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Des réfugiés irakiens se mobilisent pour les chrétiens de Tel Keppe

Marie-Charlotte Noulens
Distribution d'oranges pour aider l'association
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Durant la longue période de guerre contre l’État islamique, l’Irak a vu ses minorités émigrer en masse. La question de leur retour se pose encore à ce jour. Mais comment revenir vivre sur ses terres alors que le pays est en grande partie détruit ? À Nantes, des réfugiés irakiens chrétiens s’engagent pour mobiliser l’opinion et récolter des fonds dans le but de reconstruire les villages en Irak. Rencontre avec des hommes et des femmes ayant fui la barbarie.

Devant le parvis de l’église Saint-Clément, à Nantes, un petit groupe de jeunes se rassemble dans une ambiance de sortie de classe. On se salue, on rit, on s’interpelle. Sur les marches humides de Saint-Clément, des cagettes pleines d’oranges attirent l’œil. « À la fin de chaque messe, nous allons proposer une orange pour un montant libre. Nous appelons cela l’opération Orange de Noël », explique Pierre-Louis Lavigne, le responsable Grand-Ouest de la Fondation Raoul Follereau.

Marie-Charlotte Noulens
Le groupe de la Fondation devant l'église nantaise

Aider ses frères

« L’argent récolté permettra de financer la reconstruction de maisons à Tel Keppe, un village près de Mossoul détruit par l’État islamique », explique Camil en tendant des oranges aux fidèles qui s’égrènent à la sortie de la messe.

Le jeune homme de 36 ans est un chrétien d’Irak, réfugié en France à la suite de la guerre qui opposait l’Irak et le Koweït entre 1990 et 1991. « Pierre-Louis m’a contacté pour monter une opération Oranges de Noël avec des jeunes réfugiés irakiens ayant fui Daech », précise Camil. À Nantes, 88 familles chrétiennes forment une communauté rattachée à la paroisse Sainte-Catherine-du-Petit-Port. « Nous sommes très sensibles à l’avenir du Proche-Orient. Aujourd’hui, nous aidons nos frères. Ils ont besoin de nous », tient à souligner le jeune homme.

Marie-Charlotte Noulens
Camil pour la Fondation Raoul Follereau

L’Irak est un pays qui a subi de nombreuses guerres depuis les années 1980. Au cœur des premiers conflits : le contrôle des ressources pétrolières. Puis, en 2006, les affrontements prennent une tournure de guerre civile confessionnelle entre les chiites et les sunnites jusqu’à atteindre son paroxysme en 2014 avec la création de Daech de l’Est de la Syrie à l’Ouest de l’Irak. Au milieu de ces guerres, les « minorités sont toujours les cibles » explique, l’air grave, Camil, « chrétiens, yézidis… Nous n’avons pas le pouvoir de nous défendre. » Beaucoup de chrétiens et de chiite ont fui l’Irak pour trouver refuge au Kurdistan irakien à Erbil ou en Europe mais « la plus grosse vague de départ était il y a quatre ans, suite aux grandes offensives de l’été 2014… »

« En une minute, j’ai tout perdu. »

Mossoul, 5 juin 2014. En ce début d’été, la chaleur est écrasante dans la province de Ninive. Sahar, jeune chrétienne, professeur de chimie à l’université de Mossoul, termine son cours. Soudain, c’est l’alarme : « Rentrez chez vous, la ville est en danger. » Sans plus d’informations, la jeune femme rejoint rapidement sa maison. « Nous étions dans le flou total », se souvient Sahar, « la télévision de Bagdad ne parlait jamais de ce qu’il se passait aux alentours de Mossoul. » Pendant cinq longs jours, Sahar va rester calfeutrée chez elle avec sa mère et sa sœur. Trois femmes seules et isolées, avec seulement une heure d’électricité par jour, impossible de se tenir au courant de la nature de la menace qui pèse sur Mossoul.
Dans la nuit du 10 juin 2014, tout bascule. « J’ai reçu un appel d’une amie à deux heures du matin. Elle m’a dit de quitter immédiatement Mossoul. » Avec seulement deux vêtements, armées d’une lampe de poche, Sahar et sa famille s’enfuient profitant de l’obscurité des rues de Mossoul. « Nous avions décidé de rejoindre un village à 45 minutes en voiture du nôtre. » Sous une chaleur infernale, le voyage durera douze heures. « Il y a avait tellement de monde sur les routes. Hommes, femmes, enfants… Certains étaient à pieds, d’autres en voiture. J’ai vu des invalides fuir en fauteuil roulant. » Dans cette atmosphère de fin du monde, musulmans et chrétiens fuyaient un même fléau : l’État islamique, Daech en arabe. « En une minute, j’ai tout perdu », dit Sahar, le souffle court. Quelques larmes perlent le long de sa joue. « Je n’ai même pas eu le temps de prendre une photographie de mon père, décédé il y a quelques années. »

