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Raphaël Pitti : « Je m’en suis remis à Dieu »

RAPHAËL PITTI

Quentin Casier

Benjamin Fayet - Publié le 02/07/18

Animé par une foi chrétienne inébranlable, Raphaël Pitti, médecin général des armées, est très engagé dans l’aide aux réfugiés en Syrie. Dans son dernier livre "Va où l’humanité te porte" (Tallandier), il revient sur ses engagements ainsi que sur sa vie mouvementée de médecin dans la Marine nationale. Cet engagement l’a amené à traverser les mers pour servir la France, mais aussi l’humanité, en se portant constamment au secours des plus démunis.  

Aleteia : Médecin porté par l’engagement humanitaire, vous vous êtes paradoxalement tourné vers l’armée dans laquelle vous avez fait carrière. Elle vous a amené à vivre une vie d’une grande intensité que restituez dans votre livre. N’avez-vous toutefois jamais ressenti de contradictions entre la vie militaire et vos aspirations humanistes ?
Raphaël Pitti : En vérité non, c’est d’abord lié à la nature même du Service de santé des armées. C’est un service et non pas une arme : il est seulement en soutien sanitaire. Deuxièmement, j’ai eu la chance d’être dans la Marine nationale qui a une vieille histoire par rapport au service de santé. Les médecins dans la Marine ne sont pas appelés par leur grade. On les appelle Monsieur le médecin. Cet usage date de plusieurs siècles lorsque les médecins embarqués sur les bâtiments n’étaient pas des militaires. Le médecin doit pouvoir être approché par tout l’équipage, du matelot au commandant. Il doit être constamment à disposition et ne doit pas être une barrière avec l’équipage, comme le créerait un grade. De plus, depuis toujours, que ce soit pendant l’expédition d’Égypte ou la colonisation, les médecins militaires se sont toujours attachés à soigner les populations. Donc, il y a une grande tradition humanitaire du Service de santé des armées qui a d’ailleurs fait de grandes découvertes sur les maladies tropicales. Moi-même, quand je partais avec les commandos, personne ne m’empêchait d’aller soigner les populations comme je le raconte dans mon livre lorsque j’accompagnais par exemple la sœur Marthe auprès des nomades à Djibouti.


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Vous consacrez un très beau chapitre à sœur Marthe, une religieuse de l’Ordre des Sœurs franciscaines missionnaires de Notre-Dame qui tenait un dispensaire à Djibouti et avec laquelle vous avez été amené à fréquenter de nombreux déshérités. Qu’estce que cette religieuse a changé chez le jeune médecin militaire que vous étiez alors ?
C’est une femme qui m’a profondément marqué sur le plan humain. Sœur Marthe ne faisait pas de prosélytisme et vivait seulement sa foi. Elle n’a jamais voulu à aucun moment me parler du Christ. Elle vivait sa foi de manière profonde et joyeuse sans jamais se plaindre. Elle était pourtant très sollicitée par les populations et les jeunes mamans. Je vous assure que, pourtant jamais, je ne l’ai entendue se plaindre une seule fois. Elle gardait constamment une joie de vivre profonde. Côtoyer une femme comme elle ne peut pas ne pas vous interpeller. Elle m’a fait comprendre que j’avais davantage à donner. Sans qu’elle ne me le dise directement, elle m’a transmis ce besoin d’être toujours là où les gens souffrent pour les aider. C’était l’élément solide de sa communauté. Quand elle est tombée malade de ce cancer qui l’a emportée, je ne l’ai jamais entendue se révolter. Soeur Marthe vivait sa foi sans plainte, toujours dans la joie.  

À l’image de Charles de Foucault ou d’Ernest Psichari, votre carrière dans l’armée vous a amené à vivre des expériences fortes au sein des déserts comme à Djibouti ou lors de la première guerre du Golfe. Ces expériences ontelles été décisives dans votre vie spirituelle ?
Oui profondément. En particulier durant la première guerre du Golfe. Je suis resté six mois là-bas. Ce fut une expérience très dure de n’avoir rien à faire pour un homme d’action. Nous étions en situation d’attente dans des conditions précaires, sous une tente. J’étais alors dépouillé de tout. Je n’avais pas à me préoccuper de mon habillement, de ma nourriture puisque l’armée s’occupait de tout. Je n’avais donc même pas le souci de travailler et quand je quittais ma tente, il n’y avait que le désert à perte de vue où nous subissions de terribles contraintes climatiques. Paradoxalement, au-delà de la chaleur, j’ai eu très froid la nuit car nous étions mal équipés. À cela s’ajoutait le vent de sable insupportable qui pénètre partout associé aux mouches qui ne vous quittent jamais. Ainsi lorsque nous mangions, nous avions la bouche à la fois pleine de mouches et de sable. Nous étions dépouillés et en même temps nous avions à l’esprit que beaucoup d’entre nous allaient mourir. J’ai eu du mal à accepter cette mort potentielle qui n’aurait pas eu de sens.


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Cette guerre a donc aussi été un révélateur ?
Oui, car qu’est-ce que j’allais défendre ? Pourquoi allais-je offrir ma mort ? Pour qui ? Pour le pétrole ? Ma vie valait plus que cela. À ces impressions, s’ajoutait l’absence très dure de la famille et la promiscuité avec des gens qui ne partageaient pas forcément mes valeurs. Cette vie fut très éprouvante et parfois le soir quand je courais dans le désert, il m’arrivait de pleurer. J’étais comme un lion en cage et je ne savais pas combien de temps tout cela allait durer. Pour ajouter à ce sentiment d’absurdité, quand j’allais à l’état-major, j’avais l’impression d’être face à des gens inaptes pour le commandement. Je pensais alors être avec des fous qui jouent à la guerre quand, pour moi, la guerre se joue à l’hôpital. Souvent, je me posais donc cette question « Mon Dieu pourquoi m’as-tu mis là ? » Et puis il y a eu  cette nuit, tournant de ma vie. Je demandais à Dieu de me libérer. C’était la veille de l’invasion terrestre. Et je crois que ce jour-là, il m’a fait comprendre de me laisser aller. J’ai alors été soudain submergé d’une joie extraordinaire, d’un sentiment immense de liberté. Le matin quand nous sommes partis faire la guerre, j’ai mis la musique à fond à l’intérieur de mon véhicule. Je m’en remettais alors à Dieu et je n’avais plus peur de la mort. Je savais que c’était au-delà que ça se passe. La mort n’est rien, c’est nous qui lui donnons de l’importance car la vie continue. Il faut faire confiance et vivre les choses au jour le jour. Et ce sentiment ne m’a plus jamais quitté. La vie ne pouvait pas être vécue de la même façon après le Golfe. Ce fut une vraie renaissance, un baptême en quelque sorte.

Tallandier

Va où l’humanité te porte, Raphaël Pitti, Tallandier, mars 2018, 301 pages, 18,50 euros. 

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