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Et si vous osiez le pari bénédictin ? Entretien avec Rod Dreher

Rod Dreher
Rod Dreher
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Quelques jours après une tournée française qui a suscité un fort engouement, Rod Dreher revient avec nous sur le « pari bénédictin » qu’il propose à chaque chrétien.

Ancien collaborateur du New York Times, Rod Dreher est devenu l’un des éditorialistes chrétiens les plus influents aux États-Unis, notamment grâce à ses billets pour le magazine The American Conservative. Publié au mois de mars aux États-Unis, The Benedict Option — Le Pari bénédictin dans sa version française — a été l’un des essais les plus commentés de l’année. Rod Dreher y propose aux chrétiens quelques pistes pour maintenir vive la flamme de l’Évangile dans un monde livré à la sécularisation. Des perspectives fécondes, de part et d’autre de l’Atlantique.

Aleteia : Comment résumeriez-vous en une phrase votre « pari bénédictin » ?
Rod Dreher : C’est un sacré défi ! En quelques mots : le pari bénédictin est une stratégie inspirée de la règle de saint Benoît pour vivre en chrétien dans un monde qui ne l’est plus.

Comment s’est-il imposé à vous comme LA solution au « chaos post-moderne » ?
La lecture d’un livre d’Alasdair MacIntyre a été déterminante. Après la vertu pose le constat suivant : notre époque est celle du règne de l’émotion, de l’émotivité, dans laquelle les gens ne raisonnent plus mais ne font que ressentir. Alasdair MacIntyre insiste également sur la disparition conjointe d’une morale commune sous l’effet de l’individualisme. Selon une comparaison assez classique, il rapproche les temps actuels de la chute de l’Empire romain d’Occident. De la même manière que de solides communautés permirent de recréer un ordre après ce chaos : les communautés monastiques de Benoît de Nursie, le pari bénédictin propose de bâtir de telles initiatives, dans le contexte spécifique de notre temps.

Vous appelez de vos vœux ces communautés, vous les envisagez comme des « sanctuaires », certains vous reprochent d’en faire des « citadelles » fermées sur elles-mêmes, que leur répondez-vous ?
Bâtir des forteresses serait non seulement irréaliste mais une très mauvaise idée pour des chrétiens dont la vocation est de se mettre au service du monde. Les laïcs ne sont pas appelés à vivre dans l’état du moine à l’intérieur de sa clôture. Les sanctuaires, nous permettent cependant d’approfondir notre foi, de nous former, de vivre pleinement en chrétiens. Nous devons pouvoir nous retirer suffisamment pour ne pas oublier l’Essentiel mais si nous n’en faisons pas ensuite partager les fruits au vaste monde, tout cela est infructueux.

En de nombreux endroits de votre livre, vous rappelez aux chrétiens que leur foi n’est pas que « concepts » mais quelle doit être une « manière d’être au monde ». Il nous faut donc « parler moins » et « agir plus » ?
C’est une grande question. Dans notre monde post-moderne, l’existence est très fragmentée. Les chrétiens eux-mêmes vivent souvent cette fracture entre leur vie spirituelle et leur vie dans le monde qui exige de plus en plus de compromissions. Cette déchirure n’est pas tenable dans la durée. L’époque impose aux chrétiens un choix : celui de la radicalité. Et la règle de saint Benoît nous est ici d’une grande aide. Tout y est soumis à un ordre qui permet de se sanctifier dans l’ensemble des activités quotidiennes, aussi modestes soient-elles. Lorsque vous séjournez dans un monastère bénédictin, vous percevez une sérénité, une paix qui n’existe nulle part ailleurs le monde extérieur, car y ont été préservées les conditions de l’équilibre, et l’homme a soif de cet équilibre.