Marie-Charlotte Noulens
Sahar pour la Fondation Raoul Follereau

Sans le savoir, Sahar est une survivante de la bataille de Mossoul. Ce même jour, la ville tombe aux mains de l’État islamique et des tribus rebelles sunnites. Après avoir été logée par un prêtre, Sahar part en France avec sa famille grâce au soutien du consulat de France à Erbil. Aujourd’hui, elle tente de reconstruire sa vie en Bretagne où elle a pu trouver un travail. « La France a très bien accueilli les chrétiens d’Orient. Il y a de nombreuses associations qui nous aident. Je suis très reconnaissante. »

Cette fuite in extremis de Mossoul vers Erbil, le père Michaeel Najeeb l’a vécue. Le prêtre est connu pour avoir réussi à sauver d’antiques manuscrits de la destruction par l’État islamique en les emportant avec lui. Le week-end du 22 et 23 décembre 2018, il a été nommé évêque de Mossoul. « C’est un grand jour pour les chrétiens d’Orient », souligne Sahar avec un large sourire, « Nous n’avions plus d’évêque depuis 4 ans. Cette nouvelle nomination est porteuse de grands espoirs ! »

Un impossible retour ?

Pourtant, sur les dix jeunes présents à l’opération Orange de Noël, peu souhaitent retourner en Irak. « Il n’y a pas d’avenir pour les jeunes en Irak », lâche Camil. Ils sont cependant unanimes sur un point : le Proche-Orient est le berceau de la chrétienté. « C’est sur cette terre qu’est né Jésus-Christ », souligne Gorgees, 28 ans. La voix grave et posée, le regard paisible, Gorgees est arrivé en France au mois d’avril 2015. Derrière son sourire bienveillant se cache une histoire digne d’un roman de Kessel. Le jeune homme est l’un des derniers défenseurs de la ville de Qaraqosh, ville chrétienne du Nord de l’Irak. « J’étais soldat dans une milice chrétienne. Lorsque les combats se sont rapprochés de la ville, les Peshmergas ont quitté les lieux. Nous étions seuls pour se battre. » Quand la ville tombe aux mains de Daech, le jeune homme trouve refuge chez ses parents, à Duhoke, au Kurdistan irakien. « Après cet évènement, mon père a décidé que nous devions partir. Tous mes amis avaient déjà fui l’Irak. Je crois que si je devais retourner dans mon village aujourd’hui, je ne connaitrais plus personne. » L’ancien combattant a dû apprendre le français en peu de temps. À force de travail, il est à présent titulaire d’un diplôme de plombier. « Nous avons tous refait nos vies en France. » Alors, faut-il se déraciner une seconde fois ? Si Gorgees n’a pas l’intention de revenir en Irak, il n’en oublie pas moins « les gens qui sont restés là-bas et ceux qui souhaitent rentrer librement chez eux. Ils sont dans une grande pauvreté pour la plupart. »

Marie-Charlotte Noulens
Gorgees pour la Fondation Raoul Follereau

Aux yeux de Sahar, la jeune mossouliote, les conditions de sécurité ne sont pas suffisantes pour envisager un retour. « La ville n’est pas complètement libérée. Il existe encore des cellules de Daech », affirme-t-elle, « notre maison a été réquisitionnée de toute façon, marquée du symbole des chrétiens ‘’N’’. Nous ne sommes plus les bienvenus. »

Renouer le dialogue, voire la solidarité entre les communautés, n’est pourtant pas impossible. En témoigne la présence d’Ibrahim sur les marches de l’église Saint-Clément, oranges à la main. De confession musulmane, le jeune chiite tient à aider ses frères irakiens : « Je tiens à aider les irakiens n’ayant pas pu ou voulu partir. Chrétiens, musulmans, nous avons le même pays ! » Tout comme Gorgees, il a dû fuir en 2015. « Les chiites sont aussi les victimes de ce conflit », déplore le jeune homme, « pour fuir, j’avais le choix entre le boat people et le visa étudiant. Ces options avaient le même coût donc j’ai tenté de jouer la carte de la sécurité avec un visa étudiant. » Par chance, Ibrahim obtient son visa et quitte l’Irak pour l’école Centrale, en France. Il rêve de retourner vivre en Irak, quand une paix stable sera revenue.

Marie-Charlotte Noulens
Ibrahim pour la Fondation Raoul Follereau

Dans la cohue de la sortie de messe, les jeunes irakiens échangent avec les passants manifestement touchés. Avec pudeur, ils se confient sur leurs histoires, leurs espoirs, leur culture…

Malgré une situation sécuritaire toujours instable en Irak, l’espoir de voir un jour les minorités revenir perdure. Le Vatican a envoyé un message fort en ce sens. Le soir du 24 décembre, le secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Pietro Parolin, a concélébré la messe de Noël en la cathédrale chaldéenne Saint-Joseph de Bagdad. Dans l’assemblée se trouvait le président de la République, Barham Salih.

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