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À quoi sert la hiérarchie ?

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Dans le milieu professionnel, la hiérarchie joue son rôle. Il n’empêche : on a souvent le sentiment que celle-ci est un mal nécessaire. Voici un aperçu anthropologique sur la raison d’être de la hiérarchie et ses conséquences managériales.

Dans une société du triomphe de l’individualisme, rien ne remplace le jugement de l’un de ses premiers observateurs les plus avisés, Alexis de Tocqueville. « L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part. […] Ceux-là (les individus de la démocratie) ne doivent rien à personne, ils n’attendent pour ainsi dire rien de personne ; ils s’habituent à se considérer toujours isolément, ils se figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs mains », a-t-il écrit dans son ouvrage De la démocratie en Amérique.

Différence hiérarchique et différence contractuelle

Ce qu’Alexis de Tocqueville dit de la démocratie individualiste est aussi vrai pour les organisations. La structuration antique et classique repose sur une vision sacrée de la hiérarchie : en grec, hieros signifie saint, sacré. Le dictionnaire en ligne du CNRS ou le Robert évoquent les mêmes référentiels : la hiérarchie céleste (des anges), ecclésiale, militaire et administrative. Les travaux d’anthropologues comme Louis Dumont pour l’Inde et Jean Lévy pour la Chine mettent en évidence cette origine sacrée.

La modernité est effort d’autonomie. Sapere aude — « Ose penser par toi-même ! », dit Kant. Ose agir par toi-même lui répond en quelque sorte la pensée issue des Lumières. À l’ordre statique d’une société hiérarchiquement tripartite (Église, aristocratie, tiers état) succède un ordre contractuel. La différence hiérarchique entre deux hommes n’est plus une différence d’état, mais de contrat. La subordination salariale du code du travail français en est un exemple : dans un contrat, la différence hiérarchique est supposée librement consentie. Mais est-elle vraiment légitime ?

Hiérarchie des valeurs et hiérarchie des pouvoirs

Quelques remarques sur ces questions difficiles avec Homo hierarchicus, le livre incontournable de l’anthropologue Louis Dumont.

Pour comprendre la nécessité de la hiérarchie, Dumont fait appel au sociologue américain Talcott Parsons qui dit en substance qu’il n’y a pas d’action sans décision, pas de décision sans évaluation, pas d’évaluation sans hiérarchisation des buts et des moyens. Cela nous apparait solide, et mérite d’être souligné : une pensée qui renoncerait à hiérarchiser, renoncerait à juger et serait suicidaire.

Dumont et Parsons notent qu’aucune société n’est stable sans hiérarchie de valeurs partagées. Ceci est indépendant du pouvoir : on admet par exemple en Inde traditionnelle que la caste des prêtres est supérieure à celle du pouvoir, même si en pratique elle lui est soumise.

Reste donc la question épineuse de la hiérarchie des pouvoirs : selon le principe d’égalité, la Modernité ne cesse de s’y opposer sans pour autant parvenir à l’éliminer. Pour René Girard, l’autonomie est un mensonge romantique auquel la Modernité aspire aveuglément, sans reconnaître ses dépendances. Dans les organisations, cette interdépendance non hiérarchique s’appelle coopération quand tout va bien, concurrence positive pour des équipes très performantes, concurrence négative et même conflit ouvert en temps de crise. Aucune équipe n’échappe à cette menace.

Le rôle du tiers

Or, dans l’histoire de l’humanité, on n’a pas trouvé mieux que le recours à un tiers pour réguler un différend entre égaux. Qui dit tiers dit relative extériorité, égale ou supérieure. Le médiateur est un tiers sans qu’il y ait nécessairement supériorité hiérarchique. Dans une équipe sportive, l’arbitre est un tiers hiérarchiquement supérieur sur l’application des règles du jeu. Le coach est un tiers supérieur par la compétence et l’expérience mais non opérationnel ; le capitaine est à la fois opérationnel à égalité dans l’équipe et tiers supérieur dans la décision.

La supériorité instaure une distance généralement suffisante pour éviter les méfaits de la concurrence et assurer la stabilité institutionnelle. C’est le fondement de ce que l’on appelle la régulation managériale, et les partisans de la hiérarchie constateront non sans malice que le mot régulation a la même racine que… roi ! Ce n’est donc pas la hiérarchie qu’il faut mettre en cause, mais sa perversion.

 

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