses » qui ouvrent de partout.

C’est un mouvement et non une organisation structurée : Dorothy Day a toujours beaucoup insisté sur le fait qu’il s’agissait de pratiquer l’hospitalité — et de façon plus générale les œuvres de miséricorde — là où l’on se trouvait, dans son quartier et à son échelle. Donc chaque maison d’accueil du mouvement était autonome et ne devait de compte à personne. Le principe était de réparer la société en créant des communautés locales sans autre doctrine pour les unifier que l’Évangile.

Par rapport à d’autres mouvements, le Catholic Worker a donc cette double spécificité, d’être à la fois un réseau de maisons d’accueil pour les pauvres et un journal (publié encore aujourd’hui), et de ne pas avoir de structure hiérarchique organisée (au point que le mouvement refusera toujours de se constituer en association, et renoncera aux diverses formes de subvention qui lui seront proposées). Outre cette position qu’on a pu qualifier « d’anarchisme chrétien », le mouvement Catholic Worker est aussi un mouvement radicalement pacifiste, qui s’opposera fermement à l’entrée en guerre des États-Unis en 1941, ce qui lui vaudra beaucoup d’ennuis à ce moment là, avant d’attirer au contraire beaucoup de jeunes dans les années 1960 et 1970, quand la mouvance « peace and love » gagnera du terrain (les fermes communautaires créées dans les années 1930 par le Catholic Worker serviront d’inspiration au mouvement hippie). Tous ces éléments en font un mouvement très unique, et difficile à mettre en parallèle avec des mouvements européens chrétiens qui n’ont pas connu la même histoire, même si on peut trouver bien d’autres mouvements chrétiens d’hospitalité d’une part, d’objecteurs de conscience de l’autre. Le mouvement s’est en revanche exporté en Europe, plutôt en Europe du Nord : on trouve des maisons Catholic worker aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Allemagne.

Quel regard portait-elle sur l’Église comme institution ? Garda-t-elle ses inspirations anarchistes dans son rapport à elle ? 
Après le Concile Vatican II, une frange du catholicisme décide de « tester » de nouvelles liturgies, de se libérer des canons et de moderniser l’Église. Ces nouveautés agacent Dorothy Day qui a une soixantaine d’années. Elle écrit durant ces années : « Je suis désolé, je suis une traditionaliste. » Elle ira même jusqu’à interdire une messe aux Catholic Worker où le prêtre désirait remplacer le calice par une boîte de café. Dorothy Day le répète plusieurs fois dans son journal intime, elle est dogmatique et traditionaliste, c’est-à-dire qu’elle croit en une stabilité de l’Église qui ne peut être maintenu que par une obéissance au séculaire, et à une beauté qui doit dépasser les simples vagues de la mode moderniste. Il faut bien comprendre ce qu’elle dit, loin d’être sédévacantiste, Dorothy Day croit au bien-fondé des réformes de l’Église, notamment dans son fonctionnement interne, dans ses prises de position internationales, dans sa reconnaissance des droits des plus faibles, cependant elle ne croit pas à une simplification de la liturgie : elle veut être édifiée par la messe et par la beauté de la liturgie.

Ainsi, Dorothy reconnaît l’autorité de l’Église, elle n’a qu’un seul Dieu et Maître, le Christ, mais l’Église a été fondée par ce Maître et Seigneur, tout chrétien lui doit donc un respect sans faille. Dorothy va par ailleurs contribuer au Concile Vatican II en demandant à ce que soit reconnu dans la doctrine sociale de l’Église une demande de désarmement progressive des nations. En revanche, Dorothy a eu maille à partir avec les différents évêques de New York ou d’ailleurs pour ses prises de position, en faveur de Cuba, contre Franco, contre la guerre au Vietnam. On peut donc dire que l’anarchisme de Dorothy Day l’a mené à se différencier des prises de position politiques de certains membres de l’Église institutionnelle, mais qu’en tant que catholique elle a toujours voulu obéir à Rome.

Quelle place occupe-t-elle aujourd’hui dans la communauté catholique américaine ? 
Dorothy Day a été et reste une personnalité très radicale, donc potentiellement clivante : même si tout chrétien ne peut que se sentir attiré par son appel à aimer et servir les pauvres, il peut être plus difficile d’adhérer à ses vues strictement pacifistes. Pour autant, c’est une seule et même vision qui sous-tend ses différents positionnement : l’amour auquel nous appelle le Christ doit nous unir comme les membres d’un seul Corps, au sens mystique comme au sens matériel. C’est William Cavanaugh, théologien américain, qui a le mieux expliqué cette vision propre à Dorothy Day, qu’on ne peut comprendre que si l’on accepte de se placer sur le plan du surnaturel.

Cette personnalité exigeante qu’est Dorothy Day est donc bien connue par les catholiques américains, et le mouvement Catholic Worker reste dynamique dans plusieurs grandes villes américaines. Mais l’actualité de Dorothy Day, c’est aussi et surtout la place qu’elle occupe à présent dans la communauté des croyants à travers le monde, pour la bonne raison que son procès en béatification a démarré dans les années 2000. Aujourd’hui, c’est donc une figure que l’Église désigne à tous les fidèles comme un modèle de vie et une inspiration.

A-t-elle un message singulier par rapport aux grandes figures du catholicisme social français ? 
On a pu comparer Dorothy Day avec Madeleine Delbrel, et certains ont pu noter sa proximité, en termes d’âge et de préoccupations, avec Simone Weil. Ces trois figures de femmes partagent une vie intérieure très profonde, aux accents mystiques, une vie intellectuelle importante​ qui se traduit par des écrits, et un engagement social allant de pair avec cette exigence intellectuelle. Par ailleurs Dorothy Day a beaucoup lu les Maritain, Emmanuel Mounier, Paul Claudel, Charles Péguy. Elle était familière de ces personnages, entretenait une correspondance importante avec ces intellectuels, et a reçu à plusieurs reprises le couple Maritain à New York. Elle a donc bien connue ce monde des intellectuels catholiques français. Pour autant, elle est difficile à mettre sur le même plan que ces figures, tout simplement parce que les théories et les systèmes philosophiques l’intéressait moyennement. Ses écrits sont principalement des articles de presse et des écrits autobiographiques : elle n’aimait pas tellement les abstractions (à 18 ans elle déplorait déjà les controverses entre les groupuscules marxistes), préférait les histoires et l’action concrète au service du prochain.

Disons en résumé que sa spécificité est, en lien avec son anarchisme bien ancré, le refus de tout pouvoir, que ce soit au sens politique ou au sens intellectuel, que ce soit pour elle même, pour son organisation, pour l’État ou pour les autres. Dieu seul est maître et aucun système ne peut le contenir. C’est un message singulier qui mérite d’être étudié, notamment cette idée que c’est par des petites communautés locales que l’Évangile peut le mieux rayonner dans la société, sans qu’elles soient nécessairement portées par de grandes structures associatives.

 

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