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Bruno de Chergé : « Les moines de Tibhirine étaient là où la croix était nécessaire »

TIBHRINE
Courtesy of Bruno de Chergé
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Christian, Luc, Célestin, Michel, Christophe, Paul et Bruno. Il y a 22 ans, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept des neuf moines du monastère cistercien de Notre-Dame de l’Atlas en Algérie étaient enlevés. Leurs corps ont été retrouvés quelques semaines plus tard, dans des conditions qui n’ont pas encore permis d’éclaircir toutes les circonstances de leur mort. Ils seront béatifiés avec 12 autres martyrs d’Algérie au cours d’une cérémonie à Oran ce 8 décembre 2018, jour de la fête de l’Immaculée Conception.

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Avec les années, nous découvrons de plus en plus chacun des sept moines de Tibhirine à travers leurs écrits ou les témoignages de ceux qui les ont connu. Leur héritage spirituel ne cesse de porter des fruits. Entretien avec Bruno de Chergé, le neveu de frère Christian de Chergé, supérieur de la communauté, et secrétaire de l’Association des Écrits des Sept de l’Atlas.

Aleteia : Vous vous occupez, avec votre association, de l’héritage spirituel des moines de Tibhirine. Vous avez publié leurs écrits dans le livre « Heureux ceux qui espèrent ». Pourquoi publier ces autobiographies spirituelles telles quelles, sans rien ajouter de plus ?
Bruno de Chergé : Ce livre répond au but que s’est fixé notre association : celui de protéger et de favoriser la diffusion du message des moines. Il présente le parcours de chacun des sept moines, afin de faire connaître leur spiritualité et leur cheminement au plus grand nombre, en évitant toute interférence entre les écrits des moines et les lecteurs. Ce livre reprend leurs propres écrits, à côté desquels nous avons ajouté juste quelques notes permettant d’aider le lecteur à mieux s’orienter historiquement.

Peut-on parler de l’héritage individuel, de chacun des moines martyrs ou d’un héritage commun ?
L’héritage spirituel de Tibhirine est à la fois individuel et commun. Mais je crois que plus que chez la plupart des béatifiés, on trouve ici l’héritage d’une communauté. C’est ce que la pape François a retenu des moines de Tibhirine dans son exhortation apostolique sur la sainteté. C’est ce que nous avons voulu montrer dans le livre : les frères partageaient une vie communautaire réelle, une vie ordinaire. Ils en ont fait une chose extraordinaire. Ils formaient une vraie communauté monastique, ils ne se résumaient pas à l’addition de vies individuelles. Nous montrons les deux aspects : l’itinéraire spirituel de chacun et l’itinéraire spirituel de la communauté, qui sont, pour nous, indissociables et se répondent l’un l’autre.

Entre frère Luc, Paul, Michel, Christian…, on saisit des itinéraires spirituels tellement différents et complémentaires à la fois…
Oui, par exemple, Paul était un vrai artisan. C’était un homme simple et sans artifice, avec une spiritualité très incarnée. Chez Luc, sa discrétion et son humilité naturelles ont transformé son service pour les malades en la plus belle des prières. Michel était un véritable gardien de la prière de la fraternité. Quant à Bruno, il a puisé dans l’adoration eucharistique la force de surmonter ses fragilités, de se dépasser jusqu’à faire le don de sa vie. Célestin était habité par les plus pauvres et les plus marginaux — c’est « avec eux » qu’il est entré dans la vie monastique. Et Christophe, quant à lui, c’est dans la poésie qu’il a su trouver les mots pour traduire l’expérience et le souffle du Christ.

Que diriez-vous alors de Frère Christian, votre oncle, qui était le supérieur de la communauté ?
Il était un homme animé d’une profonde intelligence, doublée d’une mystique de la relation. Il a  fait croître sa foi par l’étude, au rythme de ses frères avec lesquels il s’était engagé à vivre comme moine, au cœur de l’Algérie pour laquelle il avait choisi de donner sa vie.

ALGERIA FRANCE MONKS Tibhirine
AFP
Les moines de Tibhirine, assassinés en mai 1996.

Quel souvenir gardez-vous de lui ?
Un souvenir merveilleux ! Quand il est mort, j’avais déjà un peu plus de vingt ans. Avoir un oncle moine, c’était un vrai bonheur. Je pouvais échanger avec lui, il était très présent malgré l’éloignement géographique. Heureusement, comme mon oncle était le supérieur de la communauté, il participait à des conventions de l’ordre ou à des colloques un peu partout en Europe. On s’occupait alors de lui pour ses visites en France, on allait le chercher à l’aéroport… On le voyait donc assez souvent, notamment en 1994, deux ans avant sa mort, où il a pu faire une belle tournée de la famille. Nous avions aussi des échanges épistolaires.

