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Pour tenter de comprendre les « Gilets jaunes »

YELLOW JACKETS
© VIRGINIE LEFOUR I BELGA MAG I Belga
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Peut-on voir dans ce mouvement spontané la prise de conscience d’un déficit moral bien plus qu’économique ou social ?

Il est sans doute trop tôt pour savoir ce qu’il adviendra du mouvement des « Gilets jaunes ». Peut-être s’étiolera-t-il. Peut-être s’amplifiera-t-il, avec, à l’occasion de manifestations, des violences qui lui seront préjudiciables mais rendront impossible de l’ignorer. Son caractère incontrôlé — et incontrôlable — déconcerte. C’est une faillite, ou plutôt un indice de l’inadéquation non seulement des « corps intermédiaires » (syndicats de travailleurs et patronaux, partis politiques, associations…), mais aussi du fonctionnement de la démocratie représentative, des institutions nationales et, par-delà, de ce qui unit une société en donnant des raisons de vivre.

« C’est pas juste »

Il doit d’abord être reconnu que la colère qui s’exprime a une dimension incontestablement morale. La motivation des protestations est que « c’est pas juste ». Ce ne sont pas des « pauvres » qui se révoltent, mais des gens qui travaillent et qui ont du mal à « joindre les deux bouts ». Ils savent que la priorité est d’optimiser la productivité économique et ne rechignent pas à s’y atteler là où ils sont. Mais ils voient que la croissance maintenue ou retrouvée profite d’abord aux plus créatifs et aux mieux placés, grâce à des solidarités familiales ou de copinage.

Et ils s’aperçoivent qu’ils ne bénéficient pas, ou pas assez, de la redistribution par l’État qui, en plus d’assurer les services publics, permet aux plus démunis de survivre. Ils constatent qu’il leur est imposé d’y contribuer proportionnellement plus que ceux qui n’ont pas de problèmes de fin de mois. Les taxes à la consommation et en tous genres, qui touchent tout le monde, pèsent plus sur les petits budgets que sur les gros. Ce qu’a d’injuste cette indifférenciation n’est pas compensé par la progressivité de l’impôt sur le revenu : seuls s’en trouvent rognés les aises que peuvent s’offrir les mieux nantis, tandis que beaucoup doivent se restreindre sinon sur le nécessaire, du moins sur ce qu’ils considèrent comme normal, voire dû par « le système » à ceux qui ne sont pas des tire-au-flanc.

La politique de l’indignation

Dans ces conditions, une augmentation de taxes, même quantitativement limitée et de surcroît présentée comme vertueuse, devient le brin de paille qui casse le dos du chameau surchargé de ballots et jusque-là stoïque. Rien de sert de prouver qu’objectivement, statistiquement, la situation moyenne continue de s’améliorer. Les chiffres n’ont aucune chance de convaincre des gens qui se sentent pire que roulés : méprisés. C’est un des ressorts de l’Histoire, comme l’a montré le dernier livre (pas encore traduit en français) du philosophe nippo-américain Francis Fukuyama : L’Exigence de dignité et la politique du ressentiment. L’homme a besoin de voir sa dignité reconnue. C’est ce que Platon appelait le thymos. L’impression que les droits et mérites sont niés pousse à l’exaspération et au cri de colère plutôt qu’à la conquête du pouvoir ou à la révolution, parce qu’il n’y a pas de programme.

À cette lumière, le mouvement des « gilets jaunes » n’apparaît pas isolé. Il y a eu celui des « Indignés » en 2010 (suite au manifeste de l’ancien résistant et déporté Stéphane Hessel) puis en Espagne et en Grèce en 2011, celui des « Bonnets rouges », parti de Bretagne à l’automne 2013… Le vote du Brexit et l’élection de Donald Trump en 2016, la montée des populismes en Europe n’ont pas des motivations si différentes : c’est toujours une rébellion contre une « bien-pensance » qui se prétend pleinement informée et responsable, et qui décide que ce qui est bon à ses yeux l’est forcément pour tout le monde.

Entre des objectifs trop étroits et l’expérience d’être abandonnés

En l’occurrence, c’est bien davantage que des besogneux des périphéries frustrés d’être soumis aux diktats des « bobos » des grands centres, comme le soutient assez justement le géographe Christophe Guilluy. Ce n’est pas une simple affaire de conflit d’intérêts entre classes sociales ou d’inégalités territoriales. C’est un dysfonctionnement culturel et politique. Les priorités de ceux qui votent, appliquent et approuvent les lois condamnent  à la passivité et au silence une bonne partie de ceux qui doivent les respecter. D’un côté des idéaux ou des objectifs qui paraissent à court terme ou assez étroits, de l’autre l’expérience de n’être que des pions dans un jeu dont les règles échappent largement et changent sans cesse.

Ainsi, la protection des minorités sexuelles ou la promotion de la PMA, la flexibilité de l’emploi ou les avantages du marché unique européen ne créent des opportunités que pour certains et ne suffisent pas pour susciter et entretenir des motivations communes ni pour se serrer encore plus la ceinture. Même la nécessité de remédier au dérèglement climatique est dure à avaler pour ceux qui sont forcés d’avoir une voiture et sont toujours plus taxés comme pollueurs. Ils devinent bien que la voiture électrique, si elle leur est un jour accessible, ne sera pas automatiquement plus performante du point de vue écologique, parce qu’il faudra toujours de l’énergie pour recharger les batteries.

Brebis sans berger

Le symbole du gilet jaune fluo avec ses deux bandes blanches pour attirer l’attention est au fond bien choisi : tout automobiliste doit en avoir un à bord et s’en vêtir pour être visible lorsqu’il sort de son véhicule immobilisé en chemin par un problème. Cela dit assez éloquemment qu’il y a panne ou accident, blocage, alerte et urgence sur la route. Pas de détresse physique, cependant. Et si ressentiment il y a, ce n’est pas de la rancune. C’est plutôt un ressenti : la sensation de n’être pas reconnus et encore moins écoutés de gouvernants, de législateurs et de représentants qui suivent des logiques pratiquement impossibles à partager.

Le message — ou, si l’on veut, la morale au sens de leçon à tirer — de cette mobilisation inattendue, qu’elle se développe ou non, est que trop de gens n’ont pas le moral, parce qu’ils ne trouvent rien ni personne qui puisse ou qui ose leur proposer des principes de discernement dont la justesse et l’équité reposent sur une vérité qui prenne en compte aussi bien la dignité que la fragilité de la condition humaine — autrement dit sur une vision qui engendre une morale. Comment, si l’on est chrétien, n’être pas, à la suite du Christ, « ému de compassion pour ces foules qui n’ont pas de berger » (Marc 6, 34) ? Et comment leur témoigner qu’elles ne sont pas abandonnées ?

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