Aleteia

Égypte : Les Frères musulmans sont-ils plus dangereux pour les coptes que Daesh ?

© AFP PHOTO / GIANLUIGI GUERCIA
Partager
Commenter

Les terribles attaques terroristes revendiquées par l’État islamique en Égypte contre les coptes ont occulté une menace latente que certains spécialistes jugent bien plus lourde et durable : celle des Frères musulmans.

Les violences perpétrées en 2017 contre les chrétiens au nord-est du Sinaï, ne sont que la face émergée d’une guerre civile larvée, qui oppose les Frères musulmans et leurs alliés de circonstance, au reste de la société civile, assure Jean Maher, copte égyptien, président de l’Organisation Franco-Égyptienne pour les Droits de l’Homme (Ofedh), qui balaie d’un revers de main l’argument selon lequel les récents attentats perpétrés contre les coptes sont revendiqués par l’État islamique et non par les Frères musulmans. Cette dernière organisation n’est pas monolithique, elle suscite de « mauvaises pousses » dont ces terroristes qui se réclament de Daesh, sans avoir probablement de contact avec le territoire du « Califat » en Syrie et en Irak. Jean Maher l’assure : ils n’existeraient pas sans l’influence des Frères musulmans.

Un siècle à tenter de rebâtir un califat

Quelles que soient les dissensions, les différences stratégiques ou les querelles théologiques entre les Frères musulmans et l’État islamique, ils s’entendent au moins sur la nécessité de rebâtir le califat. C’est en effet sa disparition, avec la chute de l’Empire ottoman, accélérée par la révolution laïque du premier président turc Mustafa Kemal Atatürk en 1923, qui décide Hassan al-Banna à fonder les Frères musulmans (en arabe : al Ikhwan al Muslimoun) en 1928 dans son pays natal, l’Égypte. Depuis, son organisation n’a eu de cesse de tenter de s’emparer du pouvoir au pays des pharaons, suivant sa logique propre, dite des « pyramides ».

Les Frères musulmans partageaient avec le président égyptien Gamal Abdel Nasser la volonté de lutter contre l’influence britannique en Égypte. Ils le soutiennent même un temps dans son ascension vers la présidence de la République (il y parviendra en 1956). Mais Nasser ne porte pas leurs revendications, et ils entrent en lutte frontale, jusqu’à tenter de l’assassiner en 1954. Son successeur, Anouar al-Sadate, compose avec les Frères musulmans, sortant certains activistes de prison. Son rapprochement avec l’État d’Israël passe mal aux yeux de « la rue arabe », il tourne le dos au panarabisme nassériste, emprisonne intellectuels, activistes chrétiens et islamistes. Sa remarque à l’endroit des Frères en août 1981 est sans appel : « J’ai commis la plus grande erreur, je vous ai sortis de prison ! » Deux mois plus tard, il est assassiné au cours d’une parade militaire par une faction rebelle des « Ikhwan ».

Sous son successeur, le général Hosni Moubarak, les Frères musulmans frayent dans les allées du pouvoir, qui s’en méfie mais ne leur oppose pas de résistance. « Moubarak a une responsabilité écrasante » dans leur patiente mais efficace infiltration des rouages de l’État égyptien, assure Jean Maher. Ne leur doit-il pas son trône beaucoup plus tôt que prévu « grâce » à l’attentat qui a abattu Sadate ? Le Raïs feint de ne pas voir la main-mise de la confrérie sur des universités, les tribunaux ou l’armée, et ce pendant près de trente ans. Lorsque le président tombe à son tour, au lendemain des manifestations géantes de 2011, les Frères musulmans deviennent incontournables. Ils sont la force politique la mieux organisée et la plus puissante encore en place.

