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En images. « Au-delà des étoiles » au musée d’Orsay : Le paysage se fait mystique

"La Nuit étoilée" de Van Gogh © Musée d'Orsay
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Entretien avec Isabelle Morin-Loutrel, co-commissaire de l’exposition "Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky".

Depuis le 14 mars, le paysage s’expose au musée d’Orsay. Riche de 110 très belles toiles, l’exposition illustre comment, pour certains peintres de la fin du XIXe siècle-début du XXe siècle, la peinture de paysage peut devenir l’expression d’un cheminement mystique. Les explications d’Isabelle Morin-Loutrel, conservatrice au musée d’Orsay, et co-commissaire de l’exposition.  

Aleteia : Les paysages présentés dans l’exposition sont qualifiés de « mystiques » : le paysage tel qu’il est évoqué ici devient le lieu de la quête spirituelle des peintres, de la rencontre avec l’au-delà. Pouvez-vous revenir sur cette notion de « mysticisme » ?
Isabelle Morin Loutrel : Le mysticisme est à comprendre ici comme le moyen utilisé par l’artiste pour rendre visible l’invisible mystique signifiant d’abord « caché » dans une société qui s’interroge sur son avenir, à la fin du XIXe siècle – début du XXe siècle. Dans un monde matérialiste déjà (Nietzsche publie Le Gai Savoir en 1882, dans lequel il affirme son fameux « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! »), où les sciences expérimentales prennent le dessus, le positivisme provoque chez les littéraires, les artistes et les musiciens des questionnements existentiels et spirituels, notamment par le biais du symbolisme. Kandinsky parle des « chercheurs de l’intérieur dans l’extérieur » pour signifier cette quête spirituelle à travers le paysage. Notre regard, en tant que commissaires de l’exposition, est un regard d’historien de l’art et non de théologien ou de philosophe.

L’exposition distingue l’œuvre de Monet comme le début de ce questionnement mystique à travers la peinture de paysages, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Pourquoi ce choix ?
Il nous semblait important d’introduire l’exposition par Monet, car il est le point de départ des théoriciens comme Kandinsky ou Evelyn Underhill, pour expliquer comment une peinture qui donne la primauté aux couleurs et à la lumière peut s’affranchir du sujet au point d’aboutir à une représentation abstraite. Monet peint en « réaliste », mais à la différence de ses prédécesseurs, il est regardé en faiseur de couleurs, et passeur de « transcendance » inhérente à la nature au sens large, y compris aux éléments.

Vous avez choisi de montrer des tableaux d’artistes ouvertement chrétiens, comme les Nabis, ces « prophètes inspirés de Dieu », mais aussi des œuvres de peintres athées. De son côté, Van Gogh affirmait, à propos de la Nuit étoilée (1888) : « J’ai un besoin terrible – dirai-je le mot – de religion, alors je vais la nuit dehors peindre les étoiles. » Quel est le dénominateur commun au travail de tous ces artistes, souvent si différents sur le plan de la foi ?
Le point commun de ces artistes est sans doute la recherche, l’avancée vers quelque chose d’autre, de nouveau. Car le cheminement spirituel des artistes réunis autour de Pont-Aven ne peut pas être dissocié d’un cheminement plastique ; les Nabis, autour de Gauguin et d’Émile Bernard, conduisent au cloisonnisme dit aussi « synthétisme ». La rupture visuelle est immense puisque le réalisme et le naturalisme sont laissés derrière eux. Ces paysages aux couleurs antinaturalistes, sans perspective, aux volumes cernés, captivent le regard et insistent sur l’essentiel : le rapport de l’homme avec la nature. Nous sommes aussi dans une société occidentale où la culture chrétienne était alors prédominante. Ce qui explique, par exemple, le goût de ces artistes pour le thème du « Bois sacré ».

Au siècle de l’industrialisation, la nature devient un précieux lieu de contemplation – contemplation de la Création dans son ensemble, mais aussi de la propre intériorité de l’artiste. Le paysage peint devient « paysage de l’âme ». Certains artistes ne cherchent-ils pas d’abord à dépeindre leurs visions subjectives ?
Le paysage intérieur peut en effet être représenté par un vrai paysage revisité, réinterprété : je pense par exemple à Maurice Denis et aux alentours de Perros-Guirec. De même, Lawren Harris, du Groupe des Sept au Canada, représente les grands parcs canadiens à sa façon, sans aucune présence humaine, avec des arbres semblant morts, alors que nous savons que le tourisme de masse était déjà très développé dans ces lieux. La peinture de paysage mystique n’est en aucun cas réaliste, elle laisse donc la porte ouverte à la subjectivité.

L’exposition présente 110 chefs-d’œuvre. Parmi eux, les très connus et attendus Monet, Van Gogh, Gauguin et Kandinsky, mais aussi des œuvres moins connues du public, comme les tableaux du Groupe des Sept, ou de Charles-Marie Dulac, peintre très marqué par la spiritualité franciscaine. Quel est l’intérêt de réunir ces artistes de de renommées et d’horizons si différents ?
D’une part, le public est « rassuré » par les grands noms dont les chefs-d’œuvre ne cessent de nous attirer esthétiquement au moins, et émotionnellement par conséquent. D’autre part, il est agréablement surpris de découvrir des peintres et des œuvres parfois inconnus en Europe et en France ; ceux-ci sont ici appréhendés sereinement et sûrement, grâce justement à un passage préalable par des voies artistiques plus habituelles ou classiques.

Propos recueillis par Maëlys Delvolvé


« Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky » au musée d’Orsay (Paris VIIe), jusqu’au 25 juin 2017.

Du mardi au dimanche de 9h30 à 18 heures, nocturne le jeudi jusqu’à 21h45.

Plein tarif : 12 euros, gratuit pour les moins de 26 ans. Plus d’informations ici

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