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Georges Bernanos, l’éternel à bras-le-corps

Georges Bernanos à Tunis en 1947 © Famille Bernanos
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Pour les 70 ans de la mort de l'écrivain Georges Bernanos, Gaultier Bès, cofondateur de la revue Limite, lui écrit une lettre, "De vous à moi".

De vous à moi

« Je veux être Bernanos ou rien ! » Voilà ce que j’ai pensé lorsque, à 20 ans, au milieu de mes études de lettres, j’ai découvert votre œuvre. Une évidence, brusquement : c’était à moi que vous parliez, à moi que vous racontiez ces histoires d’âmes en lutte et de cœurs broyés. A moi que vous livriez, tantôt murmurant, tantôt vociférant, mais toujours droit dans les yeux, quelques uns des mystères dont vous aviez la garde. J’ai lu, passionnément, vos romans d’abord, puis vos écrits de combat, y trouvant de quoi nourrir et approfondir ma soif de radicalité. J’y ai trouvé un modèle de panache, aussi, en temps de paix, un modèle d’absolu en temps démocratique. « D’être sage à vingt ans, hélas ! il y a plus souvent de honte que d’honneur. »

« Bernanos ou rien ! » N’avais-je pas tout juste un siècle de moins que vous, nombre de sentiments communs et les mêmes initiales ? Je frémissais en lisant de telles phrases : « Il manque à ce monde cadavérique le scandale de la poésie, comme aussi le scandale de la vérité. Son mal est d’avoir mutilé jusqu’au scandale le scandale de la vérité, car le scandale n’est pas de dire la vérité, mais de ne pas la dire tout entière…. » (Lettre au poète Jorge de Lima, 1942). « Toute vocation est un appel – vocatus – et tout appel veut être transmis. Ceux que j’appelle ne sont évidemment pas nombreux, ils ne changeront rien aux affaires de ce monde. Mais c’est pour eux, c’est pour eux que je suis né. (préface aux Grands Cimetières sous la lune). Chef scout, je pensais, au moment du départ : « Qui n’a pas vu la route, à l’aube entre deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance. »

GEORGE BERNANOS
Unknown | FAIR USE

Votre existence si romanesque, pleine de voyage et d’enfants, de Paris en Provence, de l’Artois au Brésil, votre style véhément, avec ses « escadrons d’images » et ses personnages, parfois grotesques, souvent sublimes, votre foi insurgée, votre espérance contrariée, votre refus de vous compromettre avec quelque lâcheté que ce soit, votre caractère à la fois chevaleresque et bohème, votre « indépendance de jugement absolue » qui vous a fait tant d’ennemis parmi vos anciens camarades… : il y avait là de quoi enthousiasmer un jeune cœur comme le mien. Et si, à mon âge d’alors, vous aviez déjà vu la mort ensevelir l’horizon, enfoncé jusqu’aux épaules, comme toute votre génération, dans la boue des tranchées, je me figurais, bien naïvement, prendre le relais. Je ne savais pas ce que coûte une vie donnée. Car, à l’instar de l’abbé Donissan, découvert mort dans son confessionnal par un académicien dégoûté de lui-même, vous avez payé votre livre de chair et d’angoisse cette quête de vérité. Votre œuvre comme votre vie en témoignent : la foi n’est pas une villégiature pour bourgeois apeurés, c’est un risque, c’est l’ultime aventure auprès de laquelle toutes nos mondanités semblent bien dérisoires. « Tu voulais ma paix, s’écrie le saint, viens la prendre ! » (Sous le Soleil de Satan).

Au moment où j’envisageais de commencer un mémoire universitaire sur votre premier et votre dernier roman (« Vision et discernement des âmes dans Sous le soleil de Satan etMonsieur Ouine »), l’un de mes maîtres, le poète Philippe Delaveau, m’avait écrit : « Bernanos exige beaucoup plus que n’importe quel auteur. On ne peut en faire seulement un matériau à thèses. On en subit le choc. »

La véhémence amoureuse

De fait, votre main m’a saisi et ne m’a plus lâché. Vous restez pour moi l’une de ces consciences amies chez qui puiser non pas certes du réconfort, mais le courage, et la clarté. « Le diable, voyez-vous, c’est l’ami qui ne reste jamais jusqu’au bout. » (Monsieur Ouine). Vous êtes, vous, jusqu’à présent, resté à mes côtés, compagnon tellement exigeant qu’on préférerait parfois l’ignorer, « frère en désolante lucidité », comme Antonin Artaud vous l’a un jour écrit.

