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Philippe Le Guillou : « La petite Thérèse cache une grande puissance »

STATUE LISIEUX

Stéphane OUZOUNOFF I CIRIC

15 août 2015 : Procession de la statue de la Vierge du Sourire, de la maison des Buissonets à la Basilique Ste Thérèse. Lisieux, Calvados (14), Normandie, France. August 15th, 2015 : Procession of the statue of the Virgin of the smile, from Buissonnets house to Basilica St Thérèse. Lisieux, Calvados, Normandy, France.

Thomas Renaud - Publié le 09/04/18

Le 9 avril 1888, Thérèse Martin parvenait, après avoir vaincu de nombreux obstacles, à entrer au Carmel. 130 ans plus tard, l’écrivain Philippe Le Guillou, auteur de La Sainte au sablier (Salvator), revient avec nous sur cette figure extraordinaire.

Aleteia : Auteur des Géographies de la mémoire, vous vous êtes souvent fait pèlerin, à quel appel avez-vous répondu en prenant le chemin de Lisieux ?
Philippe Le Guillou : Tout est parti d’une commande. Les éditions Salvator m’ont demandé d’écrire une vie de saint, j’avais déjà écrit sur saint Guénolé et saint Philippe Néri, cette fois j’ai choisi une femme, Thérèse Martin, sainte Thérèse de L’Enfant-Jésus. Je n’imaginais pas écrire cette vie sans revoir la ville de Lisieux, le Carmel, les paysages qui avaient été ceux de la sainte. J’ai donc pris la route de la Normandie, c’était au début de la Semaine sainte, en 2016. Un matin un peu froid, printanier, déjà éclairé d’une belle lumière. Je m’apprêtais à y vivre une journée solitaire et intense.




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La figure, d’apparence si fragile, de la petite Thérèse, paraît facilement incongrue aux regards cyniques d’aujourd’hui. Elle cache pourtant une grande puissance, pressentie par Georges Bernanos, que vous citez en incipit… Celle du jugement final, qui sera celui de l’enfance ?
C’est une figure extraordinaire, celle d’une jeune femme fragile, rêveuse, exaltée, emportée, qui aime la beauté de la nature, les rivières et les plages de sa Normandie natale et qui va tourner le dos à tout cela pour s’enfermer dans une bogue de murailles humides, ce Carmel aux hauts murs, cette sorte de prison mystique dans laquelle elle va tout connaître, la ferveur, l’ardeur de la foi, l’amour éperdu du Christ, les intermittences de la vie spirituelle, le doute, l’envahissement des ténèbres. La jeune femme fait l’expérience de la foi qui se retire, de la nuit qui tombe, et toujours elle espère la rencontre de Celui qui est de l’autre côté des brumes, le seul qui compte, le Christ irradiant, lumineux, le Roi de la patrie céleste…

Vous semblez avoir été plus profondément frappé par les Buissonnets que par tout autre lieu thérésien. Quel mystère a habité – habite encore ? – cette maison familiale ?
À Lisieux, les lieux thérésiens sont au nombre de quatre. La basilique imposante comme une grande pâtisserie qui abrite des reliques de la sainte. Le Carmel qui, à la différence de ce qu’il était au temps de Thérèse, s’est ouvert sur la ville. La belle cathédrale où la jeune fille assistait à la messe dominicale et la maison familiale des Buissonnets. C’est là que l’on entre vraiment dans le mystère de Thérèse, on y retrouve les objets de son enfance, des vêtements qu’elle a portés, ses jouets, sa balançoire, et les petits autels merveilleux qu’elle s’amusait à construire. On entre dans la magie mystérieuse et simple des vieilles maisons françaises, on saisit presque l’intimité de la vie familiale parce que tout a été préservé, parce que les religieuses qui veillent sur la maison ont tout gardé, tout conservé, tout embaumé. Il y avait ce Lundi saint de 2016 un contraste entre le côté un peu figé et muséal de la maison et le jardin rempli de fleurs et d’oiseaux, le jardin printanier, livré à la reverdie, comme une promesse de la résurrection pascale à venir…


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Si vous ne vous êtes jamais défini comme écrivain catholique, la foi, dans tout son tragique, traverse votre œuvre. Outre saint Philippe Néri et sainte Thérèse de Lisieux, quelles sont les grandes figures spirituelles qui ont éclairé votre existence ?
Je suis hostile à toutes les étiquettes, même si je ne fais jamais mystère de mon enracinement chrétien et de ma pratique religieuse, dans mes paroisses finistériennes, à Morlaix, au Faou, à Rumengol, et dans ma paroisse parisienne, la cathédrale des Halles, Saint-Eustache. Les saints me fascinent et m’intimident, je suis plus attiré par les peintres et les écrivains. Ces deux figures antinomiques de la sainteté comptent énormément pour moi. Philippe, le saint solaire et rieur, le piéton de Rome, s’oppose à la petite sainte normande, cloîtrée derrière les hautes murailles du Carmel de Lisieux, mais ils offrent deux pôles de méditation, la liberté joyeuse de l’Italie, l’enfermement brumeux des terres du Nord. C’est une tension essentielle de mon univers et de ma méditation. Certes ce ne sont pas des saints, mais les figures hiératiques et presque terreuses de Port-Royal, telles que les peint Philippe de Champaigne, m’attirent aussi beaucoup. Et les saints évangélisateurs venus d’Irlande à bord de leurs auges de pierre, on est alors plus proche de la Légende dorée que de la réalité douloureuse et magnifique de Lisieux, mais la sainteté, singulière, incarnée, doit aussi garder une part de surnaturel et de merveilleux qui suscite l’admiration, la méditation et une forme de rêverie enchantée et naïve qui rattache à l’enfance.

Salvator

La Sainte au sablier : carnet d’un pèlerin, Philippe Le Guillou, éditions Salvator, janvier 2017, 157 pages, 17 euros. 

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