En images : les portraits spirituels des moines de Thibirine :

Il insistait beaucoup pour orienter le monastère vers une présence de « priants parmi d’autres priants ». Pourquoi ?
Il voulait asseoir la pérennité de la communauté. C’était sa mission lorsqu’il avait été nommé supérieur. Il avait fait le tour des monastères trappistes notamment en France pour attirer des vocations, pour que le chiffre d’au moins 12 moines soit atteint. Il fallait aussi un certain nombre requis par les autorités algériennes pour être reconnu comme groupe de priants. Mon oncle était très attaché à la réflexion sur la prière. C’est ce qui l’avait marqué tout jeune au cours de son enfance en Algérie, puis pendant la guerre d’Algérie où il était officier, oeuvrant particulièrement pour les soins auprès des populations locales. Il n’avait jamais oublié ce que les musulmans lui disaient souvent : pour eux, les chrétiens priaient peu, moins qu’eux dont les journées étaient ponctuées par de nombreux rituels. Les « heures » monastiques, temps de prières de moines (laudes, complies, …), sont venues répondre à ce questionnement.

Qu’est-ce qui le caractérisait particulièrement ?
Je crois qu’il avait un grand sens de la vie communautaire. Il venait d’une famille nombreuse de huit enfants. Il avait été scout. Il était naturellement tourné vers les autres. Il a entendu sa vocation religieuse très jeune. Ensuite, son lien à l’Algérie a toujours été très fort. Il se sentait très lié à ce pays. Un garde champêtre algérien avait donné sa vie pour lui pendant son service militaire, au cours de la guerre d’Algérie. Il avait été retrouvé mort en se sacrifiant pour lui… Mon oncle considérait qu’il avait une dette envers ce pays. Quelque temps plus tard, il a découvert le monastère de Tibhirine qui dépendait de la communauté d’Aiguebelle. C’est pour cela qu’il a voulu y entrer, parce qu’elle répondait au mieux à son désir de vivre une vie religieuse en lien avec l’Algérie.

Bruno de Chergé, le neveu de Christian de Chergé, supérieur de la communauté, et secrétaire de l’Association des Écrits des Sept de l’Atlas.

Si vous deviez retenir son héritage spirituel en quelques mots ?
Je retiens deux éléments : d’abord son lien à la prière, sa relation à Dieu, qui transparaît dans tous ses écrits et son action. Ensuite, il considérait que la vie de sa communauté et la sienne étaient données à Dieu, à l’Église et à l’Algérie. Sa communauté était complètement incarnée. Le monastère était un lieu de respiration pour toute l’Église d’Algérie, c’est pourquoi les évêques qui se succédaient faisaient en sorte qu’elle puisse se maintenir malgré les difficultés et les menaces. Le monastère était un lieu de réconfort et de rencontre pour les chrétiens et aussi avec les algériens.

Depuis deux ans, la Communauté du Chemin Neuf s’est installée à Tibhirine. Sa mission ressemble t-elle à celle des frères trappistes ?
La Communauté du Chemin Neuf a un charisme différent, d’inspiration plus ignacienne. Elle cherche là-bas un peu sa voie, dans un environnement assez difficile. Le climat des montagnes de l’Atlas est assez rugueux. Elle fait tourner l’exploitation agricole avec deux associés locaux. Surtout, la communauté perpétue la vie de prière, elle accueille tous ceux qui le veulent. Tibhirine est devenu un lieu de pèlerinage pour de nombreux algériens, notamment ceux qui viennent se recueillir sur la tombe de frère Luc qui était la grande figure locale, que les algériens considéraient un peu comme leur marabout. La dimension d’accueil perdure miraculeusement à Tibhirine.

Avec le recul, comment peut-on comprendre le sacrifice des moines ?
Dans son testament, Frère Christian savait qu’on lui reconnaîtrait un échec ou de la naïveté. Il avait subi de nombreuses pressions pour quitter Tibhirine qui devenait un lieu de plus en plus menacé. Lui cherchait à établir des ponts. Ils voulaient que les gens se parlent, qu’il y ait un retour à la transcendance qui est vecteur de paix. Une religion doit être facteur de paix, elle relie. C’est ce qui habitait frère Christian. C’était la même conviction de Mgr Claverie, l’évêque d’Oran, qui est mort lui aussi en martyr en 1996. Il disait que dans les fractures, il y a toujours la place pour la croix du Christ. Les moines étaient là où la croix était nécessaire. Le Christ s’est offert, il a ouvert le salut. C’est ce qu’on peut espérer des dix-neuf martyrs d’Algérie : qu’ils aient été et qu’ils soient encore aujourd’hui un ferment de paix.

Les écrits de Thibirine, Heureux Ceux qui espèrent, Editions du Cerf

 

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