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Mai 68 : de la revanche des insurgés à l’affaissement individualiste

MAY 06 1968
AFP
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Pourquoi les chrétiens ne peuvent se désintéresser de la révolution anthropologique de 1968.

Mai 68 ne fut pas un événement d’un seul bloc. Il y eu le mouvement étudiant, auquel s’agrégea sur le tard le mouvement ouvrier. Cependant, jamais on ne constata une « convergence des luttes » entre ces deux improbables révolutions. Les ouvriers se trouvèrent satisfaits des augmentations de salaire obtenues à l’occasion de la signature des accords de Grenelle. Les étudiants, eux, semblèrent dans un premier temps défaits par le coup de maître opéré par De Gaulle et sa décision de dissolution de l’Assemblée nationale. On connaît la suite : un million de personnes sur les Champs-Élysées.

Défaite des uns, revanche des autres

Mais les apparences sont trompeuses. À moyen terme, les apprentis révolutionnaires de la Sorbonne prendront leur revanche. Pas tous, cependant. En effet, parmi les émeutiers du quartier latin, on constatait déjà de profondes divergences idéologiques. Les uns étaient des marxistes purs et durs, trotskystes ou maoïstes, qui rêvaient de grand soir et de prendre le pouvoir au sommet de l’État. Les autres se focalisaient davantage sur la lutte des minorités et l’obtention de droits pour l’individu que brimait selon eux la « société patriarcale ». Au final, la révolution politique avorta complètement. Restaient les revendications sociétales. Ce furent sur elles que s’appuieront les enfants déçus du « beau mois de mai » pour prendre leur revanche. Du moins les moins puristes d’entre eux.

Non pas que leur plan fusse prémédité. Les vétérans des barricades ne feront que cueillir les fruits tombés d’un arbre passablement ébranlé. L’état d’esprit de Mai 68 avait en effet infusé longuement dans la société des années soixante-dix. Déjà la droite commençait à se libéraliser, à la fois économiquement et culturellement, avec Valéry Giscard d’Estaing. Puis François Mitterrand arriva à l’Élysée. Ce fut l’occasion pour les anciens soixante-huitards d’accéder au pouvoir.

Un ébranlement venu de plus loin

Entre temps, les anciens étudiants avaient vieilli, et s’étaient passablement embourgeoisés. Ils avaient laissé tomber depuis belle lurette leur rêve de jeunesse de la lutte des classes. Ne restaient plus à leur disposition que les combats sociétaux afin de faire déchoir de leur piédestal les anciennes entités accusées d’aliéner les individus et les minorités : nation, famille, église, école – cette école où dominait encore le respect du maître et de l’enseignement magistral. Tout cela vola définitivement en éclats à partir des années 1980.

Pour ne prendre que l’exemple de l’école : la prise de pouvoir des pédagogistes, qui date des années d’après-guerre, sera définitivement actée par la gauche de gouvernement. Mais c’est bien la droite qui avaient préparé le terrain – et bien avant Mai 68 ! À ce niveau, les « événements » ne feront que porter au jour un mouvement de fond qui transcendait largement la pseudo-révolution du quartier latin.

L’homme éclaté

Si on analyse ainsi les séquelles de Mai 68, on serait tenté de n’y discerner qu’une revanche des anciens étudiants, qui auront attendu vingt ans avant de pouvoir appliquer leur programme de luttes sociétales en faveur des droits des minorités. Mais il faut dépasser cette grille de lecture balzacienne. Bien sûr, certains leaders du mouvement voudront, une fois installés au sein de l’appareil d’État, s’offrir une compensation à leur défaite politique en poussant à la roue des réformes sociétales, les seules que le capitalisme triomphant leur permît. Cependant, ces passions humaines ne sont pas capables d’expliquer à elles seules le basculement civilisationnel auquel les événements de Mai 68 servit d’accélérateur. Car le terrain était préparé depuis longtemps.

