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La blessure des abus sexuels

VIOLENCE
By Mama Belle and the kids | Shutterstock
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Prêtre, supérieur du séminaire du diocèse de Sion, en Suisse, ancien infirmier en psychiatrie, le père Joël Pralong témoigne qu’un chemin de guérison est possible pour les personnes abusées sexuellement. Il les invite avec une grande délicatesse à oser libérer leur parole, à briser le secret, afin d’avancer et de recommencer à croire en l’avenir. Se reconstruire, c’est aussi s’ouvrir à nouveau à Dieu, effacer ce sentiment de trahison à son égard, et ceci demande un accompagnement spirituel dont il définit ici les étapes.

Aleteia : Par ce titre, La blessure des abus sexuels, voulez-vous briser un tabou ?
Père Joël Pralong : c’est en relevant un jour ma boîte mail que j’ai été interpellé sur le sujet des abus sexuels. Un chrétien m’invitait à écrire sur cette question, prêt à me porter son témoignage et me disant en substance : « On en a marre de ce passé qui nous colle à la peau, nous avons besoin d’une parole d’espérance, une parole d’Église, pour avancer et croire en l’avenir. Mais dites-moi, quelle pastorale, quelle spiritualité pour des enfants abusés et pour leur famille ? C’est aussi important que les indemnisations financières ! L’Église n’est-elle pas responsable de ce que sont devenus ces petits ? ». Et d’ajouter : « Nous avons besoin de croire en nous-mêmes, de sentir une Église qui nous aime et prend soin de nous… ». C’est de cette façon que j’ai écrit Les larmes de l’innocence où je donne la parole à sept personnes concernées par l’abus avant de proposer des pistes d’accompagnement en Église. Lorsque le livre est paru, plusieurs librairies catholiques en France ont refusé de le poser sur leurs étalages : « Pas ce genre de livre chez moi ! » avait grommelé un libraire. En effet, il s’agit bien d’un tabou qui révèle une sorte de déni de la réalité, recouvert d’un voile de honte. Au-delà des scandales, nous, gens d’Église, devons assumer nos responsabilités en prenant soin de ces « petits » blessés et scandalisés, tout en protégeant les plus faibles d’autres scandales possibles. Ces dernières années, les demandes de pardon des évêques de France aux victimes d’abus sexuels représentent un acte de vérité et de justice, mais aussi d’humilité et de courage, ce qui permet aussi aux abusés de se reconnaître pleinement victimes en face de l’institution.

Que voulez-vous dire ?
Lors d’un abus sexuel sur un enfant, l’abuseur impose le silence à la victime, « un secret entre nous que personne ne doit savoir », ce qui lui donne l’impression perverse d’avoir été l’alliée du prédateur. Le secret qui pèse sur la petite victime va grossir et devenir ravageur. Des symptômes apparaissent progressivement : sentiment de honte, de culpabilité, mépris de soi, haine destructrice, insensibilité à l’amour, fermeture, repli sur soi, dépression, voire tentative de suicide. Profondément blessé, l’enfant va mettre en place inconsciemment tout un arsenal d’autodéfense psychologique, une véritable petite armée ! Il présentera un comportement contradictoire, soit un attachement excessif à ceux qui lui témoignent de l’attention, soit au contraire d’autoprotection, en refusant sèchement leur amitié. D’un côté il fonce, il s’enthousiasme ; de l’autre il disparaît derrière son bouclier de froideur. Dans le premier cas il « ventouse » l’affection des autres, servilement, il « se casse » et disparaît brutalement s’il n’obtient pas ce qu’il réclame ; dans le second cas, il reste froid, refusant toute marque d’affection, même de la part de ses parents. De toute façon pour lui, « aimer » rime avec « danger ». La clé de la libération du terrible secret sera… la parole ! Le fait d’en parler à quelqu’un replace la victime dans son statut de victime en face du vrai coupable, l’abuseur.

