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Étienne Gilson, illustre oublié de France

ETIENNE GILSON

Florian Michel

Kristina Mitalaité - Publié le 13/11/18

Dans son livre autobiographique Le philosophe et la théologie, Étienne Gilson a écrit : "Il est pénible et, à la longue, épuisant, de ne pas “faire comme tout le monde“". Déterminé, têtu, intransigeant, Gilson n’a jamais trahi ses convictions intellectuelles et politiques, quitte à les défendre en restant seul et isolé. Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, il enseignait l’ "Histoire des doctrines et des dogmes". Professeur au Collège de France (1932), il était aussi membre de l’Académie française (1946). Figure politique d’après-guerre, il était avant tout un penseur catholique international. Étienne Gilson est mort le 17 septembre 1978.

L’influence de Gilson est immense, diverse et inattendue, mais elle se perd avec et dans le temps : Joseph Ratzinger, Umberto Eco, Albert Camus, Charles de Gaulle le lisent avec fascination et lui rendent hommage. En France, sa mémoire s’effrite avec le temps et tombe rapidement dans l’oubli. En revanche, ses idées philosophiques se sont bien implantées aux États-Unis et au Canada, où il a passé plusieurs années à enseigner (l’Université de Virginie, Harvard). Il était l’un des cofondateurs du Pontifical Institue of Medieval Studies à Toronto, pour ne mentionner que quelques-unes de ses activités en dehors de la France. C’est en Outre-Atlantique et non en France qu’on compte les gilsoniens, qui continuent les chemins de la philosophie chrétienne et que l’International Etienne Gilson Society a été fondée.


SOCRATES

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Le colloque intitulé « Étienne Gilson (1884-1978), médiéviste et philosophe, homme de foi et homme d’action », organisé par le professeur Michel Cacouros le 19 et 20 septembre a tenté de pallier cet oubli français. Des conférenciers, venus de différentes institutions françaises, canadiennes et étasuniennes, ont discuté l’œuvre et la personnalité de Gilson. Le colloque fut un succès : l’amphithéâtre qui l’a accueilli était plein. Selon Cacouros, ce premier colloque international en Europe dédié à Gilson a discuté principalement trois aspects de son activité intellectuelle : la philosophie, la théologie et ses relations avec les autres intellectuels et hommes d’Église de son époque. Qui était donc Etienne Gilson ?

L’homme médiéval

En 1913, Gilson soutient sa thèse de doctorat sur La liberté chez Descartes et la théologie. En étudiant les sources de la pensée de Descartes, Gilson est amené à lire les grands auteurs de l’âge d’or médiéval et surtout saint Thomas. La découverte de cet auteur du XIIIe siècle marque la pensée de Gilson à feu vif. La rencontre avec le Moyen Âge remet entièrement en question l’opinion philosophique ambiante de l’époque qui affirmait que « Descartes vient après les Anciens [Grecs] comme s’il n’y avait rien entre eux et lui ». Gilson soutien alors que la métaphysique de Thomas dépasse celle de Descartes et que la pensée cartésienne doit tout à la théologie médiévale et presque rien à Aristote. Il travaille sans relâche pour faire sortir les auteurs du Moyen Âge de cette nuit de l’oubli et de « rien », dans laquelle les avait laissés la philosophie moderne. Il écrit des ouvrages fondamentaux sur saint Augustin, saint Bernard, saint Bonaventure, Dante, bien évidemment saint Thomas et tant d’autres. Parfois remis en question, ces ouvrages pionniers, la plupart en France, ne perdent rien de leur pertinence, tant leurs exposés des penseurs médiévales gardent leur rigueur infaillible.

Entre la théologie et la philosophie

Dans l’encyclique La foi et la raison Jean Paul II cherche à rééquilibrer la relation entre la théologie et la philosophie. Le nom de Gilson est cité à côté des Pères de l’Église, de Jacques Maritain et d’Edith Stein, entre autre. Il est parmi ceux qui sont « des exemples significatifs d’une voie de recherche philosophique qui a tiré un grand profit de sa confrontation avec les données de la foi » (74, éd. Bayard, Centurion, Fleurus, Cerf, 1998 p. 96).

La question de la relation entre la philosophie et la théologie ou entre la raison et la foi traverse l’œuvre de Gilson en fil rouge. La méthode d’articuler les deux « sciences » dans le cadre de la foi chrétienne lui vient de ses auteurs médiévaux. Il ne cessait de préciser cette relation fluctuante en suivant les actualités de l’Église. Les grands auteurs scolastiques l’avaient appris auparavant, la philosophie ne prendra jamais la place de la théologie. La première sera toujours la servante de la deuxième, mais elle ne prendra jamais la place de la maîtresse.