La meilleure façon d’analyser les conséquences de Mai 68 consiste plutôt à les mettre dans la perspective du temps long. Autrement dit, de les ausculter à la lumière des présupposés idéologiques dont les revendications brandies par les étudiants du quartier latin représentaient la suite logique. Or, ces présupposés touchent l’anthropologie, et plus globalement l’idée que l’homme se fait de lui-même. C’est ici que les « événements » intéressent les chrétiens.

La foi ne parle pas seulement de Dieu. Comme le soulignait Simone Weil, les Évangiles sont aussi une science de l’homme. Voilà pourquoi les croyants ne peuvent se désintéresser des séquelles culturelles des événements qui se déroulèrent dans le monde entier en 1968. Sur ce plan anthropologique, l’élément essentiel est le relativisme dont a accouché le tsunami idéologique du mouvement étudiant, ou plutôt dont il a été le révélateur politique et spectaculaire, aidé en cela par l’avènement de la société de spectacle théorisée par Guy Debord.

Une société de créanciers

Si on déblaye les gravats de ce qui reste de marxisme dans la gauche radicale actuelle , que reste-il sous les pavés ? Une marée de droits pour chaque tribu, qu’elle soit ethnique, religieuse, « racialisée » ou sexuelle. L’homme a éclaté. À l’universalisme chrétien, relayé imparfaitement par les Lumières, a succédé des « communautés », munies chacune de leurs « vérités » (et parfois de leur juridiction), vivant les unes à côté des autres, au mieux en s’ignorant, au pire en se jalousant et s’épiant.

Il serait trop long ici de retracer la généalogie d’une telle dérive. Disons que jadis, l’homme acceptait de recevoir sa vérité, et ce qu’il était en lui-même, d’une instance qui le précédait : Dieu, ou la loi naturelle, voire l’évolution. Désormais, c’est à l’homme de bâtir son identité tout seul, à partir de ses seules ressources, sans jamais la recevoir ni la requérir d’un héritage. Ou bien il s’agit de réclamer sa « vérité » aux idéologues de sa « communauté », qui eux-mêmes iront mendier des dérogations auprès des responsables politiques afin que fussent reconnu leur droit à la « différence ».

C’est ainsi qu’a pu surgir la mentalité de cet ayant-droit perpétuel qu’est devenu le citoyen de la société postmoderne. À l’adage « à chacun sa vérité » a succédé logiquement son pendant politico-juridique « à chacun ses droits ». Cette mentalité de créancier était inscrite dans le logiciel idéologique de Mai 68. Mais gardons à l’esprit qu’il vient de plus loin.

Point besoin d’étudier Nietzsche ou Foucault bien longtemps pour deviner que dès lors que l’héritage chrétien tombait en déshérence, toutes les surenchères seraient permises. L’homme devenant une entité incertaine quant à sa nature, toutes les libertés réclameraient, tôt ou tard, que fussent reconnus les « droits » (ou les « dus ») du « dispositif désirant » (Deleuze) qu’était devenu l’anthropos.  

Analyser toutes les conséquences du relativisme

On n’en finirait pas de décliner toutes les conséquences du relativisme. Que ce dernier interpelle le catholicisme, Joseph Ratzinger l’avait deviné depuis longtemps. Il en pointait déjà une des séquelles les plus funestes dans la consécration du droit du plus fort. En effet, sitôt que la vérité cesse d’être universelle, ce sont les plus rusés qui s’empressent d’imposer leur comme norme péremptoire.

L’intelligence de la foi devra faire le tri, à propos des événements de 1968, entre l’accidentel, l’accessoire, et ce qui relève du temps long du changement civilisationnel. Les étudiants du quartier latin ne savaient pas tous ce qu’ils faisaient. Cinquante ans plus tard, nous aurons moins d’excuses qu’eux si nous persévérons à rester aveugles au sujet des enjeux que portait ce mouvement protéiforme, lui-même préparé de longue date par un soubassement culturel très puissant.

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