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Comment le père Godlewski a sauvé des milliers de juifs du ghetto de Varsovie

Kamil Szumotalski/ALETEIA
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L'église de la Toussaint à Varsovie vient de se voir décerner le titre de « Maison de Vie » par la Fondation internationale Raoul Wallenberg. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le père Marceli Godlewski y a sauvé la vie de plusieurs milliers de juifs qui étaient enfermés dans le plus grand ghetto d'Europe.

Pour honorer la mémoire et le courage du prêtre polonais Marceli Godlewski, qui officiait dans l’une des paroisses du ghetto de Varsovie et a risqué sa vie pour sauver des milliers de juifs de la mort, la Fondation internationale Raoul Wallenberg a décidé d’attribuer à l’église de la Toussaint le titre de « Maison de Vie » le 7 juin dernier. Celui-ci a pour objectif de « nourrir la mémoire des bonnes actions et de témoigner de la gratitude envers ceux qui les ont menées », explique Silvia Constantini, la vice-présidente de la Fondation internationale Raoul Wallenberg pour l’Europe.

Une paroisse dans le ghetto

Moins d’un an après avoir envahi la Pologne, l’Allemagne nazie décide, en 1940, de confiner toute la population juive de la ville de Varsovie dans un ghetto. Bientôt, près de 40% des habitants de la cité se retrouvent enfermés dans cette zone insalubre représentant seulement 8% de la superficie de la ville. À l’intérieur de ce périmètre cerné de hauts murs surmontés de fil barbelé se trouve une église : l’église de la Toussaint. Le prêtre qui y officie répond au nom de Marceli Godlewski. Son nom est certes peu connu en France – et pourtant, les historiens estiment qu’il a contribué à épargner la vie de mille à trois mille habitants du ghetto.

Le père Marceli Godlewski est né en 1865. Réputé pour son dévouement et son affabilité, il s’engage activement auprès des plus démunis, menant en parallèle de son ministère une activité d’éditeur passionné. Ses vieux jours approchant, ce prêtre très apprécié de ses fidèles a d’ores et déjà prévu de se retirer dans la ville d’Anin, non loin de Varsovie. Là, au milieu d’un des plus beaux paysages de Pologne, il a fait construire une maison dont les travaux sont presque terminés lorsque la guerre éclate. Les autorités allemandes l’autorisent à quitter la zone. Le père Goldewski pourrait tout à fait accepter, s’écarter du danger et profiter d’une retraite bien méritée. Et pourtant, celui-ci choisit de rester. Pendant deux années, jusqu’à la liquidation complète du ghetto en juillet 1942, il ne cessera de protéger et de sauver autant de juifs que possible.

On estime qu’environ 450 000 juifs vivaient dans le ghetto de Varsovie. Tandis que les Polonais chrétiens qui y résidaient avant l’invasion allemande ont été invités à déménager dans d’autres quartiers de la ville, les juifs se voient mis en quarantaine dans une « zone de contagion » par le régime nazi. Parmi eux, certains se sont plus ou moins récemment convertis au christianisme, et cela bien avant la montée de l’antisémitisme. Néanmoins, leur situation demeure extrêmement précaire. Tout d’abord parce que leur catholicisme ne suffit pas, aux yeux de l’occupant nazi, à les considérer comme des êtres humains comme les autres, la doctrine hitlérienne attachant à la judéité un caractère exclusivement racial. D’autre part, leur choix spirituel les expose à une certaine animosité de la part du reste de la communauté juive, qui condamne fermement l’apostasie.

À l’arrivée des premières troupes allemandes dans Varsovie, le père Marceli Godlewski compte dans sa paroisse près de deux mille juifs catholiques. Alors qu’il s’était pourtant jusque là distingué par des positions particulièrement hostiles à l’égard des juifs, ce prêtre polonais décide aussitôt de faire de l’église de la Toussaint un lieu d’accueil et d’offrir un refuge non seulement aux chrétiens, mais également aux juifs non convertis.

Sauver des vies au péril de la sienne

L’action menée par le père Marceli Godlewski est d’autant plus remarquable qu’elle ne se limite pas à une simple aide matérielle. Dans l’enceinte même de l’église de la Toussaint, un bâtiment néo-renaissance sans charme particulier, plus d’une centaine de juifs sont invités à se cacher. Avec l’aide de son vicaire, Antoni Czarnecki, le père Godlewski entreprend de fabriquer de faux certificats de baptême, désobéissant à la fois aux autorités nazies et aux autorités ecclésiastiques. Ces documents se révèlent précieux pour les juifs qui échappent ainsi momentanément aux persécutions de l’occupant. Faisant jouer ses nombreuses relations dans la plus grande discrétion et au péril de sa propre vie, le père Godlewki met également en place une sorte de cantine improvisée qui sert chaque jour une centaine de repas. Le ghetto, sous très haute surveillance, manque de vivres et la famine autant que la maladie s’abat sur ses habitants : cette initiative permet tant bien que mal de sauver plusieurs vies.

