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Redonner ses couleurs au Moyen Âge

Difficile de trouver une autre période historique qui suscite autant d'idées reçues que le Moyen Âge. Elles ont marqué de leur empreinte notre imaginaire collectif et nous ont façonné une perception faussée de cette période. "Le vrai visage du Moyen Âge", un livre collectif, publié par la jeune maison d'éditions Vendémiaire, vient déconstruire ces nombreux mythes.

Voici un ouvrage important et salutaire qui va à l’encontre des multiples idées fausses charriées par l’évocation de l’époque médiévale. Le Moyen Âge est en effet une période qui se résume, dans l’esprit du Français d’aujourd’hui, à quelques clichés dont la culture populaire se délecte.  Des films à succès comme Les Visiteurs ou, plus récemment, la grotesque série du service public Inquisitio sont emblématiques de ces clichés.

L’idée la plus répandue est la vision de siècles obscurantistes et crédules au cours desquels  nos ancêtres auraient vécu dans la crainte d’une Église tyrannique hostile au progrès. Mille ans d’histoire résumés à un trou noir hideux entre la flamboyante Antiquité et la magnifique Renaissance. Pourtant, rien n’est plus faux. Et ce livre le démontre admirablement. Il fallait tout le talent et l’érudition des vingt-deux historiens conviés à sa rédaction pour tenter de déraciner la plupart de ces légendes. Présenté sous la forme d’entretiens, le livre aborde de multiples thèmes qui vont de la science, à l’hygiène ou  la violence en passant par le servage. Mais, il s’attaque aussi à certains mythes toujours très populaires comme ceux de l’Ordre des Templiers, des Cathares ou de l’Espagne d’Al Andalus.

Ses auteurs s’inscrivent dans la lignée de précurseurs médiévistes, aujourd’hui disparus, tels Jacques Heers et son livre majeur Le Moyen Âge une imposture ou encore, Régine Pernoud qui avait écrit, dès 1977, Pour en finir avec le Moyen Âge. Jacques Heers écrivait d’ailleurs sur cette question : « Bien souvent nos sociétés intellectuelles s’affichent ouvertement racistes. Non pas au sens où nous l’entendons ordinairement, c’est-à-dire condamnations ou mépris des civilisations, mœurs ou religions différentes des nôtres, mais par une étonnante propension à mal juger de leur passé. » Des mots forts qui n’expliquent toutefois pas la construction de cette image détestable et les raisons de la sévérité de notre époque envers le Moyen Âge.  Pourtant, notre pays n’y puise-t-il pas ses racines parmi les plus profondes et ses joyaux architecturaux parmi les plus beaux ?

La place de l’Église et du christianisme en ce temps a certainement contribué à forger cette légende noire. C’est en tout cas une raison, parmi d’autres, soulevée par ce livre. Cette construction historique s’est forgée à la fois au temps des Lumières anti-chrétiennes du XVIIIe et au XIXe dans le combat idéologique mené par la république contre l’Église. À l’anticléricalisme républicain se sont ajoutés également le scientisme et le culte du progrès. Ils ont amené tous deux l’historiographie de l’époque à projeter sur ces siècles une image violemment péjorative de cette France, alors presque unanimement, chrétienne et monarchiste. Aujourd’hui, ces préjugés se perpétuent, même si ce n’est plus uniquement l’anticléricalisme qui l’entretient, mais notre modernité qui se conforte ainsi,  par le biais de ce repoussoir, dans son sentiment de supériorité envers les siècles passés.

Un livre qui détruit les « fake news » de l’histoire

En parcourant les nombreux chapitres de ce livre, on apprend ainsi avec surprise que l’Église ne s’est pas systématiquement opposée à la science et qu’au contraire elle a fréquemment encouragé le savoir rationnel contre les croyances païennes. Avec étonnement encore, on y découvre qu’elle n’interdisait pas la dissection des cadavres, contrairement à une idée bien ancrée. Cette légende est née, en 1298, d’une bulle pontificale de Boniface VIII qui condamnait uniquement la dissection lors de certains rites funéraires des familles royales. Sur les questions doctrinales, l’historien Jacques Verger explique aussi, à propos des Universités médiévales, que l’opinion était bien plus libre qu’on ne le pense parfois : « Bien sûr, il y a un cadre obligé formé par l’orthodoxie chrétienne (…). Mais, il y a aussi malgré tout, une bonne part de liberté, de discussion. » À propos de l’alchimie et la sorcellerie, thèmes très populaires de nos jours, on découvre que les alchimistes n’ont jamais été persécutés par l’Église. Et il ne s’agit là que de quelques exemples, parmi d’autres, des coups de marteaux donnés par ce livre sur nos imaginaires, trompés par ces véritables « fake news » de l’histoire.

Il s’agit donc d’un livre incontournable pour tout inconditionnel du Moyen Âge. Il intéressera aussi le non spécialiste par la variété des thèmes abordés et sa grande accessibilité, malgré l’impressionnante érudition de ses auteurs. Avec plaisir, on découvre à sa lecture les couleurs vives et éclatantes du Moyen Âge. Le lecteur pourra désormais réfléchir à deux fois avant d’utiliser l’adjectif « moyenâgeux », trop  couramment utilisé de manière péjorative. Il fera ainsi le constat troublant que l’obscurantisme n’est pas toujours là où on le croit. Il se manifeste probablement plus souvent du côté de nos contemporains que de celui des lumineux bâtisseurs de cathédrales.

Éditions Vendémiaire

Le vrai visage du Moyen Âge, Nicolas Weill-Parot et Véronique Sales, Éditions Vendémiaire, octobre 2017, 409 pages, 25 euros.

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