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Quand le Président Macron médite sur le sacrifice du chrétien Arnaud Beltrame

EMMANUEL MACRON
Ludovic MARIN I POOL I AFP
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Un an après l’élection d’Emmanuel Macron, le philosophe revient sur un moment fort de la première année du quinquennat : l’hommage du président au colonel Beltrame lors de son discours aux Bernardins, le 9 avril 2018. Comment le sacrifice d’un soldat chrétien a interpellé le président de la « République des Lumières » ?

 

Le sacrifice du colonel Beltrame, soldat de la nation et catholique, a offert un point de rencontre particulièrement saisissant dans les discours de Mgr Pontier, président de la conférence des évêques et celui du président de la République aux Bernardins. Rappelons les mots d’Emmanuel Macron :  

« Je suis convaincu que les liens les plus indestructibles entre la nation française et le catholicisme se sont forgés dans ces moments où est vérifiée la valeur réelle des hommes et des femmes. Il n’est pas besoin de remonter aux bâtisseurs de cathédrales et à Jeanne d’Arc : l’histoire récente nous offre mille exemples, depuis l’union sacrée de 1914 jusqu’aux résistants de 40, des Justes aux refondateurs de la République, des Pères de l’Europe aux inventeurs du syndicalisme moderne, de la gravité éminemment digne qui suivit l’assassinat du père Hamel à la mort du colonel Beltrame. Oui, la France a été fortifiée par l’engagement des catholiques.
Disant cela, je ne m’y trompe pas. Si les catholiques ont voulu servir et grandir la France, s’ils ont accepté de mourir, ce n’est pas seulement au nom d’idéaux humanistes. Ce n’est pas au nom seulement d’une morale judéo-chrétienne sécularisée. C’est parce qu’ils étaient portés par leur foi en Dieu et par leur pratique religieuse. »

À partir du geste d’Arnaud Beltrame, le Président a proposé trois réflexions : une méditation sur la liberté, sur l’acte libre ; à l’intérieur de cette méditation, une pensée sur la place que tient, dans cette liberté, dans cet acte, et donc dans le service de la France, la foi chrétienne d’Arnaud Beltrame ; une réflexion sur le rapport, au sein de cette liberté, entre cette foi chrétienne et la philosophie des Lumières, et sur la synthèse humaniste qui s’est faite dans l’âme de ce héros français.  

Une méditation sur la liberté

Qu’un président de la République parle sur la liberté, la liberté intérieure, le libre-arbitre, ce n’est pas fréquent. C’est pourtant là que s’enracine le sens de la République — de la liberté civile et politique d’un peuple libre. Car si nous n’étions que des marionnettes déterminées par toute sorte de stimuli incontrôlables, quel sens cela aurait-il de parler d’un peuple libre ? Autant parler d’un peuple de marionnettes, ou d’une république de robots. Il faut donc savoir gré au président d’élever le débat tout à fait à l’essentiel.

Nous sommes invités ici, comme disait Bergson à « nous reporter par la pensée à ces moments de notre existence où nous avons opté pour quelque décision grave, moments uniques dans leur genre, et qui ne se reproduiront pas plus que ne reviennent, pour un peuple, les phases disparues de son histoire ».

Pour mieux commenter ce passage du discours aux Bernardins, nous devons prendre en compte un autre discours, prononcé dans la cour des Invalides, peu de jours auparavant, lors de l’hommage national au colonel Beltrame :

« Ce choix lui ressemblait tellement que sa mère apprenant qu’un gendarme accomplissait ce geste a instinctivement, presque charnellement reconnu son fils. Elle a su que c’était lui avant même de savoir. »  

Lisant ces lignes extraites de l’hommage aux Invalides, comment ne pas citer encore Bergson : « Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste ». Que veut dire le philosophe ? Que notre vie serait une œuvre d’art ? Ou que le bien et le mal seraient une affaire « de goûts et de couleurs » ? Bien sûr que non.

