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L'éternelle tentation du pouvoir

CHESS KING

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Bruno Cinotti - Publié le 20/07/18

Servir ou se servir, c’est le dilemme de tout responsable. Comment résister à l’insidieuse tentation de l’abus de pouvoir, à laquelle personne n’est à l’abri ?

Dans toutes les structures de la société — entreprises, collectivités publiques, associations, sans oublier l’Église — la noble ambition de contribuer au bien de tous n’empêche pas tout individu, aussi bien intentionné soit-il, de glisser d’un engagement au service des autres à la tentation de faire prévaloir son intérêt dans, voire avant, la cause prétendument servie.

Cette tentation du pouvoir, complémentaire de celle de l’avoir, est d’exercer sa liberté sans limite, en imposant la sienne aux autres, au détriment de leur liberté.

Des situations multiples de tentation de pouvoir

En couple ou en famille, cela peut être la volonté de décider pour les autres. « Je fais ça pour ton bien » ne signifie-t-il pas plutôt : « Je sais ce qui est bon pour toi », « j’ai décidé pour toi » ? La tentation du pouvoir existe déjà dans cette société qu’est la cellule familiale.

Le pouvoir, c’est de décider la direction que doit prendre une entreprise, d’y organiser le travail de tous. Il y a légitimité, nécessité d’une direction claire ; mais les petits chefs succombent à la tentation. Et dans les grandes entreprises, une certaine déshumanisation des relations entre personnes n’est-elle pas facteur d’une personnalisation accrue de l’autorité et d’un renforcement du pouvoir ?

En collectivité publique, la légitimité d’un acteur est renforcée par sa participation à la chose publique dans le but d’assurer le bien commun. Or, selon une formule attribuée à Gandhi, « tout ce que vous faites pour moi sans moi, vous le faites contre moi » alors que l’homme de pouvoir prétend décider pour les autres, mais sans les autres, voire contre eux.


JEANNE D'ARC

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Servir ou se servir ?

Il y a beaucoup d’élus dévoués au service de leur collectivités. Mais d’autres sont soucieux de leur réélection, donc de la défense des intérêts particuliers de leur électorat, intérêts dont la somme n’a rien à voir avec l’intérêt général ; ou ne négligent pas leur enrichissement personnel, et, pris la main dans le sac, protestent de leur bonne foi et de la nécessité d’être dégagé des soucis matériels pour pouvoir se consacrer au service du bien commun.

Que dire de ces élus (ou fonctionnaires) qui se font ouvrir la route à coup de gyrophares et de sirènes ? Ayant eu à travailler avec des responsables ministériels de pays où il n’y a ni huissier, ni policier des voyages officiels, ni escorte, je puis témoigner que la sacralisation des élus et des hauts fonctionnaires dans notre pays contribue à les isoler du monde réel et à leur donner la grosse tête !

Que dire des élus qui affirment : « Cette loi, je l’ai votée en tant que parlementaire, mais en tant qu’élu local je ne l’appliquerai pas » ? Cette attitude rejoint celle du fonctionnaire qui décide de ne pas appliquer la loi, non pas pour s’en tenir à l’esprit des lois, mais pour marquer son pouvoir discrétionnaire.

Toute mission est reçue

Pour se rappeler de qui il tenait le pouvoir, le roi de France, lorsqu’au sortir de son sacre il guérissait les écrouelles, devait prononcer la formule : « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Et certains rois n’acceptaient-ils pas la présence d’un « fou du roi » dont la liberté de parole était un contrepoids à la prolifération de courtisans serviles ? Élus et agents publics ne devraient-ils pas se voir rappeler plus souvent qu’ils ne sont, en démocratie, que les délégataires, les serviteurs, en un mot, les « ministres » de la volonté du peuple ? Un ministre, pour les auteurs latins, c’est un fonctionnaire, un domestique, un serviteur. À notre époque, il n’y a plus guère que les ministres du culte qui se considèrent comme des agents ou des serviteurs. Les autres, nos ministres, les auteurs latins les auraient plutôt qualifiés de magister, directeur, personne qui dirige ou maître qui enseigne.

