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Reportage : l’atelier Bakhita, du monde de la prostitution à celui de la couture

© ALETEIA
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Chaque mercredi, un petit groupe de femmes victimes de prostitution se retrouve à Paris pour une journée de couture au sein de l’atelier Bakhita. Aleteia est allé à leur rencontre.

Des visages concentrés. Voilà ce qui frappe le visiteur qui entre dans la grande salle du Dorothy, un café associatif situé dans le quartier parisien de Ménilmontant (XXe arrondissement). C’est ici que se retrouvent chaque mercredi Tina, Anita, Grace, Coralie, Laetitia et les autres, une poignée de femmes en situation de prostitution qui participent à l’atelier de couture Bakhita. Mannequins, métier à broder, ciseaux, fil à coudre, morceaux de dentelles, paires de ciseaux éparses un peu partout… On se croirait dans la caverne d’Ali Baba.

Cet atelier a été monté voici deux ans par l’association Aux captifs, la libération, qui accompagne les personnes de la rue, aussi bien celles sans domicile que celles qui vivent de la prostitution. Dans un premier temps, les équipes vont à leur rencontre là où elles sont à travers des maraudes. Dans un second temps, les personnes accompagnées peuvent se déplacer dans les antennes de l’association pour diverses activités. « C’est ce qu’on appelle la dynamisation », explique Marie-Antoinette Peltier, couturière professionnelle, qui anime l’atelier. « Cela peut se faire à travers le chant, de l’art-thérapie, un atelier de coiffure… ». Ici, on a choisi la couture. Chaque mercredi, de 10h à 17h, les femmes apprennent à dessiner des patrons, sélectionner des tissus, utiliser la machine à coudre, confectionner un bourrage… Si certaines sont francophones, la plupart sont plus à l’aise avec l’anglais. Dans l’atelier, on essaie de parler français au maximum afin de leur permettre de se familiariser avec la langue.

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Un investissement dans le temps

Parmi ces femmes, beaucoup de Nigérianes mais aussi d’autres originaires du Congo, de Chine ou du Pérou. Elles « travaillent » au bois de Vincennes, dans le quartier de Pigalle, boulevard des Maréchaux… Beaucoup sont victimes de la traite des êtres humains (TEH), une forme d’esclavage moderne. Ce n’est pas pour rien que l’atelier porte le nom de sainte Joséphine Bakhita, une jeune esclave soudanaise qui a réussi à devenir maîtresse de sa vie.

© Domitille Farret d'Astiès | ALETEIA

Pendant plusieurs heures, chuchotements alternent avec tranches de silence et éclats de rire. Tandis que Grace et Laetitia s’affairent en couture, Coralie a investi le métier à broder. Les premières travaillent sur des pièces de corset pour une robe de théâtre à crinoline, la deuxième fait du bourrage, préparant à la main des pièces brodées pour une veste de défilé. De l’autre côté de la pièce, Anita active la machine à coudre qui produit son cliquetis métallique si caractéristique. Pendant ce temps, Marie-Antoinette passe au milieu d’elles pour les aider et leur donner des conseils.

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« Elles ont besoin d’un regard exigeant »

Angela a 30 ans. Une belle natte noire lui descend jusqu’aux épaules. Nigériane, elle a débarqué en France il y a plus d’un an et fréquente l’atelier depuis 2018. « Je fais des vestes, des sacs, des jupes… ». Elle pratiquait déjà la couture en Afrique mais ici elle apprend de nouvelles techniques et manipule d’autres matières. Âgée de 23 ans, Tina est la maman de Samuel, un petit garçon de 2 ans. Pour elle, l’atelier Bakhita est un rendez-vous incontournable de la semaine. Avec un joli sourire un peu timide, elle explique qu’elle vit en France depuis 2016. À l’atelier, elle peut respirer et surtout se perfectionner techniquement. Elle le fait pour elle-même. C’est un investissement dans le temps. Si c’est parfois difficile, « je le garderai toujours pour moi », explique-t-elle dans un anglais roucoulant. Quant à Laetitia, elle était novice en couture. Aujourd’hui, elle a avancé sur des pièces de corset. Au-delà du savoir-faire, elle apprend ici « à vivre en groupe ».