Dix ans plus tard, loin d’être Bernanos en quoi que ce soit, je suis à peine bernanosien. Paresse ? clairvoyance ? Il m’a bien fallu revoir mes exigences à la baisse… Je me suis résolu à n’être que moi-même. Passent l’idéalisme et ses ambitions juvéniles, reste la gratitude. Je me sens en effet pour vous la même tendresse que vous exprimiez vis-à-vis de Péguy, celle d’un « humble moine « pour le « saint fondateur » de son ordre. Passe l’identification, reste l’amitié, cette fidélité « vivante », parce que « sans conformisme ».

A chaque fois que je vous relis, je reçois comme autant de corrections fraternelles – ou paternelles ? – vos admonestations. Vous êtes un maître dur, et vif à la colère… « Le Bon Dieu ne m’a pas mis une plume entre les mains pour rigoler avec » On ne vous lit certes pas pour se rassurer, mais pour se convertir. Votre veine pamphlétaire a beau m’agacer – n’aviez-vous pas écrit vous-même dansLes Grands Cimetières qu’« un polémiste est amusant jusqu’à la vingtième année, tolérable jusqu’à la trentième, assommant vers la cinquantaine, et obscène au-delà » ? – je dois admettre que vous visez souvent juste, terriblement juste.

Et s’il serait injuste de réduire votre œuvre à la dénonciation de la « civilisation des Machines », et notamment à La France contre les robots, on ne peut que constater que vous aviez raison, mille fois raison, quand vous préveniez l’individu démocratique contre la servitude déguisée, invisible, volontaire, à laquelle le soumettait le capitalisme industriel. L’aliénation et la précarité ont progressé, mais la liberté et l’égalité ? Les lendemains ne chantent plus, ils râlent. « La question n’est pas d’en revenir à la chandelle, mais de défendre l’individu contre un pouvoir mille fois plus efficace et plus écrasant qu’aucun de ceux dont disposaient jadis les tyrans les plus fameux » (La Liberté, pour quoi faire ?, 1947). Pour nous autres décroissants de ce début de XXIe siècle, tenants d’une écologie intégrale, quelle boussole !

Autant Bloy me reste étranger, autant vous m’êtes toujours aussi familier. A vous relire, je me trouve presque toujours d’accord avec vous. Et pourtant, bien plus souvent qu’il ne faudrait, je crains de ressembler à l’un de ces imbéciles, sinon de ces imposteurs, à qui vous avez consacré quelques traits fameux ! C’est que chez vous la colère n’est jamais narcissique ; elle ne vire jamais au ressentiment : elle n’est que l’envers d’un amour débordant, irrésistible. « Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même. », lit-on dans le Journal d’un curé de campagne.

On vous doit des pages d’un lyrisme admirable, d’autres d’une grande drôlerie, qui suffisent à balayer l’image trompeuse d’une écrivain de la noirceur humaine. Votre œuvre aussi, bien sûr, est un voyage au bout de la nuit.Simplement, même pour les âmes les plus abandonnées, comme celle des deux Mouchette, il mène à une aurore possible, offerte, inespérée. L’éternité à portée, sinon de main, du moins de grâce, ici et maintenant, chaque jour que Dieu nous donne, ou au dernier, in articulo mortis. En chaque nuit luit le salut.

L’inquiétude qui fut la vôtre était le prix de l’incarnation. La joie dont vous avez été l’infatigable témoin n’ignore pas la souffrance : elle lui donne tout son sens. A cet égard, je ne saurais mieux conclure ce maladroit hommage qu’en citant cette dédicace datée de 1930, devenue votre épitaphe, qui livre l’essentiel : « Quand je serai mort, dites au doux royaume de la terre que je l’aimais plus que je n’ai jamais osé le dire ».

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