Plus compliquée est la répartition des rôles dans les mondes associatif ou syndical, avec une surcharge affective de responsabilité liée au bénévolat et au sentiment d’utilité sociale conjugués avec la volonté de faire communauté. N’y a-t-il aucune raison, puisque l’association est à but non lucratif, puisque le syndicat veut défendre les intérêts de tous et de chacun, que l’ambiance y soit pourrie par des enjeux de pouvoir, n’est-ce pas ? Et pourtant…


MAMAN AVEC SA PETITE FILLE

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Cette répartition des rôles est plus compliquée encore en Église : le clerc, le religieux, le consacré, le laïc en mission ecclésiale, le chantre, et même le responsable du fleurissement peuvent être tentés d’oublier que toute mission est reçue. Le cléricalisme, le pharisaïsme, l’intégrisme, guettent toute structure humaine qui propose un chemin de vérité…

« N’oublions jamais que le vrai pouvoir est le service », dit le pape François. Car, en Église, l’esprit de service est celui du Christ : « Le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir » (Mt 20, 28) : les ministres se situent dans l’Église (et pas au-dessus des autres !), ils assurent une fonction dans l’Église. Les ministères sont des dons de l’Esprit saint et les ministres exercent l’autorité du Christ. Cette autorité est un service et non une domination, elle est au service de l’Évangile, au service de la communauté.

La soif de pouvoir est une névrose

Selon Jean-Pierre Friedman, hommes politiques ou grands patrons n’auraient qu’un objectif : conquérir le pouvoir et… l’éternité. Jusqu’à en oublier leurs convictions.

Le nourrisson, narcissique et mégalomane, apprend en grandissant à refouler ses désirs de toute-puissance, et à accepter d’obéir et de composer. Mais certains n’y arrivent pas ; J.-P. Friedman a retrouvé chez eux certains points communs : une figure maternelle hyper-protectrice, adorante, dont ils tirent une assurance qui gonflent leur narcissisme, et une figure paternelle distante, voire absente, que l’on s’efforce de satisfaire sans jamais y arriver. Ces enfants, devenus adolescents puis adultes, vont canaliser leur intelligence et leur énergie dans un seul but : dominer, détenir le pouvoir qui, pour eux, symbolise la longévité et la vie. Ils finissent par confondre leur existence avec leur fonction : ils ne peuvent accepter l’idée de leur mort ni que le monde peut leur survivre. La vision du pouvoir de ces hommes est une preuve d’immaturité.

L’hubris, syndrome de la démesure, maladie du pouvoir

Le concept d’hubris, tiré de la philosophie grecque, renvoie à la démesure. En psychanalyse, il signifie « orgueil démesuré », associe narcissisme, arrogance, prétention, voire manipulation, mensonge et mépris, et renvoie à un sentiment d’invulnérabilité, d’invincibilité et de toute-puissance. Sa caractéristique principale est qu’il est visible de tous, sauf du principal intéressé et de ses fidèles. Cette dérive doit être identifiée et combattue, tant par la collectivité servie que par l’individu à son service. D’où la supériorité du régime démocratique, fondé sur le souci de limiter ce pouvoir par des structures de contre-pouvoirs.




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Une tentation irrésistible ?

La première résistance est le discernement. Suis-je attentif à la façon dont j’assure le service qui m’est confié ? Dont j’utilise l’autorité qui m’est déléguée ? Est-ce pour mener à bien le travail qui m’est demandé ? Au bénéfice de ceux dont je suis le serviteur ? La seconde résistance est le désintéressement. Ai-je la faiblesse de me servir au passage, avant les autres voire de me servir au lieu de servir les autres ?

La principale résistance à la tentation du pouvoir est l’humilité, « vertu de l’homme qui sait n’être pas Dieu ». Quand on ne se croit pas supérieur aux autres, on est moins tenté d’imposer sa volonté. L’humilité passe par la connaissance de soi-même (le gnothi seautόn des philosophes grecs antiques), en particulier par la connaissance de ses faiblesses, chère à saint Paul (2Co 10, 9b-10). L’humilité produit l’écoute, la bienveillance et le respect. Voulez-vous vous mettre au service ? Vous avez une bouche et deux oreilles : il vous faut donc écouter deux fois plus que vous ne parlerez, au moins deux fois plus !


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Pour en savoir plus :

Université chrétienne d’été de Castanet-Tolosan.

Tags:
pouvoir
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