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Ludwig Eisenberg, le tatoueur d’Auschwitz

TATUAŻ AUSCHWITZ
AFP/EAST NEWS
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Pendant plus de 50 ans, Ludwig Eisenberg a vécu avec son secret. Il ne l'a dévoilé qu’après la mort de sa femme. Aujourd'hui nous savons que c’est lui qui a tatoué la plupart des numéros marqués à jamais sur les avant-bras des prisonniers d'Auschwitz.

Lorsqu’il reçoit en avril 1942, l’ordre de quitter sa ville pour une destination inconnue, Ludwig Eisenberg s’habille d’un trois pièces soigneusement repassé, d’une chemise blanche impeccable sans oublier sa cravate. Il ne déroge jamais à la règle Always dress to impress — Habille-toi pour faire bonne impression. Avec sa tenue élégante, un peu d’argent dans la poche et sa connaissance de cinq langues, le slovaque, l’allemand, le polonais, le russe et le hongrois, Lale, c’est son surnom, pense avoir toutes les chances de décrocher un bon poste, où qu’il aille. Il vient d’avoir 26 ans, il croit encore qu’une belle carrière l’attend.

Déjà, lorsque les nazis étaient venus occuper sa ville natale en Slovaquie, Lale était allé lui-même se présenter aux autorités, dans l’espoir d’obtenir un bon poste qui protégerait du même coup sa famille. À cette époque, Lale ne savait pas ce qui se passait réellement dans les camps nazi…

Bienvenue à Auschwitz

Quand il est descendu du train, envahi par la saleté, il a dû jeter sa valise par terre sur l’ordre d’un SS… Il s’est tout de suite demandé comment il ferait plus tard pour la retrouver. Quelques mètres plus loin, il était au seuil d’un portail qui révélait les baraquements de ce qui ressemblait à une caserne. Sous l’enseigne Arbeit macht frei, un officier est venu haranguer les nouveaux venus : « Bienvenue à Auschwitz. Travaillez dur et vous serez libres ». Il saura plus tard qu’il s’agissait de Rudolf Höss, le commandant d’Auschwitz. Lale commençait à peine à prendre conscience de ce qui lui arrivait. « Tu fais ce qu’on te demande et tu regardes par terre », se disait-il.

On lui passe une feuille avec le numéro 32407. Il est poussé dans une immense file d’attente. Quand vient son tour, on lui déchire la manche de son manteau pour lui enfoncer une aiguille. Les chiffres, apparaissent un à un en saignant. C’est sa nouvelle identité : 3 2 4 0 7. Lale se fait une promesse : « Je survivrai, rien que pour sortir d’ici. Je sortirai d’ici comme un homme libre. »

Son premier travail consiste à rejoindre les équipes chargées des travaux d’extension du camp de Birkenau. Il apprend l’humilité, il exécute les ordres sans discuter. Lale essaie de nouer quelques relations avec ses voisins d’infortune. Malheureusement, la typhoïde le frappe. Un matin, on le laisse pour mort. Un des prisonniers chargé de tirer le chariot plein de cadavres l’en retire et le cache dans un baraquement. Au bout de huit jours, Lale se réveille et voit un prisonnier qui veille sur lui. C’est Pepan, professeur d’université à Paris. Il lui a sauvé la vie comme ça, sans raison, au risque de la sienne. Pepan est le tatoueur du camp. Il lui propose de devenir son assistant : sa connaissance de cinq langues sera certainement utile. Lale réfléchit. L’idée de faire mal aux gens lui fait froid dans le dos. Finalement il accepte parce que ce travail augmente ses chances de survie.

Prisonnière numéro 34902. Gita Fuhrmann

Pepan disparaît quelques semaines plus tard. Lale ne saura jamais ce qu’il est devenu. Alors, il s’installe lui même dans une pièce séparée des autres prisonniers. Il reçoit des rations de nourriture supplémentaires, qu’il partage avec les autres. Un moment, il se sent comme un roi, tout en étant conscient qu’on ne tardera pas à le traiter de collabo. Un jour, Lale tatoue une jeune femme. Il déchire sa peau avec une aiguille. Le « 3 » n’est pas assez visible. Il faut qu’il recommence. Le sang coule, mais la jeune femme ne montre aucune émotion. Elle attend patiemment jusqu’à que l’encre verte remplisse la blessure. 34902 — c’est dès maintenant son nouveau prénom. Le tatoueur retient sa main dans la sienne un peu plus longtemps que d’habitude. Il ne sait pas pourquoi. Veut-il donner du courage à la jeune Juive ? Le moment est interrompu par un cri qui vient du couloir : « Dépêche-toi ! » Il n’a même pas eu le temps de se retourner que la jeune femme a disparu.

Un dimanche, il reconnaît la jeune femme dans un groupe de Juives. Il s’était souvenu de son regard et de son numéro. L’officier SS Stefan Baretski, chargé de garder le tatoueur, a remarqué leur échange de regard. « Elle est jolie, non ? Tu veux lui parler ? Écris-lui ! Je t’apporte un crayon et une feuille. Connais-tu son nom? ». Lale ne répond pas… Peut-on faire confiance à l’ennemi ?