© Domitille Farret d'Astiès | ALETEIA

« Il s’agit de femmes qui sont sorties de la prostitution, qui souhaitent en sortir, ou qui sont en train d’en sortir, précise Marie-Antoinette. Je les considère comme des femmes qui veulent apprendre la couture. Je ne cherche pas la confidence ou à ce qu’elles me racontent leurs vies. Elles ont des éducateurs et des psychologues pour cela. Ici, les objectifs sont clairs et cela me permet d’être exigeante avec elles. Je leur demande d’être à l’heure, fiables et appliquées. Si elles ont vingt minutes de retard sans excuse sérieuse, je les mets dehors ». Couturière indépendante, elle n’a jamais travaillé dans le milieu du social en France. « Quand on est à son compte, ajoute-t-elle, c’est bien ou ça ne l’est pas : si c’est mal fait, cela ne tiendra pas ». Une rigueur qui permet d’aller loin.

Être en contact avec son intériorité

Elle raconte les débuts de l’atelier, qui ne s’est pas fait en un jour. « Les débuts étaient fastidieux. On a mis du temps pour arriver à faire des dessins corrects ». De fil en aiguille, les filles parviennent à progresser. Aujourd’hui, elles sont une dizaine à venir régulièrement. « Elles ont besoin d’un regard exigeant pour pouvoir se situer. Quand elles y arrivent, elles sont super fières d’elles-mêmes. Au bout de huit ou neuf mois de couture, elles ne me demandent pas si c’est bien mais si c’est parfait… avec le petit sourire d’orgueil qui va avec », ajoute la couturière amusée. « Elles s’éduquent le regard et le fait de croître en compétences leur permet de grandir dans leur estime d’elles-mêmes. Elles se rendent compte de leurs capacités ».

© Domitille Farret d'Astiès | ALETEIA

La couture a de nombreuses vertus. « Le fait de se concentrer leur permet de se délasser car elles ont des vies violentes. Parfois elles chantent, mais elles ont également besoin de se poser et d’être en contact avec leur intériorité », poursuit-elle. Certaines se transforment de manière palpable. Comme Grace : « Le premier jour, elle faisait la tête et ne parlait à personne. À la couture, elle s’est révélée être une “bûche“ de persévérance. Elle n’avait pas de facilité et n’était pas particulièrement habile et elle s’en rendait très bien compte, mais elle ne se décourageait pas. Petit à petit, elle a pu faire son trou dans le groupe et aujourd’hui, elle est capable de produire quelque chose qui la rend contente à la fin de la journée ».

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Le groupe a créé sa propre marque de prêt-à-porter. Ceux qui le souhaitent peuvent commander des modèles sur sa page Facebook. L’atelier a également organisé plusieurs défilés de mode, dont un dans le troisième arrondissement parisien en juin dernier. Les filles ont pu présenter leur travail et défiler. Un acte qui n’est pas anodin pour ces personnes qui travaillent de leur corps. Ici, il n’est plus instrumentalisé ou maltraité. Mis en valeur et magnifié, il devient vecteur de beauté.

© Béax

Cela, Grace l’a expérimenté : « Pendant le défilé, elle était sous les projecteurs, rayonnante. Les gens ne la reconnaissaient pas », peut témoigner Marie-Antoinette. Des choses essentielles se jouent au-delà de ce travail, permettant à ces femmes au parcours cabossé de battre à plates coutures les coups durs de la vie. « Je vois un groupe qui se crée, avec de vraies amitiés. Toutes ont trouvé leur place, même Blessing, une personne transsexuelle qui est arrivée avec de gros problèmes physiques ». À 17h, l’atelier touche à sa fin. Après avoir rangé, « les filles » s’en vont dans un brouhaha léger, heureuses du travail accompli, telles des écolières quand sonne la cloche de 16h.

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