La parole suffit-elle à redonner la sérénité ?
Elle n’en est que le commencement. Briser le secret, décider d’en parler pour ne plus avoir l’ennemi dans le dos, s’ouvrir enfin à un « autre », pouvoir se dire ! La confiance à l’autre est la clé de la « parole ». Le premier défi sera le devoir de faire mémoire de l’événement, de sortir du mensonge qui a envoûté la victime afin de la dissocier de l’agresseur. La colère peut ensuite éclater, elle met la victime face au bourreau, qui peut enfin sortir de la confusion. La colère attend réparation qui se fera en général devant la Justice. On ne peut entamer un chemin de reconstruction sans que justice soit faite. À la fin de ce processus de reconnaissance, de justice et, si possible de réparation des torts, peut intervenir le « pardon des ennemis » qui n’a rien à voir avec de la faiblesse. Le mal subi fabrique en le poison de l’amertume, c’est pourquoi pardonner veut dire d’abord se libérer de ce poison. Mais pardonner ne se fait pas du jour au lendemain, c’est un long cheminement. Ce long processus qui commence par « libérer la parole » ne peut se faire qu’avec des personnes compétentes, il s’agit bien d’un accompagnement thérapeutique.

Et Dieu dans tout ça ?
L’abus sexuel n’est pas sans conséquence sur le rapport à Dieu, il infecte tout lien de confiance avec le « Tout-Autre ». Comment lui faire confiance alors que ceux qui le représentent, ses médiateurs, l’ont détruit dans l’enfant ? Comment ne pas se méfier de ce Dieu-là ? Des enquêtes ont démontré que l’enfant s’imagine un Dieu bon et tout puissant, venant au secours de tout le monde, ne laissant personne dans la détresse. D’où le sentiment de trahison et d’abandon par ce Dieu qui n’a rien fait pour empêcher l’agression. Il arrive même que des enfants ont l’impression d’avoir été puni par Dieu, certainement pour une lourde faute commise.

Peut-on parler de guérison possible après avoir subi des abus sexuels ?
Je parlerais plutôt de chemin de reconstruction possible. Nous restons toujours marqués par nos blessures profondes, mais il est possible de ne pas en rester prisonniers. En spiritualité, guérison ne signifie pas retour à l’état initial de santé et de bien-être comme en médecine, mais plutôt la force de quitter le repliement sur soi occasionné par les blessures, pour s’ouvrir à nouveau à la vie, aux autres, à Dieu. Dans la rencontre avec le Tout-Autre, la faiblesse devient force : « Je peux tout en Celui qui me rend fort » (Ph 4,13). Dans bien des cas d’après Bernard Dubois, un médecin et accompagnateur spirituel, on ne peut guère envisager la disparition de toutes les conséquences pénibles d’une blessure. Il reste toujours possible cependant d’en limiter l’influence de telle sorte qu’elle ne domine plus en tyran sur nos attitudes ou, a fortiori, sur nos décisions. Et surtout, par nos prières et celles de nos frères, nous pouvons toujours confier ces blessures au Seigneur en lui demandant de nous libérer de leur emprise. » La victime d’un abus restera toute sa vie fragile, hypersensible au regard qu’on pose sur elle, trop avide d’affection parfois, mais la douleur perdra progressivement de son venin paralysant, préparant ainsi l’éclosion d’une personnalité altruiste, sensible et créative, faisant preuve d’une émouvante compassion envers la souffrance des autres.

Comment voyez-vous l’accompagnement spirituel de ces personnes ?
D’abord en m’assurant qu’elles suivent un accompagnement psychologique car on ne résout pas tout par le spirituel. Pour moi, le pivot du suivi spirituel réside dans la découverte de « l’enfant du Père » qui est en chacun. Faire connaissance avec l’enfant qui m’habite, c’est découvrir que celui-ci a un Père qui veille sur lui. En nous révélant le Père, Jésus fait craquer toutes les caricatures du père dominateur et de l’autorité étouffante. D’où l’importance du prêtre, figure du Père du ciel. Puisque la blessure est venue par le « père » en tant que représentant de l’autorité, et donc de Dieu, la guérison viendra d’une autre figure du père, de Celui qui nous aime et nous protège. Dans cette expérience de foi et d’une nouvelle conversion, je ne peux réduire ma vie à l’abus sexuel ou au viol, car je ne suis pas d’abord une personne abusée, mais un fils, une fille de Dieu capable d’accueillir l’amour du Père jusqu’au plus profond de moi-même et de mes blessures. Car comment aimer à nouveau sans se laisser aimer, et divinement aimer ! L’accueil de cet amour va petit à petit desserrer les freins et les résistances à l’amour accueilli et donné.