Enfin, il décide de lui écrire. Dans sa lettre, il se présente en quelques mots. Il demande à la jeune femme si elle souhaite le rencontrer dimanche. Quand le SS prend la lettre, Lale est pris de panique. Il se rend compte qu’il vient d’exposer cette femme à un danger imminent. Mais celle-ci lui répond. Elle travaille au tri des objets dont les prisonniers ont été dépossédés à leur arrivée au camp. Oui, elle viendra au rendez-vous.

Leur première conversation est encore marquée par la méfiance. La jeune femme ne lui dit que son prénom — Gita. Elle ne veut rien dire de plus.

– Je ne suis qu’un numéro. Tu devrais le savoir. C’est toi qui me l’as tatoué.
– Mais qui es tu en dehors d’ici  ?
– En dehors n’existe plus. Il y a juste ici.
– Moi je m’appelle Ludwig Eisenberg, mais on m’appelle Lale. Je viens de Krompachy, en Slovaquie. Et toi ?
– Je suis la prisonnière numéro 34902 du camp de Birkenau.
– Peux-tu me promettre une chose ?
– Laquelle ?
– Avant de sortir d’ici, tu me diras qui tu es.
– Je te le promets.

Lale et Gita essaient de se voir en secret le plus souvent possible. Ils esquissent des projets d’avenir. Lale essaye de prendre soin d’elle en lui envoyant des rations de nourriture supplémentaires. Il tatoue des centaines de prisonniers par jour. Mais parfois, il n’y a plus personne à marquer, alors il est libre. Il en profite pour se mêler à différents trafics clandestins. Aidé des filles qui font le tri dans les bagages des prisonniers, il réussit parfois à cacher des objets précieux. Il les échange contre des médicaments et de la nourriture. Parfois, il trouve même du chocolat.

Le tatoueur d’Auschwitz

Lale risque sa vie plus d’une fois en tentant d’aider les autres. Un jour, un prisonnier vient le voir. Il a été condamné à mort pour avoir tenté de s’enfuir. Il transforme son numéro en dessin de serpent. Avec l’aide d’une prisonnière, il le met sur la liste de ceux qui doivent partir pour un autre camp, juste quelques heures avant son exécution.

Tout cela se passe sous le regard des SS. Lale rencontre souvent le Docteur Mengele. En chantonnant des airs d’opéra, celui-ci choisit ses cobayes parmi les prisonniers. Lale se souvient qu’une fois, il s’est penché vers lui : « Un jour, je viendrai te chercher aussi. » Pourtant, après avoir si souvent côtoyé la mort, Lale est toujours vivant.

Lale et Gita : une histoire d’amour

Au printemps 1945, les nazis commençaient à expulser les prisonniers avant l’arrivée des Russes. Gita est sélectionnée et placée dans une colonne de femmes pour quitter le camp. Distinguant Lale dans la foule, elle a juste le temps de lui crier son nom : « Je m’appelle Gita Fuhrmann ! » Lale est déplacé vers Mauthausen. Au bout de mille péripéties, il parvient à revenir dans sa ville natale. Sans qu’il sache où et quand, il apprend que ses parents et son frère sont morts. Seule sa sœur a survécu. C’est elle qui le persuade de retrouver Gita. Mais comment faire ?

De son côté, Gita a réussi à quitter la colonne des prisonnières en se cachant dans les bois et en trouvant refuge chez des habitants. Elle a fini par rejoindre Cracovie où elle a inscrit son nom sur une liste de la Croix Rouge avant de monter dans une charrette pleine de légumes en direction de Bratislava. Pendant ce temps, Lale a entendu dire qu’on pouvait retrouver des anciens prisonniers à la gare de Bratislava — le point d’arrivée de la plupart des survivants de Slovaquie. Durant plusieurs semaines, il n’a plus quitté la gare, guettant les arrivées de tous les trains des réfugiés. Le miracle a eu lieu. Gita et lui se sont retrouvés en pleine rue, tout près de la gare.

Un secret pendant 50 ans

On est encore en 1945, ils se marient et prennent le nom russe de Sokolov afin de mieux s’intégrer en Tchécoslovaquie désormais contrôlée par les Soviétiques. Lale crée une société de textiles. Mais il est très vite arrêté et emprisonné pour avoir collecté et envoyé de l’argent au mouvement soutenant l’État d’Israel. Quand sa famille réussit à le sortir de la prison, Lale et Gita décident de fuir la Tchécoslovaquie. Ils partent pour Vienne, puis Paris. Leur émigration les conduira jusqu’à Melbourne, en Australie.

Leur fils Gary est né en 1961. Lale a développé son business de textile, Gita est devenu créatrice de mode. Pendant 50 ans, leur histoire d’amour est restée leur secret, à l’exception de rares proches. Personne ne savait non plus que Lale était le tatoueur d’Auschwitz. Le couple craignait qu’on l’accuse d’avoir collaboré avec les bourreaux allemands. Ce n’est qu’en 2003, après la mort de Gita, que Lale a décidé de briser le silence. Il a proposé à l’écrivaine Heather Morris de le rencontrer. Il lui a raconté toute son histoire. Pendant trois ans, ils se sont vus au rythme de plusieurs sessions par semaine. C’est ainsi que le livre Le tatoueur d’Auschwitz a vu le jour. C’était trois ans avant la mort de Lale, sans qu’il n’ait jamais su que ses parents et son frère avaient été gazés à Auschwitz. Lale n’est jamais retourné en Europe.

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