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Michel Onfray face au Christ. Entretien avec Jean-Marie Salamito

MICHEL-ONFRAY

Constant Forme-Becherat / Hans Lucas /AFP

Thomas Renaud - Publié le 29/06/17

Lorsqu’il aborde le Christ, les premiers chrétiens, saint Paul ou saint Augustin, Michel Onfray semble servir sa propre vision, au détriment de la science historique et de l’honnêteté intellectuelle, estime l’historien Jean-Marie Salamito.

Le dernier livre du philosophe normand, Décadence, a été considéré par nos confrères de Slate comme « nourri de trop de ressentiment ». Le professeur Jean-Marie Salamito, enseignant l’histoire du christianisme antique en Sorbonne a répondu aux erreurs et aux outrances du philosophe médiatique point par point dans un essai récemment paru : Michel Onfray au pays des mythes. Eléments de réponses.

Aleteia : Alerté par la charge anti-chrétienne de Michel Onfray dans son récent essai Décadence, vous avez souhaité répliquer. Est-ce une réponse de chrétien ou d’historien ?
Jean-Marie Salamito : C’est une réponse d’historien, et d’historien faisant son devoir de défendre la vérité historique. Mon livre n’est pas confessionnel. J’y propose, sur Jésus et sur les premiers siècles du christianisme, des mises au point susceptibles d’intéresser les esprits ouverts et curieux, indépendamment de toute option philosophique ou religieuse. Cela dit, si le contenu de mon ouvrage est strictement historique, les énergies qui m’ont permis de l’écrire me sont venues en grande partie de ma vie de chrétien. Je le dis en toute simplicité, sans donner de leçon à qui que ce soit, mais pour reconnaître franchement ce qui est.

Vous mettez cependant en garde contre tout lynchage médiatique, précisant juger seulement ce que Michel Onfray a écrit sur la matière qui est la vôtre. Mais le philosophe sort difficilement grandi de l’amas d’erreurs que vous pointez…
Vous avez raison de rappeler que mon objectif est très précis : rétablir la vérité historique sur mon domaine d’expertise, sans prétendre juger une œuvre entière ni un auteur. J’ai lu de très près ce que Michel Onfray, dans Décadence, a écrit sur Jésus, les premiers chrétiens et les pères de l’Église, mais je m’abstiens, par honnêteté intellectuelle, de me prononcer sur Onfray en général. Il appartient à chaque lectrice et à chaque lecteur de se faire, en conscience, une idée personnelle sur Michel Onfray. Cette idée sera juste si elle est nuancée. Il faut prendre garde à l’admiration irréfléchie aussi bien qu’à l’hostilité épidermique.

Rémi Lélian a récemment déclaré qu’« Onfray ne doute de rien, au sens propre comme au figuré » ; est-ce une analyse que vous partagez ?
Rémi Lélian a une formation philosophique, alors que j’ai une formation historique. Il a effectué sur l’ensemble des livres de Michel Onfray un très vaste travail que je n’ai pas fait moi-même (et que peut-être personne d’autre que lui n’a eu le courage de faire). Je suis donc mal placé pour me prononcer sur ce qu’il a écrit. Je puis simplement dire que, dans les chapitres de Décadence que j’ai analysés, Michel Onfray parle des faits historiques avec un dogmatisme très imprudent, très dommageable. J’attendais de lui une aptitude à douter, à envisager des hypothèses variées, à prendre en compte des points de vue divergents. J’ai été profondément déçu.

On peine à distinguer si Michel Onfray a avant tout péché par défaut d’étude (des sources primitives, de l’historiographie) ou par malhonnêteté…
C’est là une question que j’estime devoir laisser de côté. J’ai travaillé à un rétablissement des faits historiques, sans faire à Michel Onfray un procès d’intention. Mon propos relève de la science, non de la morale. J’ai envoyé à Michel Onfray un exemplaire dédicacé de mon livre. S’il le lit, il pourra peut-être en tirer profit, se livrer à une autocritique, un peu comme il a su changer d’avis au sujet de Michel Houellebecq. Cela relève de sa liberté d’intellectuel. Pour ma part, j’ai agi en historien, non en juge.

Pour nier avec tant d’aplomb l’existence historique de Jésus, Michel Onfray a-t-il recours à des travaux scientifiques nouveaux ?
Pas le moins du monde ! Michel Onfray n’a utilisé que cinq ouvrages anciens, dépassés, dont le plus récent date de 1963. Il n’avait d’ailleurs pas le choix, car, depuis plusieurs décennies, pas un seul historien digne de ce nom ne conteste l’existence de Jésus de Nazareth. C’est bien ce dont tout le monde doit se rendre compte : en prétendant que Jésus ne serait qu’un mythe, Michel Onfray prend une position absolument intenable, irrationnelle, risible. Je ne comprends pas du tout comment il peut s’abaisser, lui qui ne manque pas de talent, à dire et écrire une pareille absurdité.

Michel Onfray sembler emmener saint Paul sur le terrain de la psychanalyse, dans quel but ?
Très franchement, je ne crois pas que Michel Onfray ait psychanalysé saint Paul. Comment aurait-il pu ou voulu le faire, lui qui a écrit, il y a quelques années, un gros livre contre Freud ? Ce que j’ai plutôt constaté, en divers chapitres de Décadence, c’est que Michel Onfray méprise l’apôtre Paul, mais sans le connaître. Jamais il ne cite avec exactitude ni ne commente avec pertinence un passage des épîtres de Paul ou quelques lignes des Actes des apôtres. Sa polémique – très dure – repose sur une surprenante ignorance. C’est très regrettable, car Paul est un personnage historique tout à fait fascinant. Il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour s’intéresser à lui.

Y a-t-il finalement quelque chose à sauver dans cet épais volume ? Que peut-on porter au crédit du philosophe Onfray ?
Si je m’en tiens à ce que Décadence dit de Jésus, de saint Paul, des premiers chrétiens, de l’empereur Constantin, de saint Augustin, bref de l’Antiquité chrétienne, mon diagnostic est clair : il n’y a quasiment rien à en tirer. Pour les autres périodes historiques, je ne veux pas me prononcer, afin de rester dans ma spécialité. Je sais que des collègues compétents sur le nazisme ou sur le concile Vatican II ont vivement critiqué Décadence. Ce gros volume contient-il une vraie philosophie de l’histoire ? Je l’ignore. J’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’un long récit, d’une narration plutôt que d’une réflexion. Et, pour ce qui est du christianisme des premiers siècles, cette narration est truffée d’erreurs et d’amalgames. Je le dis sans acrimonie, je le dis à regret, mais c’est ainsi.

Propos recueillis par Thomas Renaud. 

Michel Onfray au pays des mythesde Jean-Marie Salamito, éditions Salvator.


Onfray Salamit

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