D’où l’importance pour les laïcs que nous sommes de retrouver deux trésors : le silence et la lenteur ?
Voilà qui est très, très, très à rebours de l’époque, sans aucun doute. Nous devons en effet tendre à une vie plus contemplative. Cela peut commencer par éteindre sa télévision. Il y a quatre ans, traversant une crise personnelle profonde, tant sur le plan professionnel que spirituel, j’ai redécouvert l’importance du silence. Comme seul remède, mon curé m’a recommandé de réciter la prière de Jésus cinq cent fois par jour, soit durant à peu près une heure continue. Cela me semblait assez déconnecté de mes problèmes et je dois avouer que j’étais sceptique. J’attendais plutôt un conseil de lecture, un raisonnement brillant qui me donnerait la clef de la crise que je traversais. « Non, me répondit-il, plus de livres mais la prière seule ». Après un mois de pratique de cette prière, en luttant contre les pensées qui ne cessaient de vouloir m’envahir, j’en ai perçu les premiers résultats concrets. Une plus grande sérénité, une paix qui semblait durable. Mon curé n’en a pas été étonné et m’a lancé : « Rod, il fallait que je vous fasse sortir de vos raisonnements, que je vous libère de votre intellectualisme ». C’était un vrai chemin de guérison. Ne perdons pas de vue que Dieu seul permet de retrouver l’harmonie entre vie intérieure et vie extérieure. Nous vivons dans un monde où la gratification instantanée elle-même ne suffit plus, il faudrait que les désirs soient satisfaits encore plus vite. Il faut mettre fin à cet engrenage.

Le chrétien occidental est menacé par deux aliénations : celle du numérique et celle du travail vide de sens, pourtant il n’ose souvent pas trancher …
C’est une excellente question, qui est aussi une question difficile. Nous sommes des êtres de chair et d’âme, c’est tout le mystère de l’incarnation. De là, le malheur nous saisit dès que nous ne vivons que dans notre tête. Or, c’est le modèle dominant des nouveaux métiers et même du temps des « loisirs ». J’en sais quelque chose, moi qui en tant que journaliste, passe ma vie « en ligne ». C’est très difficile de trouver aujourd’hui un métier qui réconcilie les deux dimensions de notre humanité, particulièrement pour la jeune génération. Nous devons bien accepter des situations imparfaites, même si nous aspirons à éviter les « bullshit jobs » selon l’expression désormais répandue du sociologue David Graeber. En chaque métier, nous devons saisir l’opportunité d’appeler l’Esprit saint à l’aide pour redonner du sens à ce qui n’en avait plus. Et un rééquilibrage sera nécessaire pour beaucoup.

Quant au numérique, il s’agit en effet d’un bouleversement anthropologique sans précédent. Nos enfants y sont déjà pleinement confrontés. En tant que parents ou futurs parents, nous devons tenir une ligne de crête sur ce sujet en limitant de façon constructive la consommation numérique tout en suscitant naturellement le goût pour le réel, et les échanges vrais. Il faut impérativement maintenir l’envie d’être ensemble et non pas d’être « seuls » ensemble, c’est à dire chacun dans sa bulle numérique face à l’écran. Affirmer que la technologie puisse être neutre est une absurdité. La technologie a largement dépassé le stade de l’outil et est aujourd’hui une idéologie, une manière d’envisager le monde et la place qu’y tient la personne humaine. Le corps n’est plus envisagé que comme une réalité matérielle, totalement déconnectée de la vie spirituelle.

On retrouve ici la grande intuition de Bernanos, développée notamment dans La France contre les robots …
Le Pari bénédictin serait fier d’un tel cousinage. C’est en tout cas une force pour vous Français, héritiers des vieilles chrétientés occidentales de bénéficier d’une longue, très longue tradition incarnée. Les châteaux, les fermes, les monastères vous rappellent à cette tradition qui est ce qui ne passe pas. Aux États-Unis, la donne est différente, nous sommes probablement plus conservateurs mais moins traditionnels. La tradition n’est pas vénérer des cendres mais transmettre une flamme. En ce sens-là, le pari bénédictin peut-être en effet une tentative de puiser dans la tradition les ressources qui nous permettent d’affronter le monde présent, ici et maintenant. C’est bien cela qui m’a frappé chez les moines de Nursie, par exemple. Le père Cassien aimait à me rappeler que la règle de saint Benoît n’avait pas été écrite pour les forts mais pour les faibles. Pour que ceux-ci puissent trouver la vraie liberté, celle qui nous libère des faux désirs pour atteindre le royaume de Dieu. Toute la vie bénédictine est un combat pour cette liberté. Et cela est aussi vrai aujourd’hui de l’emprise technologique et virtuelle, pour nous qui sommes plongés dans le monde.

Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus, le Pari bénédictin, de Rod Dreher, 371 p., éditions Artège, 2017, 20,90 euros.

Propos recueillis par Thomas Renaud.

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