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L’histoire de Gabi, SDF, converti, baptisé

Gabi

Inès Rougemont - Publié le 23/03/17

Alors que le collectif Les Morts de la Rue a rendu hommage ce mardi 21 mars aux 500 SDF morts dans la rue en 2016, voici la belle histoire de Gabriel, né Djamel, sans-abri parisien, paroissien de Sainte-Marie des Batignolles, mort en 2014. Son amie Inès, journaliste, se souvient.

Il avait de l’allure, des yeux verts avec de longs cils, les cheveux ébouriffés, mais il faisait plus vieux que son âge. Toujours en costume, chemise et cravate noire, il récupérait tous ses habits à la paroisse. Il était connu pour ses chaussures, les plus vernies du XVIIe arrondissement!

Il fut un temps où Djamel était déménageur, mais il a atterri dans la rue après son divorce. Il restait cependant en contact avec sa famille et souvent on le voyait arpenter le mètre carré de trottoir dont il était maître avec un BlackBerry (oui Djamel avait un téléphone) collé à l’oreille, se disputant avec quelqu’un, sa sœur généralement.

Djamel s’occupait beaucoup des autres. Quand j’étais jeune diplômée de l’école de journalisme de Strasbourg, j’avais beaucoup de difficulté à trouver un travail. Lui, qui connaissait tout le quartier et toute la paroisse des Batignolles, avait dégoté le contact d’une journaliste de La Croix. Il m’avait alors transmis sa carte. Je ne peux qualifier l’émotion qui m’a traversée au moment où il m’a tendu le bout de carton. Comment lui, qui n’avait rien, pouvait prendre le temps de s’occuper de quelqu’un comme moi qui avait tout ?

Un jour, il avait trouvé des livres et il en faisait vaguement commerce en bas de la maison. Un autre jour, il avait trouvé un fauteuil dans lequel il trônait, tel un prince, toujours en costume et accroché à son téléphone. Mais Djamel n’était pas simplement un personnage du quartier. C’était un mondain impénitent. Avec mes frères nous avons passé des heures à discuter avec lui, de tout et de rien. Parfois, même, il fallait faire la queue pour lui dire bonsoir car il était déjà en conversation avec la Croix Rouge, le Secours catholique ou le Secours populaire.

Souvent la rue isole. Pourtant, jamais je n’ai vu quelqu’un d’aussi entouré et je crois que son entrée dans l’église du quartier n’y est pas pour rien. Nous avons souvent échangé avec lui sur la religion, il nous posait beaucoup de questions.

« Petit prince »

Un jour il avait fait irruption à la messe, ivre. Le prêtre lui avait souhaité la bienvenue mais en lui intimant le silence. Et à la façon du « Petit Prince », l’un et l’autre ont commencé au fil des semaines à s’apprivoiser. Djamel est devenu membre de la communauté de Sainte-Marie des Batignolles et a souhaité faire sa préparation au baptême. Fort des relations que nous avions tissées avec lui, il lui est naturellement venu à l’idée de demander à mon frère d’être son parrain.

Au fil du temps, Djamel, devenu Gabriel/Gabi n’allait pas bien et à plusieurs reprises il a demandé à Édouard (mon frère) des médicaments. Je me souviens l’avoir houspillé un jour, en lui disant qu’on ne le voyait plus, que cela nous inquiétait et qu’il fallait qu’il prenne soin de lui. Lorsqu’il est décédé, nous avons beaucoup pleuré. Non pas parce que c’était de circonstance mais parce que nous perdions un ami.

Son corps a été rapatrié par les siens en Algérie. À Sainte-Marie, il y a eu une messe, très émouvante et nous y avons ri. Sur le petit memento de ses obsèques, il y avait une photo de lui le jour de son baptême. Il avait l’air enfantin et si heureux, transcendé, illuminé et rieur. Il avait rajeuni de 10 ans. Il était beau.

Gabi avait un sacré caractère, un cœur énorme et une énergie solaire. Souvent je pense à lui. Je pense que les autres aussi. Il a été et il est encore dans nos vies. On n’oublie pas un soleil comme ça. Gabi est sur ma table de nuit, je suis sûre qu’il veille sur moi, sur nous.




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