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Chrétien et franc-maçon, une équation impossible ?

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Évêque de Fréjus-Toulon et auteur de l’ouvrage "Peut-on être chrétien et franc-maçon ?" (Éditions Salvator), Mgr Rey revient sur le christianisme et la franc-maçonnerie, deux notions ontologiquement incompatibles.

Aleteia : Il existe de nombreux points d’achoppement entre la franc-maçonnerie et l’Église catholique…
Mgr Rey : Oui, entre la franc-maçonnerie et l’enseignement de l’Église catholique, les points de dissonance sont nombreux ! Le premier est l’ésotérisme. Chez les francs-maçons, la doctrine n’est transmise qu’à un cercle restreint d’initiés. Déjà au IIe siècle, saint Irénée avait condamné l’hérésie que constituait le gnosticisme, doctrine suivant laquelle le Salut passe par une connaissance de Dieu acquise via une initiation et des pratiques ésotériques. Dans la franc-maçonnerie, l’initié est tenu au secret absolu. Au contraire dans l’Église catholique, il n’y a pas d’enseignement secret. La Bible, le catéchisme, les textes conciliaires, l’enseignement des papes et des évêques sont accessibles à tous. L’Évangile est destiné à tout homme, à tout l’homme et à tous les hommes, sans restriction et sans distinction de caste ou de rang. L’Église aussi est une institution visible ouverte et offerte à tous, « signe et instrument du Salut » (Vatican II). Le ritualisme est aussi un point de friction central. La franc-maçonnerie déploie une symbolique avec des codes et des rites propres (symboles vestimentaires, lors des tenues et à l’occasion des initiations en particulier). Quelle articulation possible entre ritualité de la franc-maçonnerie et celle que promeut l’Église pour qui l’initiation est ordonnée à la vie sacramentelle et à l’économie de la grâce ?

Et le relativisme ?
Le relativisme philosophique et moral en fait également partie. Pour la franc-maçonnerie, aucune vérité n’est définitive, intangible ni absolue. En effet, de son point de vue, la vérité se dérobe toujours devant nous ou bien appelée à être construite par l’homme et pour l’homme ; le dogme s’oppose par principe à la liberté humaine. La foi, au contraire, nous enseigne que la vérité a le visage du Christ qui s’est identifiée à elle : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6). Cette vérité est accessible à la raison humaine et s’énonce dans l’Église par le Credo qui regroupe les principaux dogmes, c’est-à-dire les certitudes que notre foi confesse sur la Trinité, l’Incarnation, la Résurrection, la Maternité divine de la Vierge… Les dogmes constituent autant de « fenêtres » que la Révélation ouvre sur le mystère de Dieu. L’Église conteste également le relativisme religieux professé par la franc-maçonnerie, au nom de la tolérance et de l’autonomie de la Raison, en mettant sur un pied d’égalité toutes les convictions religieuses. À l’inverse, en respectant la liberté de conscience de chacun, l’Église voit dans le Christ la clé de compréhension ultime du mystère de l’homme et de sa destinée : « Il n’y a de Salut en aucun autre » que Jésus-Christ (Actes 4, 12).

On associe souvent la franc-maçonnerie à une certaine forme d’élitisme. Cela constitue-t-il aussi une différence fondamentale ?
Bien évidemment ! Né misérablement dans une crèche, mort tragiquement crucifié, le Christ s’est identifié aux pauvres tout au cours de sa vie. C’est à eux qu’il a annoncé la Bonne Nouvelle du Salut. À sa suite, l’Église fait, dans sa pastorale, l’option préférentielle pour les pauvres. Son message universel exclut tout élitisme. Cette posture évangélique se trouve en contradiction avec le recrutement par cooptation et la sélection des membres dans la franc-maçonnerie, suivant des critères que certains taxent d’affairisme et de lobbying pour mieux peser sur les transformations politiques et sociétales du monde.

