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Les fractures historiques de l’Europe incomprise

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Les difficultés européennes ont des origines lointaines qu’on ne peut ignorer si l’on veut rétablir le lien de confiance entre les Européens et leur avenir : la logique de l’empire contre la logique des royaumes, mais aussi la division entre l’Europe orientale et l’Europe occidentale. En menant une politique punitive à l’Orient de l’Europe, les instances européennes prennent le risque d’accroître les fractures.

En mai 2019, auront lieu les neuvièmes élections au Parlement européen. Nul ne peut dire à l’avance ce qu’elles réserveront mais rien ne permet de penser que, en l’état actuel, elles seront l’occasion d’un regain d’intérêt de la part des populations concernées. En effet, avec une régularité préoccupante, les taux de participation à ces élections dessinent une courbe de dédain qui, si elle était suivie par un avion, annoncerait un crash prochain.

Un désamour spectaculaire

Il y a bien sûr deux exceptions spectaculaires… mais qui n’en sont en fait pas : les électeurs belges et luxembourgeois participent en effet à hauteur de 90% aux élections au Parlement européen… mais ils n’ont pas le choix, étant contraints de voter par la loi de leurs pays, sans compter que leur poids démographique est insignifiant1.

Pour le reste, le désamour des électeurs des 26 autres États-membres est au moins aussi spectaculaire. En effet, en plus des électeurs du Royaume-Uni qui ont choisi de quitter l’Union européenne en 2016, partout ailleurs, la participation aux élections au Parlement européen reste extrêmement faible (Bulgarie, Croatie, Estonie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie), est erratique (Danemark, Lituanie, Roumanie, Suède) ou s’effondre : le recul est de plus ou moins 10% en Bulgarie, Irlande, Estonie, Finlande, Italie, Lettonie, à Malte, et en Tchéquie… d’environ 20% en Allemagne, en Autriche, en Espagne, en France, en Grèce ― où le vote est théoriquement obligatoire ―, aux Pays-Bas… et même de 30% à Chypre et au Portugal !

À vrai dire, la situation est encore plus grave qu’il n’y paraît car, si la désaffection des électorats les plus anciens (ceux des pays entrés dans l’Union européenne dès sa création en 1993) peut en partie s’expliquer par une certaine forme d’usure, cette désaffection frappe aussi les électorats n’ayant connu que quelques scrutins (Chypre, Lettonie, Lituanie, Malte) et s’est parfois même exprimée dès le premier scrutin (Bulgarie, Croatie, Estonie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie).

Une « faille décrochante « 

Au bout du compte, sans que l’on puisse préjuger de ce que serait l’attitude des électeurs des pays frappant à la porte de l’Union européenne ― pour l’instant épargnés par le séisme électoral (ce que nous appelons l’ « Europe du souhait » : voir carte infra) ―, la situation actuelle donne l’impression que nous assistons à la création d’une faille décrochante dont les lèvres continueraient de s’écarter (l’une à l’Occident ou « Europe du rejet » , l’autre à l’Orient ou « Europe extérieure »), laissant béante une zone d’effondrement courant de la Scandinavie intérieure à l’axe méditerranéen (ou « Europe de la désaffection »).

© Michel Fauquier

Des électeurs méprisés

Il y a évidemment des événements contemporains qui expliquent facilement cette situation, dont les plus évidents sont les manœuvres des instances européennes pour contourner le vote des électeurs européens quand il ne leur convenait pas : ainsi, lorsque les électeurs irlandais refusèrent de ratifier le traité de Nice en 2001, on ne leur laissa d’autre choix que… de voter en sa faveur en 2002 ; quand les électeurs français et néerlandais refusèrent de ratifier le traité de Rome II en 2005… on contourna tout simplement leur décision en leur imposant le traité de Lisbonne par voie parlementaire en 2007 ; quand les électeurs irlandais refusèrent eux aussi de ratifier le traité de Rome II en 2008, on les fit revoter en 2009, après leur avoir accordé des aménagements, comme lorsque les électeurs danois refusèrent de ratifier le traité de Maastricht en 1992, avant d’être appelés à se prononcer en faveur de sa version remaniée en 1993 ; et quand les électeurs néerlandais se prononcèrent en 2016 contre la ratification de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne… les instances européennes ne tinrent tout simplement aucun compte d’une consultation qui n’avait à leur yeux qu’une valeur indicative, étant encouragées en ce sens par… le gouvernement néerlandais qui resta favorable à la signature de l’accord.

Si on ajoute le fait que, par les référendums de 1973 puis de 1995, les électeurs norvégiens ont refusé d’entrer dans les Communautés européennes, de même que les électeurs suisses en 2001 et, qu’en 1982, ceux du Groenland ont obtenu d’en sortir, nombre d’électeurs européens se convainquirent qu’il était impossible de refuser la politique dessinée pour eux par les instances européennes tant que l’on restait soumis à ces instances : le Brexit est l’enfant de cette histoire.

