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Avortement en Irlande : le référendum est-il seulement une affaire de religion ?

8TH AMENDMENT,IRELAND,ABORTION
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Alors que les Irlandais sont appelés ce vendredi 25 mai à se prononcer lors d’un référendum sur la libéralisation de l’avortement, Alexandra Slaby, maître de conférences à l’université de Caen et spécialiste de la civilisation irlandaise, décrypte pour Aleteia les enjeux d’une telle consultation.

Les Irlandais se prononcent ce vendredi 25 mai sur le droit à l’avortement. La consultation pose la question de l’abrogation du 8e amendement de la constitution irlandaise, introduit en 1983, qui interdisait l’avortement jusqu’à une réforme votée en 2013 permettant des exceptions lorsque la vie de la mère est menacée.

Ce référendum intervient quelques jours à peine après la rencontre entre le pape François et les responsables de la fédération européenne pro-vie One of Us. À cette occasion, le souverain pontife, qui se rendra dans un peu plus deux mois en Irlande, a vertement critiqué la recherche sur l’embryon et les avortements thérapeutiques. « Lutter pour la vie est lutter pour une culture où toute vie est respectée », a-t-il déclaré.

Les derniers sondages donnent le « Oui » en tête, avec de 56 à 58%, mais les indécis peuvent changer la donne. Alexandra Slaby, maître de conférences à l’université de Caen, spécialiste de la civilisation irlandaise et auteur d’un ouvrage intitulé Histoire de l’Irlande de 1912 à nos jours, revient pour Aleteia sur les enjeux d’une telle consultation.

Aleteia : Cette consultation intervient trois ans après la légalisation, par référendum également, du mariage homosexuel en Irlande… S’agit-il selon vous de la suite « logique » ?
Alexandra Slaby : À l’issue du référendum sur le mariage homosexuel en Irlande, ce n’était qu’une question de temps avant que la possibilité de légiférer sur l’avortement soit au cœur du débat. Mais le résultat du vote me semble beaucoup moins prévisible : lors du référendum sur le mariage homosexuel, tous les « bons sentiments » étaient présentés comme réunis du côté de la légalisation c’est-à-dire du côté de l’amour etc. Être contre revenait à témoigner d’une dureté de cœur, d’une absence de miséricorde… Là les sondages sont beaucoup plus serrés avec quelque 14 à 17% d’indécis qui peuvent encore changer la donne. Plus globalement, je dirais que c’est une question très sensible : avec la neutralité militaire et le taux d’imposition des sociétés, l’avortement fait partie jusqu’à présent des exceptions irlandaises à protéger dans les traités européens. L’Irlande a toujours voulu s’en assurer. Cela peut aussi expliquer que le suspens soit encore assez grand. Deux éléments récents pourraient néanmoins faire penser que l’Irlande tend vers une légalisation de l’avortement. En 2012, une femme est décédée des suites d’une septicémie après s’être vu refuser une interruption de sa grossesse alors qu’elle faisait une fausse couche. Plus récemment, plusieurs milliers de cas de femmes victimes d’un cancer du col de l’utérus alors que leurs examens de dépistage étaient négatifs ont été révélés. Des milliers de tests ont été mal faits. En Irlande, c’est toute la prise en charge gynécologique des femmes qui a besoin d’être repensée complètement. Cet élément peut faire pencher la balancer en faveur d’un vote pour le oui. Et cela d’autant plus que chaque jour, neuf Irlandaises se rendent à l’étranger pour obtenir une IVG, notamment au Royaume-Uni, ou commandent des pilules abortives sur Internet et les prennent sans encadrement médical, au risque de leur santé…

Ce référendum n’est donc pas un pari politique ?
Absolument pas, les partis sont très divisés sur cette question ! Le Fine Gael comme le Fianna Fàil, les deux principaux partis politiques irlandais, ont laissé aux parlementaires la liberté de conscience, ils n’ont pas donné de consigne de vote ce qui est relativement inédit…et empêche de se prononcer de manière trop certaine sur l’issue du vote.

