Vous ne souhaitez pas faire de don ?

Voici cinq façons d'aider Aleteia:

  1. Prier pour notre équipe et le succès de notre mission
  2. Parler d'Aleteia dans votre paroisse
  3. Partager les articles d'Aleteia avec vos amis et votre famille
  4. Désactiver votre bloqueur de pub quand vous êtes sur Aleteia
  5. S'abonner à notre newsletter gratuite et la lire tous les jours

Je vous remercie!
L'équipe d'Aleteia

 

Souscrire

Aleteia

Vers une Église orthodoxe autocéphale en Ukraine

RUSSIAN ORTHODOX
© Maxim MALINOVSKY I AFP
Partager

L’Église orthodoxe russe rompt avec celle de Constantinople. Sans recours à l’histoire, il est difficile de comprendre pourquoi la perspective de l’érection d’une Église orthodoxe autocéphale en Ukraine suscite le drame auquel nous assistons.

Les titres catastrophes se multiplient ces jours derniers : « Église orthodoxe, la rupture, la déchirure… ». En cause, le statut des orthodoxes en Ukraine. La question ukrainienne du point de vue politique, historique et confessionnelle est très complexe et mal connue. Quelles sont les données du problème ?

L’organisation de l’Église orthodoxe

L’Église orthodoxe est organisée sous la forme de plusieurs Églises administrativement indépendantes les unes des autres (dites autocéphales, ce qui veut dire que chacune a sa propre tête) tout en partageant la même foi et se reconnaissant mutuellement. Chacune d’elle a son propre primat (avec le titre de patriarche, métropolite ou évêque), mais elles reconnaissent la primauté du patriarche de Constantinople, fondée par l’histoire, sans s’accorder sur le contenu de cette primauté : simple primauté d’honneur (notamment selon le patriarcat de Moscou) ou rôle d’arbitre en cas de litige entre deux Églises orthodoxes. Les plus anciennes sont autocéphales depuis les origines (patriarcats de Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem). La plupart des autres sont issues du patriarcat de Constantinople : chacune d’elles constituait initialement une partie du territoire de ce dernier, puis, à la faveur de son développement historique, s’en est détachée et a été érigée en Église autocéphale.

Cependant, il n’existe pas de règles précises concernant les conditions d’octroi de l’autocéphalie. Tous les pays dont la population est majoritairement orthodoxe ont une Église orthodoxe autocéphale, les frontières des Églises autocéphales suivant souvent de facto par suite des circonstances historiques celles des États : ainsi la Roumanie (19 millions d’habitants), la Grèce (10 millions), la Serbie et la Bulgarie (7 millions), la Géorgie (4 millions). Quant au patriarcat de Constantinople, son territoire est morcelé. Il ne reste que quelques milliers de fidèles en Turquie autour de son siège. La plupart de ses évêchés se trouvent dans les îles grecques, en Crête, à Rhodes, au nord de la Grèce. Le célèbre Mont Athos fait partie de sa juridiction. Il compte également un nombre important de fidèles dans la diaspora, surtout en Amérique du Nord.

Histoire de l’orthodoxie en Ukraine

Sans remonter à l’histoire, on ne peut pas comprendre pourquoi la perspective de l’érection d’une Église orthodoxe autocéphale dans une Ukraine indépendante (avec ses 42 millions d’habitants) suscite le drame auquel nous assistons.

Aux alentours de 988, le patriarcat de Constantinople a érigé en son sein une province ecclésiastique sur le territoire de la Rus’ dont le grand prince Vladimir de Kiev venait de se faire baptiser avec son peuple. La Rus’ s’étendait approximativement du Niémen jusqu’à l’ouest de la moyenne Volga. À la suite des vicissitudes de l’histoire, ce territoire se trouva divisé en plusieurs entités politiques et il s’ensuivit des divisions confessionnelles. Les orthodoxes de la grande principauté de Moscou se séparèrent unilatéralement de Constantinople en 1448 et durent attendre la fin du XVIe siècle pour que le patriarche de Constantinople reconnaisse leur autocéphalie, avec le titre de patriarcat de Moscou. Les orthodoxes des territoires actuels de l’Ukraine et de la Biélorussie, alors sous domination lituano-polonaise, restèrent dans l’obédience de Constantinople.

