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En Colombie, on tue les défenseurs de l'environnement et du droit des indigènes

Paul De Maeyer - Publié le 23/09/18

En 2017, quelque 207 militants et défenseurs des droits de l’homme ont été assassinés dans 22 pays à travers le monde.

Au cours des six premiers mois de cette année, au moins 123 personnes – entre militants, dirigeants communautaires et défenseurs des droits de l’homme – ont été tués en Colombie, dénonce le journal britannique The Guardian dans un article publié le 23 août dernier. Ce qui fait 311 militants engagés dans la lutte pour la défense des territoires ancestraux des peuples autochtones et l’environnement tués depuis 2016, c’est-à-dire l’année où le gouvernement de Bogota a signé un accord de paix historique avec les guérillas des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) pour mettre un terme à une guerre civile sanglante qui a fait plus de 220.000 morts et sept millions de déplacés en plus d’un demi-siècle, environ.

Une « balkanisation » du Cauca

C’est dans le département du Cauca, situé dans le sud-ouest du pays et surplombant l’océan Pacifique, que le plus grand nombre de militants a été tué ou menacé. Selon le site Colombia Plural, qui met en garde contre une « balkanisation » du département, ils seraient au moins 81, voire 90 selon certaines sources.




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Le 10 août dernier, un haut représentant indigène Emiliano Trochez, 70 ans, a été assassiné à Santander de Quilichao par des tueurs à gage. La veille, un autre dirigeant local, Alejandro Jacanamejoy, a été tué près de Piñuña Negro, dans le département du Putumayo (qui borde celui de Cauca), rappelle le site Semana.com.

Le département du Cauca, qui tire son nom de la rivière du même nom, est une zone très attrayante pour son sol fertile et la présence de gisements d’or non encore exploités. Il est source de convoitise pour l’industrie alimentaire et minière mais également des bandes criminelles impliquées dans la culture des feuilles de coca.

Le scepticisme est de mise

Bien que le nouveau président Iván Duque, arrivé au pouvoir le 7 août dernier, ait promis de renforcer la protection des militants, les dirigeants communautaires du département sont sceptiques, rapporte le Guardian. Iván Duque est en effet très proche de l’ancien président Álvaro Uribe (2002-2010), poursuivi pour des crimes présumés liés aux célèbres escadrons de la mort apparus dans les années 90.

« Les FARC ont peut-être quitté le champ de bataille, mais d’autres groupes ont pris leur place », explique Edwin Marcelo Capaz, coordonnateur des droits humains à l’Association des conseils autochtones du Cauca Nord (Asociación de Cabildos Indígenas del Norte del Cauca). Et ces groupes « n’ont pas d’idéologie politique », précise-t-il. « Ils peuvent changer de nom, mais ce sont les mêmes personnes avec qui nous avons vécu toute notre vie ». Ce sont « les mêmes personnes qui ont perpétré des massacres il y a des années », estime le responsable en faisant allusion à l’activité des paramilitaires de droite des AUC (United Self-defence of Colombia).

L’heure des menaces

L’un des dirigeants fortement menacés est Enrique Fernández, déjà victime d’un massacre perpétré par les AUC en avril 2001. En février dernier, une bombe a été déposée devant son domicile et désamorcée par les démineurs de l’armée colombienne.


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En juillet, l’écologiste et représentant des peuples indigènes Nasa a été la cible de messages menaçants, comme « nous n’aurons pas de repos tant que la Colombie ne sera pas libérée des communistes comme vous », écrit sur l’un deux et cité par le Guardian. Dans un deuxième message, quelques mots sans équivoque : « Condoléances à votre famille ». Derrière ces messages, ajoute le Guardian, se cache une des nombreuses nouvelles bandes armées actives dans le pays, les Autodefensas Gaitanistas de Colombia. « Il y a une prime sur ma tête », a confirmé le dirigeant autochtone. Celle-ci « augmente de jour en jour ». Sa femme, Ana Lucía, d’un ton amer, ajoute : « Nous sommes tués à petits feux ».

La violence au Guatemala

Un lourd climat pèse également sur le Guatemala qui risque, selon le Guardian (19 août), de sombrer dans le chaos, comme le Honduras et le Nicaragua. Dans le pays, qui compte plus de 16 millions d’habitant, 18 militants des droits de l’homme et des populations autochtones ont été tués cette année.

