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Le Pape et les migrants : de quoi se mêle l’Église ?

ServizioFotograficoOR/CPP/CIRIC
À la veille de la journée mondiale qui leur est consacrée, le pape François rencontre une délégation des réfugiés accueillis dans les paroisses de la capitale italienne. Saint Jean de Latran, Rome, le 19 juin 2017.
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Le récent message du Pape pour la Journée du migrant et du réfugié 2018, publié le 21 août, a provoqué un débat violent dans le monde catholique sur lequel il faut s’interroger. Tout débat dans l’Église est légitime, a fortiori sur les questions qui touchent l’organisation politique du monde, mais si le débat devient politique au sens où il déchaîne les passions, il est raisonnable de se demander s’il demeure bien catholique.

Quand le Pape aborde une question sociale sensible comme les phénomènes migratoires, il touche à l’articulation des pouvoirs entre les autorités spirituelles et temporelles. Cette articulation est un lieu de tension, vieux comme le monde. On pourrait raconter l’histoire de l’humanité uniquement sous cet angle : de tous temps, la sacralisation du pouvoir est une tentation (la loi qui décide de la morale), tout comme la politisation du religieux (la foi qui décide de la loi). Au sein même de l’Église, cette tension se retrouve à chacune de ses interventions publiques sur les questions de société. Chaque baptisé responsable se sent d’autant plus concerné que « l’animation chrétienne de l’ordre temporel » relève de sa responsabilité propre (cf. Christifideles laici, 36).

Précisément, la responsabilité du laïc n’est pas la même que celle de l’autorité ecclésiastique. L’Église en tant qu’institution a pour mission d’éclairer la politique sur les principes moraux qui fondent les sociétés libres. Le laïc est appelé à user de sa raison pour rendre ces principes applicables en fonction des circonstances. D’où la légitime pluralité d’opinions politiques qu’il peut y avoir entre chrétiens pourvu qu’ils poursuivent les mêmes fins. Il s’agit pour eux d’humaniser le monde à travers l’ordre politique, qui est du domaine du possible, pas de plaquer sur le monde les principes du Royaume de Dieu.

À chacun ses responsabilités

Le reproche qui est fait par beaucoup au Pape est de s’aventurer sur la difficile question du traitement des mouvements migratoires, en proposant des mesures exagérément concrètes, donc hors de son champ de compétences, et jugées par beaucoup inadaptées et contreproductives.

Sans rentrer dans l’analyse détaillée de chacune de ses propositions, il suffit de lire son texte ligne à ligne pour constater que le Pape n’intervient pas dans le cadre d’une responsabilité politique, qu’il prend soin de laisser aux États. Il s’adresse avant tout aux croyants et aux hommes de bonne volonté, au nom de la responsabilité pastorale et caritative de l’Église, pas d’une quelconque autorité du religieux sur le politique. « Il n’est pas question de prêcher une pseudo-éthique, disait le cardinal Bergoglio en 2003, mais d’affronter les réalités dans une perspective éthique, qui s’enracine toujours dans le réel. »

Or que constate le Pape ? Des masses de réfugiés contraints à l’exil. La mission de l’Église « hôpital de campagne » est d’intervenir pour favoriser leur accueil dans les meilleures conditions. C’est un pur devoir de charité. De leur côté, les États ont le devoir et la liberté de prendre les mesures relevant de leur compétence, à commencer par le traitement des causes des désordres migratoires qui ne sont pas apparus par hasard. Bref, à chacun ses responsabilités.

La morale précède la politique

Dès lors, pourquoi accuser le Pape de se mêler de ce qui ne le regarde pas ? Les mesures d’ordre pratique qu’il suggère ne sont pas des principes absolus et impératifs : elles sont par définition relatives, c’est-à-dire soumises aux circonstances locales, et donc discutables. S’agissant des principes soulevés par le Pape (l’accueil de l’étranger en tant que personne avant tout, et la primauté de la personne sur la communauté), ils doivent être reçus comme des guides pour l’action, au sens où la morale précède la politique. Ni plus, ni moins.

