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Conversion fulgurante : Ratisbonne, de la haine antichrétienne aux jésuites

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Alphonse Ratisbonne (1814-1884), athée d'origine juive de la moitié du XIXe siècle, est un cas exemplaire de conversion soudaine grâce à l'intervention de la Vierge Marie. Il a témoigné de cette rencontre dans une lettre bouleversante à l'abbé Dufriche-Desgenettes, envoyée en 1842, l'année de son entrée dans la Compagnie de Jésus.

Rien ne prédisposait Alphonse Ratisbonne (1814-1884), neuvième et dernier enfant d’une famille de banquiers juifs de Strasbourg, à se tourner un jour vers le Christ. Bien au contraire, il n’y a pas plus révolté que lui contre toute forme de religion. Et plus encore contre le catholicisme, après la conversion de son frère aîné, Théodore, en 1825, qui — dira-t-il — avait porté « un rude coup » à sa famille. Il a lui même raconté son itinéraire de conversion dans une lettre qu’il a envoyée au fondateur et directeur de l’archiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires, l’abbé Dufriche-Desgenettes, l’année de son entrée dans la Compagnie de Jésus, en 1842.

De la « haine » aux premiers frissons de l’âme

Lorsque son frère aîné, Théodore, prend la décision de se convertir au catholicisme et d’entrer dans les ordres, le jeune Alphonse n’a que 11 ans. « La désolation » que provoque cette décision dans son entourage, et le fait qu’il exerce son ministère dans la même ville, sous les yeux de son « inconsolable famille », fait grandir en lui un fort ressentiment qui le porte à « haïr » tout ce qu’il représente :

« Tout jeune que j’étais, cette conduite de mon frère me révolta, et je pris en haine son habit et son caractère. Élevé au milieu de jeunes chrétiens, indifférents comme moi, je n’avais éprouvé jusqu’alors ni sympathie ni antipathie pour le christianisme ; mais la conversion de mon frère, que je regardais comme une inexplicable folie, me fit croire au fanatisme des catholiques, et j’en eus horreur (…) son habit me repous­sait, sa présence m’offusquait ; sa parole grave et sérieuse excitait ma colère ».

Quelques années plus tard, sa fureur atteint de telles proportions qu’elle aurait dû rompre à jamais tous rapports entre eux. Une période qu’il raconte avec lucidité :

« Un enfant était à l’agonie, mon frère Théodore ne craignit point de demander ouvertement aux parents la per­mission de le baptiser, et peut-être allait-il le faire, quand j’eus connaissance de sa démarche. Je regar­dais ce procédé comme une indigne lâcheté ; j’écrivis au prêtre de s’adresser à des hommes et non à des enfants, et j’accompagnai ces paroles de tant d’invectives et de menaces, qu’aujourd’hui encore je m’éton­ne que mon frère ne m’ait pas répondu un seul mot. Il continua ses relations avec le reste de la famille ; quant à moi, je ne voulus plus le voir, je nourrissais une haine amère contre les prêtres, les églises, les couvents, et surtout contre les Jésuites, dont le nom seul provoquait ma fureur ».

Après des études de droit à Paris, Alphonse Ratisbonne, entre dans la banque familiale, à Strasbourg, auprès de son oncle, un homme fortuné extrêmement généreux, qui lui passe tous ses caprices (chevaux, voitures, voyages, mille générosités en tout genre…). Si bien que le jeune homme ne pense qu’à s’amuser :

« Je n’aimais que les plaisirs : les affaires m’impatientaient, l’air des bureaux m’étouffait ; je pensais qu’on était au monde pour en jouir ; et, bien qu’une certaine pudeur naturelle m’éloignât des plaisirs et des sociétés ignobles, je ne rêvais cependant que fêtes et jouissances, et je m’y livrais avec passion. »

Mais en son cœur, il ne se sent pas heureux au milieu d’une telle abondance. Quelque chose lui manque. Il annonce alors ses fiançailles avec sa nièce Flore, âgée de 16 ans. Pendant ses fiançailles, une petite révolution s’opère en lui. Lui qui ne croyait à rien voit en sa fiancée son bon ange :

« La vue de ma fiancée éveillait en moi je ne sais quel sentiment de dignité humaine ; je commençais à croire à l’immortalité de l’âme ; bien plus, je me mis instinctivement à prier Dieu… Sa pensée élevait mon cœur vers un Dieu que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais invoqué ».

