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La fragile relance économique de la plaine de Ninive

Fraternité en Irak
La marbrerie.
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Aujourd’hui en Irak, la priorité n’est plus à la stratégie militaire mais à la relance de l’économie locale. Et l’enjeu est immense.

Un reportage depuis l’Irak avec Maxime Dalle.

Qaraqosh, à trente kilomètres de Mossoul. Une petite ville chrétienne où Daecsh a exercé sa tyrannie pendant trois ans avant d’être libérée il y a tout juste un an par l’armée irakienne. Il s’agit de faire revenir dans la plaine de Ninive une population traumatisée, de retisser une confiance, un maillage social entre les communautés musulmane, chrétienne et yézidi. Car Daesh a semé le chaos et la zizanie. Pour ce faire, l’artisanat local doit être soutenu. Il est le point d’attraction des familles autochtones. Sans cela, les villages demeureraient fantômes et les minorités déplacées resteraient en exil.

Faraj-Benoît Camurat, président de l’association Fraternité en Irak, prend à bras le corps ce défi majeur. Ses équipes de bénévoles viennent en aide aux minorités religieuses d’Irak victimes des persécutions de Daech. L’association finance des actions pérennes pour la santé, l’éducation et soutient activement la vitalité économique des villes qui ont le plus souffert.

Fraternité en Irak
La marbrerie.

Grâce aux donateurs, plus de vingt-cinq artisans ont pu reprendre leur travail dans la plaine de Ninive. Avec une moyenne de 13 000 euros par projet, ces entrepreneurs en apparence modeste sont en réalité les fers de lance de l’Irak.

Une économie fragile

Défi délicat quand on sait que l’économie du pays est fluctuante et très instable. Depuis le référendum pour l’indépendance du Kurdistan, organisé en septembre, la situation économique du nord de l’Irak est complexe. L’embargo décrété par Bagdad implique une fermeture des frontières du Kurdistan à la Turquie pour les biens et marchandises mais aussi celle de l’espace aérien d’Erbil. D’où la double nécessité de faire émerger à nouveau l’économie locale.

Fraternité en Irak
La marbrerie.

Cet été, une ferme d’élevage de poulets a repris son activité à Qaraqosh. Aujourd’hui, plus de 9 000 poussins gambadent sous une serre chauffée avant d’être vendus, quarante jours plus tard, aux marchands grossistes à Erbil et à Mossoul.

Le sort de Salem

En plein milieu d’un champ, il y a Salem, entrepreneur chrétien de 55 ans qui a relancé avec trois de ses fils son usine de marbrerie. C’est le premier atelier qui a réouvert dans toute la plaine de Ninive. Salem y fabrique des éviers en résine, souvent pailletés et clinquants ; goûts et couleurs prisés par les Irakiens… Il travaille en partenariat avec Rode, jeune menuisier de 38 ans attaché à la communauté syriaque catholique.

Fraternité en Irak
La marbrerie.

Ce courageux entrepreneur a fait renaître de ses cendres son usine de PVC à Qaraqosh. Pendant l’occupation de Daesh, les ateliers de Rode servait à confectionner des voitures piégées. Derrière quelques cartons, on retrouve même un tableau où figure un mode d’emploi de bombe artisanale. Depuis la libération, Rode est revenu à son activité d’origine qui était la confection de portes et de fenêtres. Il évoque ses différentes craintes quant à la pérennité de son usine. « Il y a quelques semaines j’avais sept employés. Aujourd’hui, je n’en ai plus qu’un seul. Il faut sans cesse s’adapter à un marché instable où les demandes fluctuent. De véritables montagnes russes ! », confie-t- il.

Fraternité en Irak
Usine de PVC.

Accompagner la renaissance irakienne

Cette activité artisanale est essentielle pour palier l’oisiveté, mère de l’embrigadement et du terrorisme. Par ailleurs, il ne s’agit pas de proposer un assistanat sans frais. Les pères de famille irakiens souhaitent retrouver leur dignité d’homme. Fraternité en Irak, après un discernement précis de chaque projet qui leur est soumis, propose un financement original. 20% de la somme avancée est un don de l’association, le reste prend la forme d’un prêt à taux zéro. Cela permet d’accompagner cette renaissance irakienne tout en responsabilisant ces artisans qui ont le désir farouche de renouer avec leur fierté. N’oublions pas qu’ils ont été humiliés et exilés de force pendant plus de trois ans.

Partons maintenant à Bashiqa au nord de Qaraqosh. Un lieu où Daech s’est particulièrement acharné. La ville se composait pour l’essentiel de chrétiens et de yézidis, cibles favorites de l’Etat islamique. Petit à petit, les familles reviennent dans leur maison, y entament des travaux de rénovation. Fidèles à leur réputation, les islamistes de Daech ont pratiqué la politique de la terre brûlée en provoquant des incendies dans d’innombrables demeures.  

Recréer des liens de confiance

Au cœur de Bashiqa, il y a Aeid père de 51 ans et membre de la tribu yézidi. Il est le propriétaire d’un hangar où l’on peut laver sa voiture pour 5000 dinars. Il a pour l’heure sept employés et son salaire permet de nourrir dix familles. Sa clientèle est diverse, aussi bien musulmane que chrétienne ou yézidi. Car par-delà l’aspect économique, l’enjeu est de recréer des liens de confiance entre la communauté musulmane et les minorités. Briser la méfiance instillée par Daesh.

À quelques dizaines de mètres de ce nouveau lavomatique, un restaurant de kebab et autres douceurs orientales. « Le meilleur de la ville ! », nous dit-on. Rénovation des locaux, équipements de cuisine, tables, climatiseur… Le financement de ce restaurant se juge à sa fréquentation. Entre midi et deux heures, l’enseigne affiche complet et les neuf employés s’activent de manière ininterrompue. C’est un nouveau lieu de sociabilité où se croisent aussi bien les ouvriers irakiens que les gens de passage. On y rit et l’on y déguste une excellente viande de mouton ainsi qu’un potage digne d’une recette de grand-mère.

On pourrait évoquer la nouvelle boulangerie de Kirkouk, la nouvelle imprimerie de Bashiqa ou encore Saad, l’artisan en ferronnerie de Qaraqosh qui, du haut de ses 44 ans, eut pour prestigieux client le primat des Gaules, Mgr Barbarin… Ils sont tous, à leur niveau, les phœnix de l’Irak nouvelle. À ce jour, 4 500 familles habitent à Qaraqosh contre une centaine il y a trois mois. Un écosystème fragile mais qui reprend vie, petit à petit.

Fraternité en Irak
La boulangerie de Kirkouk.

Cette vitalité économique est aussi essentielle que l’éducation des petits irakiens. La semaine prochaine, nous partirons visiter l’école Mariamana (Notre Mère Marie en turkmène) de Kirkouk. Là-bas, les chrétiens, sous l’impulsion de l’archevêque du lieu Yousif Thomas Mirkis, y sont les garants du savoir, de la transmission et de la cohésion entre les communautés. Un pont plutôt qu’un mur.

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