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N’en plaise à certains, cette formulation se justifie et explique deux points dans la position de Gilson, souvent mal comprise. Dans son encyclique Aterni Patris (1879), le pape Léon XIII a appelé au rétablissement de la « philosophie chrétienne ». Gilson soutien, défend et met au cœur de sa pensée ce souhait du Pape, qui est d’ailleurs de l’inspiration thomassienne. Gilson définit la philosophie chrétienne comme « une histoire qui se déroule à partir d’un terme immuable, situé hors du temps et par là sans histoire. La philosophie chrétienne est le développement d’un progrès à partir d’une vérité qui n’est pas elle-même susceptible de progrès. Cette vérité tient de la nature de Dieu, qui ne change pas, mais le monde qu’elle éclaire ne cesse de changer ; celui de l’invention scientifique, celui de l’invention morale, sociale, économique et politique… autant d’apports sans cesse renouvelés auxquels la sagesse chrétienne doit prêter la plus affectueuse attention pour les purifier et en dégager le sens vrai… » (Le philosophe et la théologie). Tout en respect de la foi et de la tradition, ces réflexions ne manquent pas de courage. Elles cherchent inlassablement un équilibre entre la foi et la raison dans les temps modernes. C’est donc la foi formulée par et dans le cadre de la théologie qui est à protéger contre les changements du temps, tandis que la raison — qui fait appel à toutes les sciences — est nécessaire pour mieux faire comprendre la foi.

Le second point est que le Pape ne crée pas un nouveau genre de la philosophie. Il n’impose pas non plus la philosophie chrétienne comme seule et unique philosophie. Il la définit — ce que Gilson a parfaitement compris et incarné dans sa pensée — comme la meilleure manière de philosopher pour les chrétiens.

La foi et la spiritualité de Gilson

Florian Michel, professeur d’histoire moderne qui vient de publier, une biographie intellectuelle de Gilson [1], nous a confié que le portrait spirituel de son auteur reste encore à écrire. Une grande partie de la correspondance gilsonienne est conservée dans les archives de Toronto, ce qui rend cette tâche difficile. La foi de Gilson restait inébranlable, robuste et solide pendant toute sa vie. Il n’hésitait pas à l’affirmer quand il fallait, à l’encontre de la commodité des circonstances. Il a œuvré tout sa vie pour l’Église. Cependant il est resté sceptique quant à sa propre spiritualité. Ainsi il confie à l’abée André Combès : « …plût au Ciel que ma vie spirituelle fût moins complètement misérable qu’elle ne l’est pas… La pensée de Dieu me hante, je peux bien dire jour et nuit, mais je ne me suis jamais élevé au-dessus du niveau de “Notre Père“, du “Je vous salue Marie“, et du De Profundis. Avec les psaumes de la pénitence, ce sont mes prières constantes. Quant à celles de la messe, Dieu sait avec quel sentiment d’en être indigne je m’y associe ! » (Lettre Gilson à l’abbe André Combes, 19 septembre 1943 [2]). Gilson parle encore de cette même misère spirituelle dans sa lettre à Thomas Merton. Pourtant le célèbre moine cistercien avait avoué auparavant sa dette et pas la moindre à Gilson : « À vous et à J. Maritain, parmi d’autre je dois ma foi catholique. C’est-à-dire je vous dois ma vie » (Lettre de Thomas Merton à Etienne Gilson, 12 novembre, 1951 [3]). Thomas Merton doit son habit de moine cistercien à la lecture de La théologie mystique de Saint Bernard de Gilson. Quant à ce dernier, certainement, l’homme à la foi si profonde avait des exigences et des aspirations spirituelles à sa hauteur.




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Le rêve de la cité de Dieu sur terre

Étienne Gilson était avant tout un penseur universel : le rêve de l’universalisme de la religion catholique s’inspire de ses études médiévales et historiques. Avec la naissance des nationalismes et totalitarismes d’avant-guerre, la chrétienté comme une société universelle se précise dans la pensée de Gilson en tant que moyen de résistance.  Après la guerre, Gilson s’engage dans la politique. Il adhère au MPR, devient sénateur en 1947. Porté par ses idées de la cité de Dieu, il rêve de son incarnation, au moins de ses reflets sur terre. Néanmoins le désenchantement ne tarde pas à venir. Le MPR est destiné à disparaître. Gilson avoue son sentiment de n’avoir jamais été entendu.

La pensée catholique française gagnerait beaucoup si elle osait renouer avec l’héritage gilsonien. Espérons que le colloque organisé par le professeur Cacouros et l’ouvrage de Michel marqueront le début de la redécouverte de la tradition catholique de Gilson en France.


[1] Cf. Florian Michel, Etienne Gilson, Une biographie intellectuelle et politique, Vrin, 2018.

[2] Édité par F. Michel, Une biographie intellectuelle, p. 54.

[3] Cité par édité et cité par F. Michel dans Une biographie intellectuelle, p. 26.

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