Après que Moscou eut commencé à prendre le contrôle du territoire de l’Ukraine actuelle, le patriarche de Constantinople accepta en 1686 que les orthodoxes qui y habitaient passent sous l’obédience du patriarcat de Moscou par des documents dont les termes ont fait débat : l’avait-t-il ou non concédé à titre définitif ? Selon l’interprétation qu’en donne aujourd’hui le patriarcat de Constantinople et qui semble bien fondée, il aurait en quelque sorte seulement délégué l’administration de ce territoire au patriarcat de Moscou. Dès lors, y intervenir ne constituerait nullement une ingérence sur le territoire d’une autre Église.

Évolution du paysage confessionnel après l’indépendance

À la veille de la chute de l’URSS (1991), tous les orthodoxes d’Ukraine étaient dans la juridiction du patriarcat de Moscou. Cependant, au lendemain de l’indépendance, parallèlement à l’Église orthodoxe d’Ukrain, rattachée au patriarcat de Moscou, se forma une Église orthodoxe dissidente, soucieuse de couper avec Moscou le lien de subordination confessionnelle. Sous le nom d’« Église orthodoxe d’Ukraine – Patriarcat de Kiev » et la direction du métropolite Philarète, qui a pris le nom de patriarche de Kiev, elle a connu un développement dynamique significatif. S’est également ranimée une autre Église dissidente brièvement apparue après la révolution russe de 1917, l’Église orthodoxe autocéphale d’Ukraine, qui reste jusqu’à ce jour relativement marginale. Aucune de ces deux Églises n’est officiellement reconnue par les autres Églises orthodoxes dans le monde. Parallèlement se fit jour l’aspiration à l’érection en Ukraine d’une Église orthodoxe autocéphale rassemblant tous les orthodoxes d’Ukraine.

Durant la vingtaine d’années qui ont suivi la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine, le paysage confessionnel ukrainien a pu sembler relativement figé et l’autocéphalie une perspective à très long terme. Le maïdan, l’annexion de la Crimée et l’intervention de la Russie dans le Donbass ont accéléré les processus en germe en cristallisant la conscience nationale ukrainienne. Face à la menace russe, nombre de fidèles et de clercs se sont rapprochés par-delà les barrières confessionnelles. La popularité de l’Église orthodoxe d’Ukraine – patriarcat de Kiev (dissidente) a grandi aux dépens de l’Église orthodoxe d’Ukraine – patriarcat de Moscou (seule reconnue par l’ensemble des Églises orthodoxes dans le monde). Un certain nombre de paroisses de cette Église ont même cessé de mentionner le nom du patriarche Cyrille dans la liturgie. Une visite pastorale du patriarche Cyrille auprès de ses ouailles ukrainiennes est aujourd’hui impensable.

La marche vers l’autocéphalie

Enfin, l’aspiration à l’institution d’une Église orthodoxe autocéphale rassemblant tous les orthodoxes ukrainiens s’est faite plus forte. Récemment, le président Petro Porochenko, avec l’appui du parlement ukrainien, s’est rendu à Istanbul pour demander au patriarche Bartholomée d’accorder l’autocéphalie aux orthodoxes d’Ukraine. Il a été suivi, peu après, par le patriarche Cyrille de Moscou, accompagné de son « ministre des Affaires étrangères », le métropolite Hilarion.

Finalement, le patriarche Bartholomée, considérant que c’était à lui qu’il revenait de mettre fin aux divisions existant entre les orthodoxes d’Ukraine, a décidé d’agir. Il a envoyé deux exarques pour le représenter en Ukraine, a répudié les documents de 1686 plaçant le territoire ukrainien sous la juridiction du patriarcat de Moscou et levé l’excommunication prononcée par Moscou contre le primat du « Patriarcat de Kiev » Philarète. Celui-ci, dont le passé sulfureux est un obstacle à la réunification, vient de renoncer au titre de patriarche qu’il s’était octroyé. À présent devrait être convoquée, dans des conditions à définir, une assemblée des orthodoxes d’Ukraine qui voudront bien y participer : elle élirait son primat et le patriarche Bartholomée se rendrait solennellement à Kiev pour lui remettre le tomos (décret) accordant l’autocéphalie à l’Église orthodoxe d’Ukraine.