Nulle part, le Pape n’a opposé la sécurité des nationaux à la sécurité des migrants et prétendu que les États devaient sacrifier leur sécurité à l’accueil des étrangers ; non seulement cette dialectique absurde serait contraire à la sécurité des migrants eux-mêmes, mais il n’est pas difficile de comprendre que la sécurité d’une nation ne peut se faire sur le dos de la sécurité des plus faibles, quels qu’ils soient : nationaux en situation précaire, migrants d’où qu’ils viennent, malades en fin de vie ou fœtus dans le ventre de leur mère. Sur tous ces points, la doctrine de l’Église est cohérente et ne peut varier. De même et c’est du bon sens, la sécurité des plus faibles ne peut se faire sur le désordre, l’anarchie et l’ébranlement de l’identité nationale : où le Pape aurait-il défendu ces énormités ?

Enfin, il est utile de noter que lorsque le Pape parle des migrants et des réfugiés, il en parle comme de « tout être humain contraint à quitter sa propre patrie ». Cela ne veut pas dire qu’il encourage les migrations, il y est même hostile dans la mesure où le premier droit d’un migrant — dit l’Église — est de vivre chez lui, et que les migrations sont d’abord un mal (Laborem exercens, 23). A-t-on déjà vu un hôpital de campagne provoquer des guerres pour remplir ses ambulances ?

Harmoniser la charité et la justice

Que le Pape soit accusé par les défenseurs de l’Occident de déstabiliser ses bases, ce n’est pas nouveau. Déjà, au moment de la chute de Rome, la charité chrétienne était dénoncée comme un ferment d’anarchisme sapant l’autorité de l’Empire contre les barbares. Il fallut saint Augustin pour dire aux conservateurs que c’est bien plutôt la décadence morale de l’Empire qui avait provoqué sa chute.

Certains critiques catholiques du Pape partagent aussi cette accusation en considérant que le salut des âmes passe par la sécurité nationale. Ces défenseurs de l’Occident chrétien se trompent de cible. Cette forme de papolâtrie inversée qui consiste à tout attendre du Pape et lui attribuer une autorité qu’il n’a pas, confond le devoir de charité de l’Église avec le devoir de justice des États. L’enjeu consiste à les harmoniser en les distinguant, non à les opposer.

En critiquant le Pape, aussi imparfait soit-il, on ne sauvera pas le bien commun des nations. Et le meilleur service qu’on puisse lui rendre est d’assumer avec la plus grande rigueur sa propre liberté de jugement politique. La plus grande rigueur, cela signifie tout d’abord ne pas comprendre la parole du Pape avec les catégories de la politique ; ensuite, considérer toutes les contraintes pratiques qui pèsent sur la décision politique pour être le plus juste possible ; enfin, soutenir les initiatives qui permettront à terme de traiter les causes des désordres migratoires afin de les limiter au maximum.

Accepter de se remettre en question

Si le Pape, « doux Christ en terre » selon le mot de Catherine de Sienne, est à ce point haï, insulté et notamment par ceux qui pourraient se contenter de le critiquer constructivement, c’est-à-dire avec respect, prudence et discrétion, ce n’est sûrement pas par hasard. « La parole du Seigneur attire sur moi l’insulte » (Jr, 20). Cela vaut pour toute l’Église, dont tous les membres doivent demeurer dans la communion, chacun selon sa vocation propre.

Est-il pour autant permis de penser que le Pape puisse se tromper ? Oui. Les plus grands papes ont péché soixante-dix-sept fois par jour. Ce mystère de l’erreur dans l’Église, Dieu l’a permis. Mais c’est pour approfondir sa foi, son espérance et sa charité — à travers l’approfondissement permanent de son propre jugement. Suivre sa conscience, toujours, en sachant se remettre en question.

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