Répondre à sa vocation

L’artiste vise l’Idéal du Beau. Cet Idéal est en un sens le même pour tous les artistes. Cependant, il se fait unique pour lui et se présente à lui comme ce qui l’appelle uniquement, lui ; la force de son appel est « le ressort intime » de tous ses gestes libres. Sa vocation consiste donc dans son engagement envers le Beau, dans la Beauté. Cet engagement consiste à répondre à sa vocation en incarnant ce Beau dans « un rêve de pierre », comme disait Baudelaire, ou de sons, ou de couleurs.

Son « moi profond » est ce qui écoute et répond à cette vocation. C’est son être, sa personne, son « je » en tant que liés à ce Beau, sa réponse. Telle est « la part la plus profonde et peut-être la plus mystérieuse de son engagement », celle qui le dépassait, « cette transcendance qui le portait ». Et quand l’Homme, « amant docile », répond à sa vocation en ce qu’elle a de plus haut, au point de ne plus s’appartenir et de lui donner sa vie, alors oui : « L’absolu est là, devant nous ».    

Ce qui est vrai de l’artiste qui poursuit le Beau esthétique est vrai du magnanime, du grand citoyen qui poursuit le Juste, et qui est courageux « non par nécessité, mais parce que cela est beau » (Aristote).

La synthèse humaniste dans l’âme de ce héros français

Le président résume très bien les trois motifs profonds de son geste. Ces trois motifs résument la vocation d’une âme et son histoire, et représentent aussi l’âme de la France avec sa culture humaniste, face aux choix décisifs qu’elle a à faire en ce moment si particulier de son histoire.

« Les uns y ont vu l’acceptation du sacrifice ancrée dans sa vocation militaire », c’est ce qu’il y a d’antique, d’immémorial et de classique dans notre culture humaniste, celle de l’hoplite athénien, du légionnaire romain, l’amour et le service de la patrie, l’humanisme stoïcien. Car la paix ne peut régner que par le droit. Mais des violents toujours veulent renverser le droit. Il faut des courageux qui soient la force du droit. Ils acceptent d’entrer, s’il le faut, dans l’épreuve de force avec les violents, et de s’exposer à la blessure ou à la mort, « parce que cela vaut la peine ».

Comme le disait Périclès, « il faut prendre les héros morts pour modèles et ne jamais se détourner du danger, ayant bien jugé que le bonheur est le fruit de la liberté et la liberté celui du courage » (Thucydide).

« Les autres y ont vu la manifestation d’une fidélité républicaine nourrie par son parcours maçonnique. D’autres enfin, et notamment son épouse, ont interprété son acte comme la traduction de sa foi catholique ardente, prête à l’épreuve suprême de la mort. »

Nous avons là les deux autres strates de notre culture humaniste. La philosophie des Lumières, avec sa recherche d’autonomie radicale grâce à une interrogation radicale, une culture de raison, une citoyenneté dans la liberté d’un peuple souverain ; et la foi chrétienne, qui culmine dans la découverte d’une autonomie intégrale, par l’union au Dieu humaniste, Dieu fait Homme, l’Homme-Dieu, le Christ.

En découvrant le Dieu qui se fait Homme

Arnaud Beltrame est passé de l’une à l’autre et en découvrant le Dieu qui se fait Homme, il a accompli sans la renier la vocation de l’Homme qu’il avait cherchée dans les Lumières, ce désir d’être Dieu. En donnant sa vie pour la France, il lui a donc fourni aussi un modèle émouvant pour la renaissance de sa culture et la redécouverte de sa vocation.  

 « Les états profonds de notre âme, ceux qui se traduisent par des actes libres, expriment et résument l’ensemble de notre histoire passée » (Bergson). Car « c’est de l’âme entière en effet que la décision libre émane ».

Cette culture humaniste, c’est l’âme et c’est l’idéal de la France. Nous tous, Français, notre destin ne nous « appartient pas tout à fait », nous avons « partie liée avec quelque chose de plus élevé que nous-mêmes ». Nous faisons corps « avec un idéal plus grand et plus haut. Et cet idéal, c’est le service de la France ».  Cette « vérité d’un homme dans toute sa complexité », livrée dans son engagement total, c’est la même que celle de la France de demain.

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