Quid de la laïcité ?
L’Église prône une laïcité ouverte en raison de l’autonomie des réalités terrestres régies par leurs lois propres tout en soulignant que celles-ci ne peuvent à aucun prix être séparées de Dieu. Le mot « laïc » apparaît dans la tradition chrétienne dès les origines. Certains discours portés par les responsables de la franc-maçonnerie s’apparentent en revanche à un laïcisme qui nie l’expression publique de la foi et la relègue dans le domaine de l’intime. D’une certaine manière, ils entendent faire de la laïcité une religion d’État.

La franc-maçonnerie demande à ses membres de croire en un « Grand Architecte de l’univers ». Elle semble donc leur laisser la liberté de leur religion. Pour un chrétien, ce grand Architecte de l’univers ne serait-il pas tout simplement Dieu ?
Il existe au sein de la franc-maçonnerie une multiplicité d’obédiences concernant le rapport au religieux, depuis l’athéisme déclaré jusqu’à des loges dites de « franc-maçonnerie chrétienne ». Certaines comme la Grande loge nationale de France parlent en effet du « grand Architecte de l’univers ». Cette reconnaissance d’une dimension divine, inaccessible à l’homme ne peut être corrélée avec la rencontre d’un Dieu personnel, manifesté dans le Christ, et qui vient à notre rencontre pour révéler la plénitude de son amour (Col 1, 26-28). Notre foi ne se limite pas à la confession de l’existence de Dieu, mais nous révèle le Salut qu’Il opère par la rédemption du Christ, dont la grâce nous fait participer à la nature divine (2 P 1, 4).

Mgr Rey © DR
Mgr Rey

D’une certaine manière, la franc-maçonnerie concurrence-t-elle l’Église ?
Le but officiel de la franc-maçonnerie est de travailler à l’amélioration matérielle et morale, ainsi qu’au perfectionnement intellectuel et moral de l’humanité. En cela, elle partage le souci que porte l’Église d’œuvrer pour un monde meilleur. Au cours des âges, s’est exprimé le désir de la part de certains responsables de la franc-maçonnerie de bâtir une nouvelle humanité sur les ruines de l’Église catholique, en renversant la foi qu’elle enseigne. Albert Lantoine qui fut dans le premier quart du XXe siècle membre du suprême conseil de France de rite écossais, avouait : « La franc-maçonnerie est la seule religion humaine ».

Sur la position de l’Église catholique, comment interpréter le canon 2335 de l’ancien Code de droit canonique (1917) : « Ceux qui donnent leur nom à une secte maçonnique ou à d’autres associations du même genre qui complotent contre l’Église ou les pouvoirs civils légitimement établis, contractent, par le fait même, une excommunication simplement réservée au Siège apostolique » ? Toutes les loges complotent-elles contre l’Église ?
Comme le déclarait l’ancien grand-maître du Grand Orient de France Paul Gourdeau : « Ces deux cultures, l’une fondée sur l’Évangile et l’autre sur la tradition historique d’un humanisme républicain, sont fondamentalement opposées : ou la vérité est révélée et intangible d’un Dieu à l’origine de toutes choses, ou bien la vérité trouve son fondement dans les constructions de l’Homme toujours remises en question parce que perfectibles à l’infini » (revue Humanisme, n° 193, oct. 1990). De ce fait, « s’inscrire à la franc-maçonnerie signifie se séparer du christianisme »(Léon XIII). Sans parler de complot généralisé contre l’Église, certains anciens francs-maçons, qui ont quitté leur loge en raison de la découverte du Christ, n’hésitent pas à évoquer dans certains cercles la haine concernant l’Église catholique, ce qu’elle est et ce qu’elle promeut. Je pense au dernier livre-témoignage de Serge Abad-Gallardo, au titre évocateur de : Je servais Lucifer sans le savoir (éd. Téqui, 2016).

