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Exposition Vermeer au Louvre : un triomphe

Le Christ dans la maison de Marthe et Marie, vers 1654-1656, Galerie nationale d'Écosse, Édimbourg ©Wikimedia
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Ou quand la peinture du quotidien ouvre des portes sur l’Invisible.

Depuis le 22 février et jusqu’au 22 mai 2017, le musée du Louvre accueille une sublime exposition consacrée à Vermeer. Les files d’attente s’allongent, et pour cause. 80 tableaux, une quinzaine de très grands peintres, issus de quelques villes des Pays-Bas (Amsterdam, Haarlem, Leyde, La Haye, Delft…) et actifs sur le troisième quart du XVIIe siècle. 30 musées prêteurs : c’est un événement européen.

Un thème

Le titre donne le thème : Vermeer et les maîtres de la peinture de genre. Peinture de genre ? Qu’est-ce exactement ? Des scènes, des activités, des gestes, des types sociaux, pris sur le vif, anonymes, qui donnent à voir la vie quotidienne à tel endroit, à telle époque. Définition qui ne convient guère ici. Des personnages, des femmes surtout, somptueusement vêtus mènent une vie détachée des contingences domestiques dans des intérieurs richement meublés. Scènes de toilette (coiffeuse, miroir, bijoux) ; rituel épistolaire (on écrit beaucoup, de jour, de nuit et on lit les billets reçus) ; loisirs de salon (musique, travaux d’aiguille ou de dentelle) ; rites mondains (visites, réceptions, régal d’huîtres, verre levé) : autant de poses et de mises en scène emblématiques d’une bourgeoisie enrichie par le négoce, qui commande à des artistes un certificat de promotion sociale. Le voilà, le genre, mais réservé à des personnes de qualité, comme on dit chez Molière à la même époque.  

Devant ce corpus plutôt restreint, les spécialistes se passionnent pour les tenants et aboutissants de ces chefs-d’œuvre. Qui a inventé ? Qui imité ? Qui emprunté ? Qui modifié ? Le catalogue est riche de leurs discussions. Passionnantes, mais on peut s’en lasser. On veut les œuvres, on veut les maîtres. Ils sont là ! Oui, mais comment regarder ?  La peinture d’histoire ou de mythologie raconte. Là il n’y a pas d’explication. Une femme écrit. Surprise, elle lève la tête, regarde de face, sans expression. On se sent gêné. Bref ! On éprouve le besoin d’un mode d’emploi. Il n’est pas donné. Il faut l’inventer. En voici un, en trois temps.

Un parcours    

D’abord céder au saisissement devant l’incomparable qualité du faire : l’ensemble de la scène, l’architecture, les lignes maîtresses ; l’accord raffiné entre lumière et couleurs ; mais surtout le détail, soigné jusqu’à la perfection. C’est « la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune » de la Vue de Delft. Elle ne figure pas dans l’exposition. Mais depuis les pages de Proust dans La Prisonnière (1923) c’est la référence que ce petit pan, « si bien peint qu’il était, si on le regardait seul, d’une beauté qui se suffisait à elle-même. » De ces deux expressions soulignées, on tire le principe du regard qui convient à cette exposition.

Mais l’œil écoute. Sous ce titre Claudel a groupé ses textes sur la peinture et la sculpture (1946), dont une Introduction à la peinture hollandaise. L’œil écoute, et ce qu’il entend dans ces toiles, c’est le silence. La peinture est un art du silence, à la différence de tout art de la parole Il peut y avoir une peinture bavarde, mais la peinture de Vermeer et autres maîtres est un art du silence. « L’air y était saturé de la fine fleur d’un silence si nourricier… » Proust encore, évoquant les chambres de province qui « nous enchantent des mille odeurs qu’y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes, toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale que l’atmosphère y tient en suspens. » Ô Marie Noël… Eh bien ces lignes conviennent à merveille à ces intérieurs hollandais. Notons : en suspens, qui justifie cette observation de Claudel : « Je prétends que cette saveur secrète n’est absente d’aucune des compositions de ces anciens peintres. Il n’en est aucune qui à côté de ce qu’elle dit tout haut n’ait quelque chose qu’elle veuille dire tout bas. C’est à nous de l’écouter, de prêter l’oreille au sous-entendu.

À qui cette jeune femme écrit-elle ? D’où vient la lettre que celle-ci lit avec bonheur ? À quoi pense celle-là, debout devant son virginal ? Et cette autre, penchée sur son carreau de dentellière ? Jusqu’à quel secret conduit de pièce en pièce cette enfilade, avec ses coulées de lumière ?  Histoire suspendue, énigme posée, solution sous-entendue. Libre à nous de rendre au mouvement cet arrêt sur image, en lui prêtant un avant et un après. À la littérature de prendre le relais. Gaëlle Josse l’a fait à partir d’un tableau d’Emmanuel De Witte, Intérieur avec une femme au virginal (vers 1665, Rotterdam). Une femme nous tourne le dos, assise à son épinette, dans une chambre baignée de lumière matinale. Défi du pinceau à la plume. Lisez Les Heures silencieuses (Autrement, 2011). Le journal intime de celle que G. Josse appelle Magdalena, pudique confidence d’une féminité profonde est une merveille de délicatesse. Et mots de silence, comme ceux qui ferment La Porte étroite à l’heure du lucernaire : « Une servante entra, qui apportait la lampe. »

Une signature

L’œil, l’oreille, l’imagination. Ces trois approches s’enchaînent : la pure contemplation invite à écouter le silence, et du silence montent les mots de la fabulation, qui peuvent ramener à la contemplation. Car cette peinture de silence est aussi peinture d’âme. Elle l’est de soi, à qui sait regarder. Elle peut l’être explicitement. Dans les années 1670-1672, un client inconnu a commandé à Vermeer une Allégorie de la Foi catholique. Ce n’est plus de la peinture de genre. C’est une composition qui doit donner à voir quelque chose qui ne se voit pas, comme la foi, vertu théologale.

Comment a procédé le Maître ? Il a conçu son œuvre en mariant son métier et la foi qui était la sienne. Car en pays protestant, Vermeer est catholique, converti lors de son mariage en 1653. Aussi a-t-il conservé sa pièce habituelle, carreaux noirs et blancs, tenture de brocart écartée comme un rideau de scène. Au centre, vêtue de blanc et de bleu, assise, la main droite sur le cœur, une femme entre deux globes. Sous son pied, le globe terrestre : la foi règne sur le monde ; au-dessus d’elle, qu’elle contemple, une sphère de verre irisée des lumières que sont les réalités célestes. Autour d’elle, tout un ensemble de symboles. Au sol pomme mordue et serpent écrasé. Sur la petite table en forme d’autel, sur laquelle elle appuie son coude, une bible (ou un missel), un calice et un crucifix, qui affirment l’élément central de la foi catholique : l’Eucharistie et le sacrifice du Christ. Par derrière, dans la pénombre, une immense Crucifixion donne toute son ampleur à ces Vérités.

Pourquoi ne pas considérer ce Credo comme une étonnante signature apposée par Vermeer à l’ensemble de son œuvre ?


Musée du Louvre, Vermeer et les maîtres de la peinture de genre, 22 février – 22 mai 2017.

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