D’après moi, différentes étapes sont à franchir pour atteindre l’enfant de Dieu qui est en chacun : la première est la réponse à donner à Jésus : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? Veux-tu être mon enfant ? Veux-tu que je rapproche de toi ? Veux-tu laisser venir à moi ton enfance blessée ? » (cf. Jn 5 ; Mt 19,14) Désirer de tout son cœur la visite de Dieu, c’est la clé de la guérison spirituelle. La deuxième étape, on l’a dit, c’est l’aide d’un père spirituel comme image du Père du ciel. La troisième, c’est l’oraison, la prière personnelle, qui consiste à éveiller l’enfant au Père, au dialogue de confiance avec lui. D’où l’importance de la méditation de la Parole de Dieu. La quatrième étape, c’est l’immersion dans la communauté chrétienne où peut se vivre la fraternité tissée de charité, de reconnaissance, d’écoute réciproque, d’attention à l’autre. Au contact des frères et sœurs, petit à petit, la peur d’être mal aimé, blessé, la suspicion jetée sur les uns et sur les autres diminue, et par ricochet, les résistances à l’amour. L’être blessé se fortifie, il prend confiance en lui-même, devenant de plus en plus capable de s’accueillir lui-même blessé ainsi que les autres avec leurs propres blessures. Il faudrait susciter dans l’Église un peu partout ce genre de « communautés thérapeutiques » pour les plus blessés d’entre nous, des lieux de communion dans nos paroisses où le pauvre est vraiment accueilli et aimé. Enfin la cinquième étape se vit dans la fidélité aux sacrements, signes puissants de guérison et d’unité en soi-même et avec les autres. Dans l’Eucharistie, en faisant mémoire des blessures du Christ, nous pouvons mêler les nôtres et nous laisser visiter par la puissance de sa résurrection. Le Christ a lui aussi éprouvé le rejet, l’humiliation et les maltraitances, mais il ne s’est pas replié sur lui-même. Tout abusé peut se reconnaître en Jésus et relever la tête vers le Père. Dans le sacrement du Pardon, nous recevons la guérison de nos blessures et surtout la force de pardonner et de nous libérer des chaînes du passé, car de la blessure subie, il est aisé de passer au péché commis. Le péché peut envenimer, infecter ce qui n’était au début qu’une blessure. Il revient au sacrement, en particulier celui de la Réconciliation, de restaurer cette vie nouvelle d’enfants de Dieu que le péché affaiblirait. D’où la nécessité pour la personne abusée de profiter de ce beau sacrement qui diffuse dans l’être la plénitude de l’amour divin. Délivrée du regard négatif porté sur elle, la victime peut à nouveau s’aimer elle-même et s’estimer pleinement. À partir de là, elle peut aller plus loin encore, jusqu’au pardon à donner à l’abuseur ! Nous l’avons déjà affirmé précédemment, le pardon offert au coupable la libère de l’esprit de vengeance et de ces amertumes capables de détruire sa vie intérieure. Et enfin, la dernière étape c’est le combat spirituel pour garder la tête hors de l’eau et tout faire pour ne pas retourner en arrière : « Combats le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé. » (1Tm 6, 12) .Ce qui implique une fidélité au Christ en portant chaque jour sa croix, car rien n’est gagné d’avance. Chaque jour il faut choisir à nouveau le Christ et combattre pour lui demeurer fidèle et traverser la grisaille qui, souvent, obscurcit notre chemin. Enfin, se consacrer à Marie, celle qui sait nous conduire à Jésus et nous soutenir dans le doute…

Les larmes de l’innocence par Joël Pralong, Electre, 2018, 11 euros.

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