La réaction de Moscou

Le 15 octobre 2018, sans attendre l’octroi de l’autocéphalie, le patriarcat de Moscou a rompu sa communion eucharistique avec le patriarcat de Constantinople en dénonçant la levée de l’excommunication de Philarète et la réintégration des schismatiques dans la communion orthodoxe. Ses représentants ont prononcé des propos alarmistes : la rupture était aussi grave que celle qui avait conduit en 1054 à la division entre catholiques et orthodoxes. Si des laïcs orthodoxes russes viennent de mettre en circulation une lettre demandant au patriarche de revenir sur cette décision, on est frappé par la violence verbale des réactions contre Constantinople sur les réseaux sociaux en Russie. Même des personnes instruites veulent y voir la main de Washington, reprenant un vieil argument de la propagande soviétique contre les patriarches de Constantinople. Il est vrai que Staline avait même envisagé de faire de Moscou le Vatican de l’orthodoxie.

Ce déchaînement contre la perspective d’une Église orthodoxe ukrainienne indépendante s’explique par le fait que, dans la conscience collective russe, l’Ukraine est une partie intégrante de la Russie, n’en est pas distincte. Les Russes ne se sont pas aperçus que, pendant trois à quatre siècles, la population de l’actuelle Ukraine avait vécu dans un environnement politique, culturel, linguistique différent. Comme l’a écrit l’historien russe Guéorgui Fédotov en 1947, ils croyaient que les nations existaient de toute éternité et ne se sont pas aperçus de la formation de la nation ukrainienne au XIXe siècle. Nous pouvons ajouter que, paradoxalement, c’est Vladimir Poutine qui, par son intervention en Ukraine, a parachevé le processus. Étant donné le lien entre l’orthodoxie et la nation, l’autocéphalie ukrainienne entraîne la révision du roman national russe. Celui-ci ne remonterait plus à 988 à Kiev, mais au début du XIVe siècle à Moscou. C’est extrêmement douloureux.

Quant au patriarcat de Moscou, cela implique pour lui une perte substantielle de territoire et de fidèles (avec, paraît-il, des conséquences économiques), mais, surtout, une perte de prestige. Le patriarcat de Moscou conservera la population orthodoxe la plus nombreuse, mais il ne pourra plus prétendre se substituer à Constantinople. Tout l’équilibre des relations interorthodoxes va s’en trouvé modifié.

La situation à suivre

À présent, que va-t-il se passer ? Est-ce qu’en Ukraine, la compétition entre paroisses orthodoxes rejoignant l’Église autocéphale et celles qui voudront rester fidèles à Moscou entraînera des violences ? À l’extérieur, est-ce que les autres Églises autocéphales suivront Moscou dans sa rupture avec Constantinople ? C’est peu probable en dépit de quelques déclarations de soutien formel à Moscou. En revanche, toutes ne reconnaîtront sans doute pas l’Église ukrainienne autocéphale, du moins dans l’immédiat.

La séparation était inéluctable. Tôt ou tard elle serait intervenue, tôt ou tard douloureusement. On peut seulement se demander quelles considérations ont poussé le patriarche Bartholomée à intervenir précisément maintenant. On peut également se demander si la réponse de Moscou n’a pas été trop rapide et brutale, sa rupture avec Constantinople ne lui permettant pas de retour en arrière dans l’immédiat. Moscou risque de se trouver isolé.

Newsletter
Recevez Aleteia chaque jour. Abonnez-vous
Le Top de Yves Hamant
  1. Les plus lus
    |
    Les plus partagés
Afficher La Suite
Aleteia vous offre cet espace pour commenter ses articles. Cet espace doit toujours demeurer en cohérence avec les valeurs d’Aleteia. Notre témoignage de chrétiens portera d’autant mieux que notre expression sera empreinte de bienveillance et de charité.
[Voir la Charte des commentaires]
Pour que la lumière continue à briller dans l'obscurité

Depuis notre création en 2012, le nombre de lecteurs de Aleteia a augmenté rapidement dans le monde entier. Notre équipe est déterminée à fournir des articles qui enrichissent, inspirent et informent votre vie catholique. C'est la raison pour laquelle nous voulons que nos articles soient librement accessibles à tout le monde, mais pour ce faire, nous avons besoin de votre aide. Un journalisme de qualité a un coût (que la publicité sur Aleteia ne peut couvrir entièrement). C'est pourquoi des lecteurs comme VOUS font une différence majeure en faisant un don d'à peine 3 euros par mois.