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Des jésuites au service des paysans d’Amazonie

Sylvain Dorient - Publié le 04/04/17

En Bolivie, le Cipca, fondé par la Compagnie de Jésus en 1970, promeut l'agroforesterie contre les grandes monocultures.

Les réformes agraires, entreprises par le gouvernement bolivien dès 1950, et qui se se poursuivent encore, ont permis à des paysans sans terre de bénéficier de deux à trois hectares de terres arables par famille. Pour ces déshérités, c’est un miracle, ils ont une source de revenus bien à eux qu’ils peuvent exploiter à leur guise. Beaucoup vont rapidement déchanter. Le terrain qui leur est confié est le plus souvent abîmé, asphyxié par des années de pratiques agricoles totalement inadaptées à la forêt amazonienne.

Agriculture horizontale

Contre toute attente, la terre d’Amazonie se révèle, à l’usage, bien « pauvre ». Défrichée pour y planter du riz, elle ne donne pratiquement plus rien au bout de quelques années. Devant ce constat, les colons envoyés dans la forêt équatoriale abandonnent le terrain pour en exploiter un autre plus loin, aggravant chaque année la déforestation. Or, la majorité des paysans ne sont pas mieux armés que leurs prédécesseurs pour exploiter cette terre épuisée. Certains d’entre eux, pourtant, ont repris à leur compte des recettes issues de l’agroforesterie traditionnelle, et ont démontré que leur terre pouvait suffire à produire et à les nourrir dignement. L’agroforesterie consiste à cultiver sous les arbres, en associant élevage ou maraîchage et sylviculture sur la même parcelle. En exploitant le cacao, l’Inga, le citron ou l’arbre à pain et en cultivant plusieurs espèces sur un même terrain, ils parviennent à dégager des revenus, sans détruire leur environnement. 

Les jésuites à la binette

La Compagnie de Jésus, constatant l’importance du problème, a créé le Centro de Investigación y Promoción del Campesinado (Centre de recherche et de promotion des agriculteurs, Cipca) dès 1970 pour apprendre les recettes qui fonctionnent et les proposer aux agriculteurs qui en ont besoin. En près d’un demi-siècle, il a accumulé une expérience reconnue par le gouvernement bolivien, qui s’associe désormais au travail des hommes en noir. 

Conscients qu’un paysan n’ira pas chercher de conseil auprès d’un ingénieur agronome tout juste débarqué de la ville, les responsables du Cipca recrutent des locaux pour leurs proposer des formations. Quand l’un d’entre eux parvient à faire tourner son exploitation, son voisin est bien plus enclin à suivre son exemple. 

Lors de leurs tournées, les Jésuites visitent les terrains, prennent des notes, corrigent les méthodes de culture : « Après une inondation qui avait dévasté une exploitation de cacaotiers, un padre, les pieds dans la boue, prenait sur les arbres la mesure du point le plus haut atteint par les eaux. » Cette mesure sert, par la suite à déterminer la hauteur à laquelle il faut tailler les arbres, pour que les fruits ne soient plus submergés. Si la catastrophe survenait le lendemain, la récolte ne serait plus menacée. Depuis peu, le Cipca enseigne aux paysans à se servir d’un GPS : il leur sert à retrouver la position des arbres à noix du Brésil, dont le fruit assure un utile complément de revenu. 

Chaque pépin compte

Cette agriculture, qui utilise à son profit les forces de la nature, demande de la science, des échanges et des ajustements. Le Cipca aide les producteurs à mettre leurs fruits en vente via des circuits courts. Il met aussi en commun les semences des fruits, utilisant chaque ressource avec sens du détail et de l’économie. « Quand je visitais une exploitation et qu’on me faisait goûter un fruit, il ne fallait pas cracher les pépins n’importe où. Ils étaient consciencieusement stockés ! », s’amuse Walter Prysthon, chargé de mission du CCFD — Terre Solidaire, venu sur place étudier les méthodes des jésuites. Ces paysans ne sont pas riches, mais ils ont de quoi vivre et envisager l’avenir avec optimisme. 

« Je dors tranquille »

Parmi les paysans qu’il a rencontrés, Seferino Cuentas est un cas d’école. Débarqué avec son balluchon sur une terre épuisée par la surexploitation, il s’est mis à faire comme tout le monde : il cultivait du riz à grand renfort d’engrais. « Je devais m’endetter pour obtenir les engrais, planter toujours plus de riz. Je travaillais dur le jour et dormais mal la nuit ». Il est progressivement passé à la polyculture, sans engrais et l’assure : « À présent, je dors tranquille ».

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