L’expérience du pouvoir

Leur champion, Mohammed Morsi, est élu démocratiquement en 2012. « Nous autres coptes égyptiens, ou musulmans hostiles à la confrérie, nous avons cru entrer dans un demi-siècle d’obscurantisme ! » se souvient Jean Maher. Pourtant, les Frères ne sont pas aussi solides que ne le craignaient leurs opposants. Une partie des membres de l’organisation estime que cette prise de pouvoir ne sert pas leurs intérêts. Consciente que la population égyptienne n’est pas prête à se soumettre à des lois comparables à celles en vigueur en Arabie saoudite, elle préfèrerait que l’organisation s’abstienne de présenter un candidat. Mais comme souvent dans l’histoire de la confrérie, elle est dépassée par une frange activiste, qui suit Mohammed Morsi. Il remporte facilement les élections et propose une Constitution qui rend perméable le droit égyptien aux interprétations islamiques les plus rigoristes. Son programme exaspère ses adversaires. « Lorsqu’il y avait une décision à prendre, Morsi ne répondait jamais sur le coup. Il allait d’abord demander l’avis des Frères, les Égyptiens avaient élus leur marionnette ! », soupire Jean Maher. Le 1er mai 2013, un groupe de jeunes activistes crée le mouvement Tamarod 14,15 (Rébellion) et lance une pétition demandant la démission du président Morsi et l’organisation d’une nouvelle élection présidentielle. Au 30 juin, le mouvement affirme avoir obtenu 22 millions de signatures avec adresses et numéros de cartes d’identité !

Le maréchal al-Sissi entre en guerre

Devant l’ampleur du mouvement populaire, le ministre de la Défense Abdel Fattah al-Sissi renverse le gouvernement lors du coup d’État militaire du 3 juillet 2013. Il réprime sévèrement les insurrections fomentées par les Frères musulmans. Puis, tandis qu’il est considéré de fait comme le chef de l’État égyptien, il remet sa démission en mars 2014, avant de se présenter à l’élection présidentielle qu’il emporte deux mois plus tard, avec 96 % des suffrages.

Pour les opposants aux Frères musulmans, l’arrivée d’al-Sissi au pouvoir est une heureuse surprise. Ils n’évoquent guère la répression, très sévère, des manifestations organisées par les « Ikhwan al Muslimum ». Ni le nombre d’entre eux qui croupissent derrière les barreaux, encore moins les condamnations à mort qui se comptent par centaines. Al-Sissi jouissait naguère de la confiance de la confrérie, considéré à juste titre comme un homme religieux. Mais ses prises de position sur la nécessité d’une réforme de l’islam indiquent qu’il est très loin de la ligne idéologique du fondateur al-Banna. Le maréchal Sissi serait même un musulman de tradition soufie, très éloignée de l’interprétation de la lettre coranique acceptée par les Frères. Et s’il fallait un signe supplémentaire de son hostilité, il faut se rappeler qu’il a classé la Confrérie parmi les organisations terroristes poursuivies en Égypte et a demandé aux oulémas de l’université d’Al Azhar une réforme de la loi musulmane pour contrer les interprétation fréristes. Sur ce dernier chantier, il lui sera toutefois difficile d’avancer, assure Jean Maher : « Beaucoup d’imams vont dans son sens, certains sont des amis et je suis convaincu de la sincérité de leur démarche, mais les Frères musulmans conservent une influence décisive sur l’université ». Ce chantier est pourtant déterminant, non seulement pour l’avenir de l’Égypte, mais aussi pour celui de tout le monde musulman. Les avis de l’université d’Al Azhar font en effet autorité dans l’ensemble de l’islam sunnite, représentant 80 % de la population musulmane du monde.

Newsletter
Recevez Aleteia chaque jour. Abonnez-vous
Aleteia vous offre cet espace pour commenter ses articles. Cet espace doit toujours demeurer en cohérence avec les valeurs d’Aleteia. Notre témoignage de chrétiens portera d’autant mieux que notre expression sera empreinte de bienveillance et de charité.
[Voir la Charte des commentaires]