Comment s’est déroulée la campagne ?
En dépit de quelques ecclésiastiques présents dans des rassemblements anti-avortement, l’Église catholique irlandaise s’est relativement peu montrée pendant la campagne ; elle a été complètement sur la défensive ! Et pour cause : durant les débats sur la légalisation du mariage homosexuel il y a trois ans, elle a été totalement ringardisée par les médias et extrêmement critiquée pour ses positions. Dans les débats sur l’avortement, beaucoup de laïcs catholiques, comme ceux de Iona Institue ou de Save the Eighth se sont néanmoins exprimés. Il faut bien avoir à l’esprit qu’en Irlande, il y a d’une part l’agglomération dublinoise, qui concentre presque un tiers de la population irlandaise et dont les élites sont libérales et progressistes, et le reste du pays d’autre part. Si les premiers font entendre leur voix, les seconds, plus conservateurs, beaucoup moins. Mais cela ne veut pas dire qu’ils se désintéressent du débat.

Y a-t-il une particularité irlandaise qui permettrait de mieux comprendre le débat actuel sur l’avortement ?
Oui, c’est l’origine du nationalisme irlandais et la volonté de s’émanciper de l’Union de l’Irlande et du Royaume-Uni, datant de 1801, et que les nationalistes irlandais se sont employés à défaire jusqu’en 1922. Alors, et jusque dans les années 1960, être irlandais c’était le contraire d’être anglais. L’Angleterre était considérée comme un lieu permissif, de débauche, et tout ce qui était décadent venait… de l’Angleterre. À l’inverse, l’Irlande se voulait être la garante de la vertu morale et de l’enseignement de l’Église catholique. Cette affirmation de supériorité morale est devenue un marqueur identitaire pour l’Irlande. C’est parce qu’elle est historiquement liée à la volonté de souveraineté et d’indépendance de l’Irlande que la question de l’avortement est si sensible.

Ce référendum témoigne-t-il d’un affaiblissement de l’Église en Irlande ?
En 2016, 78% des Irlandais se déclaraient catholiques et 48% pratiquants. Mais il s’agit d’un catholicisme devenu de plus en plus souvent à la carte avec une profonde désaffection pour l’institution. La pratique, la ferveur et la dévotion des catholiques irlandais se sont affaiblies. Face à cela, l’Église locale n’a pas (encore) su se réinventer suffisamment et diffuser son message avec l’intelligence de la foi. Outre la désaffection que l’on constate aujourd’hui — il n’y a par exemple eu que six entrées au séminaire en Irlande en 2017-2018 — ce catholicisme un peu éloigné du Vatican remonte au XIXe siècle. À cette époque, les nationalistes irlandais soupçonnaient le Vatican d’être l’allié de la puissance britannique colonisatrice. Et de fait, archevêques et évêques irlandais se présentaient comme des forces de pacification tandis que dans les campagnes les prêtres étaient beaucoup plus proches des nationalistes…Les scandales d’abus sexuels au sein de l’Église catholique irlandaise dans les années 1990 ont également contribué à l’éloignement des Irlandais de l’Église en tant qu’institution. Mais quand on entend les Irlandais, s’ils reconnaissent ne plus aller à l’Église, ils se présentant comme « spirituels ». On voit ainsi se développer en Irlande des formes de syncrétisme, de christo-bouddhisme irlandais. Des centres spirituels mélangeant foi chrétienne et méditation de pleine conscience fleurissent un peu partout dans le pays. Ce qui se passe en Irlande aujourd’hui est peut-être comparable à ce que nous avons vécu en France à la fin des années 1960 avec la remise en question de l’autorité de l’Église. Une génération s’est réappropriée sa foi. Les catholiques n’étant plus dominants dans la société française, il n’était plus question de se contenter de la foi du charbonnier ! Nous sommes désormais amenés à rendre compte de notre foi de manière précise, intelligible. L’Irlande est peut-être au seuil de cette transition.

Le référendum ne portera pas sur une réforme de l’avortement, mais sur l’abrogation ou non du 8e amendement. Quelle différence cela fait-il ?
Jusqu’à présent la Constitution interdisait à tout gouvernement de légiférer sur l’avortement. Si le oui l’emporte, le législateur devra remplacer cet amendement par un paragraphe précisant les conditions selon lesquelles le gouvernement pourra légaliser l’avortement. Un texte de loi est déjà en préparation pour fournir un cadre. Par exemple, doit-il être autorisé à la demande jusqu’à la fin de la 12eme semaine de grossesse comme dans d’autres pays ? Et après les 12 semaines ? Une chose est sûre : en cas de victoire du « oui », le débat sur l’avortement n’est pas prêt d’être terminé.

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