Premiers pas sur « le chemin de Damas »

Mais Flore étant encore trop jeune pour le mariage, on éloigne le jeune homme quelque temps de Strasbourg. Il part alors en Italie où, à Rome, deux événements le mettront sur le chemin de la conversion : sa rencontre avec Théodore de Bussières, frère d’un de ses amis d’enfance, et grand ami de son propre frère, converti lui aussi au catholicisme après avoir abandonné le protestantisme, pour qui il éprouve donc « une profonde antipathie », et sa visite du Ghetto (quartier des Juifs), où la misère qu’il y découvre suscite en lui « pitié » et « indignation » :

« Quoi ! Est-ce donc là cette charité de Rome qu’on proclame si haut ! Je frissonnais d’horreur (…) Jamais de ma vie je n’avais été plus aigri contre le christianisme que depuis la vue du Ghetto. Je ne tarissais point en moqueries et en blasphèmes (…) ».

Mais imprévus et coïncidences se succèdent, et dans une sorte de jeu avec le père de son ami d’enfance, le baron de Bussières, qui ne cesse de lui parler des grandeurs du catholicisme, Alphonse relève avec ironie chaque défi que celui-ci lui pose, dont celui, fondamental, de porter sur lui une médaille de la Sainte Vierge, à laquelle il tient tout particulièrement. Jusqu’à finir par lui promettre de réciter matin et soir le Memorare, prière très courte et très efficace que saint Bernard adressa à la Vierge Marie, se disant : « Après tout, si elle ne me fait pas de bien, du moins ne me fera-t-elle pas de mal ! ».

« Souvenez-vous, Ô très pieuse Vierge Marie, qu’on n’a jamais ouï dire qu’aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre secours et demandé votre suffrage, ait été abandonné. Plein d’une pareille confiance, je viens, Ô vierge des Vierges, me jeter entre vos bras, et, gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne à vos pieds. Ô Mère du Verbe, ne dédaignez pas mes prières, mais écoutez-les favorablement et daignez les exaucer. »

À son propre étonnement, les paroles du Memorare s’emparent de son esprit pour ne plus le lâcher, « comme ces airs de musique qui vous poursuivent et vous impatientent, et qu’on fredonne malgré soi, quelque effort qu’on fasse », avouera-t-il plus tard.

Le « foudroiement »

Puis, un beau jour, le 20 janvier 1842, alors qu’il aurait dû rentrer à Rome, Alphonse tombe sur Marie-Théodore de Bussières, le converti, l’ami de son frère, qui lui propose une promenade. Il lui demande de l’accompagner un instant à l’église Saint-André delle Fratte. Dix minutes plus tard, celui-ci retrouve Alphonse agenouillé devant la chapelle Saint-Michel, comme en extase, le visage plein de larmes, les mains jointes. Son expression est indéfinissable.

« J’étais depuis un instant dans l’église lorsque tout d’un coup, je me suis senti saisi d’un trouble inexprimable ; j’ai levé les yeux, tout l’édifice avait disparu à mes regards. Une seule chapelle avait pour ainsi dire concentré la lumière et au milieu de ce rayonnement parut, debout sur l’autel, grande, brillante, pleine de majesté et de douceur, la Vierge Marie, telle qu’elle est sur ma médaille ; elle m’a fait signe de la main de m’agenouiller, une force irrésistible m’a poussé vers elle…

Je saisis la médaille que j’avais laissée sur ma poitrine ; je baisai avec effusion l’image de la Vierge rayonnante de grâce… Oh ! C’était bien elle ! Je ne savais où j’étais ; je ne savais si j’étais Alphonse ou un autre ; j’éprouvais un si total change­ment, que je me croyais un autre moi-même… Je cher­chais à me retrouver et je ne me retrouvais pas… La joie la plus ardente éclata au fond de mon âme; je ne pus parler ; je ne voulus rien révéler ; je sentais en moi quelque chose de solennel et de sacré… Le bandeau tomba de mes yeux ; non pas un seul bandeau, mais toute la multitude de bandeaux qui m’avaient enveloppé disparurent successivement et rapidement, comme la neige et la boue et la glace sous l’action d’un brûlant soleil ».

Le 31 janvier 1842, Marie-Alphonse Ratisbonne est baptisé, fait sa première communion et reçoit la confirmation. Ordonné prêtre en 1848, il s’installe en Palestine et consacre dès lors sa vie au catéchuménat des convertis d’origine juive, au sein de la double congrégation (masculine et féminine) de Notre-Dame de Sion qu’établit et dirige, pendant plus de cinquante ans, son frère Théodore.

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L'apparition de la Sainte Vierge à Alphonse Ratisbonne le 20 janvier 1842.
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