L’empire contre les royaumes

Malgré tout, des failles plus profondes traversent le substrat de l’histoire européenne. Parmi les plus saillantes, deux sont encore particulièrement actives, l’une qui correspond à une option politique, l’autre à une option culturelle. La première a lié son histoire à celle de la notion d’ « empire « , née en Europe avec celui de Rome, qui donna précisément sa forme originelle à l’Europe au sens civilisationnel. Jusqu’à l’effondrement de sa partie occidentale, en 476, l’empire romain ne connut pas de rival et, partant, ne suscita pas de débat sur la façon dont on construisait l’Europe. Mais quand l’empire renaquit de ses cendres en 800, avec Charlemagne, puis en 962, avec Otton, il trouva face à lui un rival de taille en le Saint-Siège : les « deux moitiés de Dieu » ― le Pape et l’Empereur, d’abord alliés dans l’adversité ― se retrouvèrent face à face une fois les menaces pesant sur eux effacées à l’horizon. Il en résulta un combat de géants dont, à vrai dire, personne ne sortit vainqueur au bout du compte, l’Église payant seulement plus tard que l’empire une victoire qu’elle lui avait arrachée à un prix fort élevé.

S’il n’y eut pas de vainqueur, il y eut des bénéficiaires : les royaumes. Quand l’empire prétendit leur imposer à nouveau sa tutelle, il était trop tard : des habitudes de liberté avaient été prises, des histoires différentes avaient été écrites. Une nouvelle Europe voyait le jour, celle des nations qui avaient germé sur le sol des royaumes : à la vision fédérale de l’Europe qui était celle de l’empire, elles opposèrent une vision confédérale. On a là l’origine de la faille politique à laquelle nous faisions référence : en simplifiant à peine les choses on pourrait dire que, de nos jours, les instances européennes ont fait de la première vision leur projet et que les peuples opposant leur fin de non-recevoir électorale à ce projet sont les héritiers de la seconde vision. Il y a cependant un paradoxe : les gouvernements nationaux, loin de soutenir l’opinion majoritaire dans leurs pays respectifs, ont eu jusqu’à maintenant plutôt tendance à soutenir le projet des instances européennes, à quelques exceptions près que constituent le groupe de Visegrád (réunion informelle de quatre pays d’Europe centrale : Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie) et, désormais, l’Italie. Ce qui explique les réactions extrêmement vives des instances européennes à l’encontre des pays concernés.

La fracture entre l’Occident et l’Orient

La seconde faille est culturelle : elle a été ouverte par l’échec que rencontra l’empire romain lorsqu’il tenta d’unifier ses deux composantes occidentale et orientale. Prenant acte de l’impossibilité de les diriger d’une même main, deux empereurs romains (Dioclétien en 293 avec la Tétrarchie, Théodose en 395 par une simple bipartition) procédèrent à un partage de l’empire qui s’appuya sur la coupure linguistique entre le latin à l’Occident et le grec à l’Orient. Quand l’empire d’Occident s’effondra en 476, alors que persistait celui d’Orient jusqu’en 1453 ― et même un peu au-delà ―, la fracture devint irréparable entre les  » deux poumons de l’Europe  » comme aimait à les appeler le saint pape Jean-Paul II. Chacun se développa selon une logique culturelle différente : au latin, l’Église romaine attacha son destin et celui de l’Occident, et au grec, l’Église byzantine le sien et celui de l’Orient, avant que l’Islam ne lui ravît son bien, ce en quoi il échoua en Occident.

Il y avait là beaucoup plus que deux univers linguistiques : lorsque furent prononcés les anathèmes de 1054, la séparation entre « catholiques » et « orthodoxes » ― qualificatifs qui disaient de deux façons différentes une même prétention à être l’Église dans sa totalité ― rendit sensible la distance culturelle qui avait toujours séparé l’Occident et l’Orient européens. Elle ne fit que s’accentuer par la suite, avec la pénétration ottomane en Europe à partir de 1354 et sa mainmise sur les Balkans, ainsi qu’avec la constitution d’un nouveau pôle en Europe orientale autour de ce qui deviendra la Russie, laquelle profita de l’affaiblissement puis de la disparition de l’empire byzantin.

L’éclairage de l’histoire

Malgré la réconciliation scellée en 1965 par le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras Ier, la distance entre les deux Europes subsiste et s’est même accrue, du fait, entre autres, de l’attitude parfois inconséquente des autorités européennes qui semblent ne vouloir regarder l’Europe orientale qu’avec désintérêt ━ on pense à la crise grecque de 2008 ― ou méfiance ― on pense cette fois, de nouveau, au groupe de Visegrád, mais aussi, bien sûr, à la Russie. Sûre de sa suprématie, l’Europe occidentale entend imposer à l’Europe orientale sa vision du monde, elle ne cherche pas à créer un véritable partenariat avec elle.

On vérifie ainsi que l’histoire longue éclaire l’histoire courte : puissent ceux qui ont les destinées d’une large partie de l’Europe entre leurs mains, en prendre un peu conscience, pour qu’ils retrouvent la voie d’une construction harmonieuse, acceptée par les peuples et informée par le génie de chaque nation composant l’Europe.

Michel Fauquier, Une histoire de l’Europe : Aux sources de notre monde, Le Rocher, 2018, 29 euros.


  1. Respectivement 11,4 et 0,6 millions d’habitants, soit 2,3% de la population de l’Union européenne (512,6 millions).
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