Dans la ville d’Anin, où Marceli Godlewski avait prévu de passer paisiblement ses vieux jours, un orphelinat est institué, qui recueillera plusieurs enfants dont les parents ont disparu. La direction en est confiée aux sœurs franciscaines dont le couvent est situé à proximité. La mère supérieure, Matylda Getter, qui sera nommée Juste parmi les nations après la guerre, organise la vie du lieu et s’assure de la sécurité des petits garçons et petites filles qui y trouvent refuge. Le père Godlewski organise ainsi la fuite de plusieurs centaines de personnes hors du ghetto – un crime passible de la peine de mort. Certains retrouveront leurs parents après la guerre, mais l’immense majorité d’entre eux, quand ils auront la chance de survivre, resteront orphelins. Parmi ces jeunes enfants ayant échappé de peu à la mort grâce à l’intercession de Marceli Godlewski, le professeur Ludwik Hirszfeld, l’un des plus grands médecins du siècle, spécialisé dans l’immunologie – on lui doit notamment la création des groupes sanguins O, A, B et AB, qui a permis la généralisation des transfusions sanguine.

Les années ont passé, le temps, s’il a guéri les plaies, n’a pas effacé les souvenirs. Le professeur Hirszfeld, devenu un éminent docteur, n’a pas oublié le père Godlewski. Dans le ghetto, il se souvient de son dévouement total et, pour l’avoir côtoyé de près, ayant lui-même vécu caché dans le presbytère de l’église de la Toussaint, livre des souvenirs poignants de cet homme hors du commun. « Quand je parle de lui, quand je prononce son nom, je sens l’émotion me submerger… La passion et l’amour parfaitement fondues en une seule âme – voilà ce qu’il m’évoque. À l’époque de l’antisémitisme virulent qui sévissait en Pologne, il en avait été l’un des chantres les plus convaincus, tant par ses écrits que par ses paroles. Mais voilà, il a un jour rencontré son destin, dans les plus obscurs bas-fonds de la misère, et il a aussitôt abjuré ses anciennes convictions. De toute son ardeur, son cœur s’est alors dévoué entièrement aux juifs. Tel fut son sacerdoce », écrit Ludwik Hirszfeld.

Kamil Szumotalski/ALETEIA

La première « Maison de vie » en Pologne

Comme le note Silvia Constanini, de la Fondation internationale Raoul Wallenberg, le parcours de Marcel Godlewski est d’autant plus fascinant que ce prêtre polonais a bel et bien renoncé à son antisémitisme chevronné dès l’invasion de son pays par les Allemands. Si l’on peut aisément expliquer et nuancer ses positions hostiles à l’égard des juifs en prenant en compte le contexte politique et culturel de l’Europe au début du siècle dernier, il demeure néanmoins que c’est par un choix volontaire et assumé que le père Godlewski est entré dans l’Histoire.

Face à des circonstances particulières et à un péril imminent, un choix s’est posé, dont tout incitait à ce qu’une réponse privilégiant le confort et la sécurité y fut apportée. Dans cet arbitrage entre les lumières et les ténèbres, c’est le courage de demeurer dans le bien qui a dicté la décision d’un homme. Décédé en 1945, Marceli Godlewski a reçu la médaille du mémorial Yed Vashem à titre posthume, qui récompense les Justes parmi les nations – ces hommes et ses femmes qui ont sauvé la vie des juifs pendant le nazisme.

Aujourd’hui, l’action héroïque de Marceli Godlewski est célébrée par l’apposition sur les murs intérieurs de l’église de la Toussaint de plaques rappelant son courage : « Ce bâtiment a servi de refuge pour les personnes innocentes qui ont été persécutées par les nazis ». L’église est donc devenue une « Maison de vie » – la première en Pologne. La fondation internationale Raoul Wallenberg, qui porte le nom d’un diplomate suédois ayant usé de son indemnité diplomatique pour mettre à l’abri des dizaines de milliers de juifs pendant la guerre, a déjà décerné ce titre à près de 300 lieux de par le monde. La pierre de ces édifices, comme la mémoire des hommes et des femmes qui, à l’instar du père Godlewski, ont combattu aux côtés de la vie contre la mort, continue de nous inspirer près de quatre-vingt ans plus tard.

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