La déclaration romaine de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi signée par le Cardinal Ratzinger de 1983 affirme que « le jugement négatif de l’Église sur les associations maçonniques demeure inchangé dans le nouveau Code de Droit canonique, parce que leurs principes ont toujours été considérés comme inconciliables avec la doctrine de l’Église et l’inscription à ces associations reste interdite par l’Église ». Est-ce un revirement afin d’éviter d’entretenir un flou ?
Le Magistère de l’Église n’a pas changé sur la doctrine depuis la première condamnation par Clément XII en 1738 ; mais l’attitude pastorale a évolué. Elle s’inscrit dans une logique promue par le concile Vatican II, au cours duquel l’Église s’est engagée dans la voie du dialogue avec « tous les hommes de bonne volonté », quelles que soient leurs opinions ou leurs croyances. Comme le rappelle le pape François, la fermeté des principes n’exclut pas, bien au contraire, la bienveillance envers ceux qui ne les partagent pas ou ne les partagent plus.

Si l’Église reconnaissait la possibilité d’être franc-maçon et chrétien, ne serait-ce pas une nouvelle « terre d’évangélisation » ?
Comme chrétiens, nous avons une réelle mission d’évangélisation à accomplir. L’attrait en faveur de la franc-maçonnerie souligne certaines carences pastorales à l’intérieur de l’Église : carences dans la formation doctrinale et morale des chrétiens, manque d’intériorité et de vie de prière, absence de fraternité et de lieux de réflexion ou de partage, déficit dans la qualité de la vie liturgique et dans l’expression de la ritualité pourtant si riche, nécessité d’une évangélisation des élites… Autant de chantiers à explorer et à investir pour apporter des réponse ecclésiales pertinentes. Mais c’est dans l’Église et à partir de l’Église que l’évangélisation se conçoit et s’exprime à travers les pauvres instruments que nous sommes. On ne peut témoigner de notre foi qu’en puisant sans cesse à la source de la grâce divine que le Christ fait jaillir continument dans son Église. C’est une vie convertie qui convertit les autres. C’est l’exemplarité d’une vie saisie par le Christ qui vient rejoindre leurs attentes les plus profondes.

La franc-maçonnerie constitue également un réseau d’influence et de pouvoir dans plusieurs secteurs de la société. Considérant cela, et uniquement cela, ne peut-on pas rejoindre une loge franc-maçonne ?
La fin ne justifie pas les moyens, et l’homme ne doit pas trahir ses convictions (et pour le chrétien : l’engagement de son baptême) pour un mieux-être matériel ou professionnel. « Que sert en effet à l’homme de gagner tout l’univers s’il vient à perdre son âme ? » (Mt 16, 26). Dans le discours des Béatitudes (Mt 5, 3-12), Jésus nous avertit que le chrétien, ramant à contre-courant de « l’esprit du monde » au sens que donne saint Paul, sera nécessairement « signe de contradiction » (Lc 2, 35). L’Évangile nous requiert pour rejoindre le monde sans s’y dissoudre, mais en lui apportant une parole prophétique, critique et pleine de miséricorde.

Quelle attitude avoir à l’égard des francs-maçons ?
Plusieurs attitudes me semblent nécessaires. En premier lieu, ne pas se focaliser sur le « complot maçonnique » en exagérant l’influence de la franc-maçonnerie, ou en la voyant partout. En second lieu, on ne peut non plus mésestimer son influence en raison de l’envergure de son réseau. Beaucoup ont observé qu’en matière de questions de société, bioéthique, familiale ou concernant l’école catholique, le programme des principales obédiences maçonniques de France avait été partiellement ou complètement réalisé. Enfin, il ne faudrait pas diaboliser les membres de la franc-maçonnerie : parmi eux, il se trouve beaucoup de personnes intègres, généreuses, qualifiées, attachées au service du bien commun et à un humanisme authentique. Les chrétiens partagent avec eux des valeurs de progrès, d’humanisme et de liberté, et c’est ce qui permet de promouvoir, dans la vérité et dans la charité, le dialogue entre nous.

Propos recueillis par Agnès Pinard Legry.

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