Entre le 9 mai et le 4 juin, sept représentants autochtones et militants des droits de l’homme ont été assassinés. Cinq d’entre eux – Luis Marroquín, Florencio Pérez, Alejandro Hernández, Francisco Munguía et Juan Xol – étaient membres du CODECA (Comité de Desarrollo Campesino), une organisation qui s’oppose à l’accaparement des terres, aux monocultures industrielles, comme les plantations de canne à sucre et de palmiers à huile, et aux activités minières. Les deux autres victimes, Ramón Choc et Mateo Chamam, appartenaient au Comité Campesino del Altiplano (CCDA).

« On m’avait prévenue qu’il serait tué, mais je ne l’ai pas pris au sérieux », a confié au Gardian la veuve d’une des sept victimes. « Tout le monde sait qui sont les tueurs, ajoute la femme. Mike Taylor, directeur de l’International Land Coalition (ILC), attribue l’essentiel du problème à « la culture d’impunité » qui règne au Guatemala.

Coalition internationale pour la Terre (ILC)

 « Quiconque s’oppose aux mines, aux expulsions, aux plantations de palmiers à huile ou participe même à des tables rondes pour trouver des solutions à la vague croissante de violence contre les défenseurs des droits fonciers risque d’être pris pour cible », déclare Mike Taylor, qui dénonce une « persécution systématique » de ceux qui défendent leurs terres.


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Dans un communiqué de presse publié le 10 août, l’ILC, qui a vérifié la situation sur le terrain, dénonce ce climat d’impunité et de violence et critique ouvertement le gouvernement guatémaltèque, qui « n’a apporté aucune réponse adéquate pour protéger les défenseurs des droits humains menacés ou pour enquêter sur les crimes dont ils sont victimes ».

Selon l’organisation, qui a son siège à Rome, la question de l’accès à la terre, à l’eau et aux ressources naturelles est à l’origine du conflit social. « Il est clair – poursuit le communiqué – que l’État guatémaltèque a choisi de donner la priorité à un modèle économique de développement rural qui n’enrichisse que quelques-uns, au détriment des communautés appauvries, en encourageant la migration et en détruisant l’environnement ».

Le triste record de 2017

Selon le rapport annuel de Global Witness – une ONG fondée à Londres en 1993 pour lutter contre l’exploitation des ressources naturelles dans les pays en développement et la corruption dans le système politique et économique mondial – en 2017, au moins 207 défenseurs des droits fonciers et militants écologistes ont été tués dans 22 pays du monde, soit presque quatre personnes chaque semaine. Environ 60% des cas sont enregistrés en Amérique latine.

Intitulé At What Cost ? (À quel prix ?) et publié le 24 juillet, le document souligne qu’il s’agit de la « pire année jamais enregistrée à ce jour ». Au moins 53 des 207 victimes – soit environ un quart – ont été tuées par des éléments des forces armées et des policiers, précise le rapport. Trente-deux ont été assassinées par des bandes criminelles et treize par des membres de groupes paramilitaires.

En 2017, les pays les plus dangereux étaient le Brésil – avec 57 victimes – et les Philippines – avec 48 victimes – qui est du jamais vu dans un pays asiatique, selon le rapport. L’assassinat, le 3 décembre 2017, par des soldats de l’armée philippine de huit villageois de Datal Bonglangon, Mindanao, qui se sont opposés à une plantation de café, avait beaucoup secoué l’opinion publique.

L’étude de Global Witness révèle également que 40 décès étaient liés au secteur minier (33 en 2016) et 23 à l’abattage d’arbres. En 2017, le secteur le plus « meurtrier » était celui de l’agro-industrie, avec au moins 46 des 207 victimes. « On assassine des militants locaux parce que les gouvernements et les entreprises accordent plus de poids au profit rapide qu’aux vies humaines. Les rayons de nos supermarchés sont remplis de produits issus de ce carnage – a déclaré Ben Leather, de Global Witness, cité par Le Monde – « Il vaut mieux s’en souvenir quand on fait ses courses ».

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