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Charles Baudelaire ou la foi révoltée

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Charles Baudelaire.
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Mort il y a 150 ans, le 31 août 1867, Charles Baudelaire était un homme torturé qui portait un regard inquiet vers le Ciel.

Issu d’une famille pieuse, né d’un père, François, qui avait abandonné le sacerdoce, Baudelaire a entretenu toute sa vie une relation compliquée avec ceux qu’il aime et avec Dieu lui-même. On ne retient de lui, bien souvent, que les trois poèmes sulfureux contenus dans son célèbre recueil Les Fleurs du Mal Le Reniement de Saint-PierreAbel et Caïn et Les Litanies de Satan. Le premier se conclut par : « Saint Pierre a renié Jésus… il a bien fait ! » Le deuxième invite à jeter Dieu à terre et à le remplacer au Ciel (« Race de Caïn, au ciel monte, Et sur la terre jette Dieu ! »). Tandis que le troisième s’adresse à Satan, « le plus savant et le plus beau des Anges ».

Mais le rapport de Baudelaire à la foi ne peut se résumer à ces trois poèmes. C’est oublier, comme le rappelle dans Le Figaro Marie-Christine Natta qui vient de publier une biographie du poète, que Baudelaire revendiquait être catholique et que selon lui aimer signifiait rejeter. Ainsi, il maltraite constamment dans ses écrits la personne au monde qui lui est le plus chère et avec qui il entretient une riche correspondance, sa mère, Caroline Dufaÿs. Six ans avant sa mort, il s’excuse auprès de cette femme, sans qui il ne peut vivre, d’avoir été un « enfant ingrat et violent ».

L’omniprésence du mal et l’universalité du péché

Sa révolte contre Dieu évoque celle qui l’anime contre sa mère. Il estime que cette dernière a été injuste avec lui, en se séparant de lui et en le plaçant, jeune, dans une pensionnat. Il perçoit ainsi Dieu comme un être injuste qui a abandonné les hommes. Dans Les Fleurs du Mal, une cinquantaine de poème, soit plus d’un tiers, portent le sceau du religieux. Jésus apparaît sept fois, la Vierge Marie deux fois et le recueil regorge de références à l’Ancien Testament. Mais pour mieux appréhender le rapport de Baudelaire à la foi, c’est sur Mon coeur mis à nu, recueil de fragments inachevés du poète maudit, publié 20 ans après sa mort qu’il faut se pencher.

D’après le poète, « il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. » Incapable d’exercer l’un des deux premiers métiers, comme son père, Baudelaire se tourne donc vers la poésie pour exprimer son désespoir. Celui-ci s’oriente contre la Création, qu’il estime être « la chute de Dieu », à cause du péché originel. La condition humaine est alors tragique et « Dieu est l’éternel confident dans cette tragédie dont chacun est le héros ».

« Baudelaire n’est pas le poète du vice ; il est le poète du péché, ce qui est bien différent », affirme Anatole France. Fervent lecteur de Joseph de Maistre, théoricien contre-révolutionnaire qui voit dans la Révolution française l’avènement de Satan, Baudelaire croit en une omniprésence du mal, dans lequel il perçoit beauté et malheur. Ce mal, il ne peut s’en défaire, car « il y a en tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan ». La première correspond à « un désir de monter en grade », mais la seconde est souvent plus forte, car il s’agit d’« une joie de descendre », à laquelle « doivent être rapportées les amours pour les femmes et les conversations intimes avec les animaux, chiens, chats, etc… ».

Quand Baudelaire écrit au Diable : « Prends pitié de ma longue misère ! », c’est parce qu’il a conscience que cet ange déchu règne aujourd’hui en maître dans ce monde. Or, comme l’explique Antoine Compagnon, essayiste belge qui a consacré deux ouvrages à l’artiste, « le Dieu de Baudelaire n’est pas rédempteur, mais justicier et vengeur ». C’est pour cela qu’il porte une regard angoissé vers Ciel, qu’il pense hors d’atteinte.

En 1854, il écrit ainsi à sa mère : « En somme, je crois que ma vie a été damnée dès le commencement et qu’elle l’est pour toujours. » Voilà pourquoi il réclame la souffrance en rémission de ses péchés dans plusieurs poèmes des Fleurs du Mal. C’est le cas dans L’Imprévu, où il finit par admettre que Satan est « énorme et laid comme le monde ». De même dans Les Phares où il regrette « ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes ». Mais même s’il se sait damné, Baudelaire confesse dans Mon coeur mis à nu « faire tous les matins [sa] prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à [son] père, à Mariette et à Poe comme intercesseurs ». Il demande en particulier à Dieu « la force nécessaire pour accomplir tous [ses] devoirs et d’octroyer à [sa] mère une vie assez longue pour jouir de [sa] transformation », qui le verrait se rapprocher de ce Dieu qu’il aime au fond. Avant de mourir il reçoit d’ailleurs les sacrements, afin de marquer sa foi.

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