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Emmanuel Macron, l’incompréhensible

©JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
Le candidat Macron en meeting
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La starisation fait-elle la carrure présidentielle ?

« Sa conversation était plate comme un trottoir de rue et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie », écrit Flaubert de Charles Bovary, le médiocre médecin de campagne qui a épousé Emma la rêveuse. Emmanuel Macron serait-il une incarnation du bovarysme en politique ? Le charismatique leader d’En marche ! serait-il un Charles Bovary en pleine rébellion ? En meeting, le candidat n’épargne pas les platitudes à son auditoire, égrénées d’un ton monocorde, semblant ne même pas adhérer à ce qu’il raconte. De temps à autre, comme frappé par un éclair de lucidité, il hausse le ton, laissant sa voix se perdre dans les aigus, mais ne peut s’empêcher de tomber dans l’excès inverse. Souvent, on s’ennuie. Et on a peine à comprendre pourquoi des salves d’applaudissements viennent, de façon régulière, ponctuer ce long robinet d’eau tiède.

En meeting, le ventriloque et les pantins

La réponse nous a été fournie il y a quelques jours par une vidéo de qualité passée relativement inaperçue, postée sur YouTube par le compte « Une autre vérité ». Elle présente, en 18 minutes, le déroulement du meeting à Lyon du candidat d’En marche !. Sur l’application Telegram, les membres de la « team Ambiance » préalablement inscrits et arrivés sur place 1h30 avant le début du meeting reçoivent des indications minute par minute. « Merci de bien regarder vos messages pendant le discours » est-il précisé au début. Ainsi chacun sait en temps réel quand applaudir, quel slogan scander, quand se lever ou taper des pieds. Ils sont avertis en avance du moment où le candidat s’apprête à arriver, de celui où son discours atteint un sommet ou s’achève en apothéose. C’est grâce à ce procédé savamment mis en place (malgré quelques ratés) que les observateurs médiatiques ont pu dire que l’ambiance des meetings macroniens étaient animée.

La vidéo détaille en particulier l’attitude du public « normal », à l’écoute et un peu figé : « C’est la France des métropoles, elle est formidablement importante, elle réussit, elle est là. C’est Lyon, c’est Paris, c’est Marseille ». Sur la légalisation de l’IVG : « Il a fallu une majorité de droite et de gauche pour la voter ». Et soudain, on voit une horde de jeunes à tee-shirt s’embraser unanimement pour cette phrase, des « Macron président » retentir de plus belle, tandis que le reste du public reste assis et muet. D’ailleurs, de temps en temps, on ne peut que s’étonner de cette divergence très marquée entre un public attentif et les fans, noyés sous les messages « on lève les drapeaux ! » et « n’hésitez pas à vous lever, ça va monter tout seul ».

Il existe quelque chose de profondément étrange dans l’émergence si rapide du personnage Emmanuel Macron sur la scène politique. Chaque jour qui passe nous donne l’impression que fatalement, à un moment ou à un autre, la peinture murale du Truman Show va devenir visible, et que cette forme de comédie va prendre fin. Car toute la campagne de Macron est semblable à une gigantesque pièce de théâtre. La facture de cette falsification à grande échelle est soignée mais le temps passe et les coutures rutilantes finissent par craquer.

La vanité des formules et le procédé des consignes diffusées par smartphone font passer le personnage pour un ventriloque et ses fans pour des pantins téléguidés à distance. Évidemment, les meetings politiques sont toujours théâtralisés, mais ceux de Macron poussent à l’extrême la mise en scène. Ils ont perdu toute spontanéité, toute manifestation d’adhésion libre. Tout est calculé au millimètre. Et ça marche moyennement, attendu que la « team ambiance », agissant comme le levain destiné à faire gonfler la pâte du public, est bien souvent déchaînée, mais seule.

La starisation fait-elle la carrure présidentielle ?

On évoque régulièrement la « carrure présidentielle » d’hommes ou de femmes politiques qui prétendent accéder à la magistrature suprême. Souvent, cela fait référence à une carrière politique relativement longue, aux responsabilités endossées par le passé et à la solidité d’un programme. Macron ne peut se prévaloir d’aucune de ces caractéristiques. Mais il a besoin de cette fameuse « carrure présidentielle », brevet médiatique et gage de crédibilité dans l’opinion. Et l’artificialité de ce procédé n’en devient que plus visible. Les unes mensuelles de Match figurant Brigitte et Emmanuel qui se suivent et se ressemblent n’arrivent plus à cacher l’artificialité de la pose, du sourire. Une indescriptible gêne finit même par s’installer.

Sa communication est très pro, jeune et digitale. Pourtant, il est certainement aussi l’homme politique le plus raillé d’Internet et des réseaux sociaux supports d’opinions, tels que Facebook ou Twitter.

La réunion du populisme et du mépris de classe

En visite à l’Étang d’Or, près de Montpellier, chez un pêcheur d’anguilles, en mai 2016, Emmanuel Macron rentre dans sa voiture, discutant avec un conseiller devant la caméra de France 2, avec un enthousiasme enjoué : « Bon, c’est pas triste ! C’est sympa, c’est des gens attachants, il est bien ce mec-là, c’est un visage du pays. Les gens pensent que c’est ringard. Mais il exporte, c’est incroyable ! C’est des gens courageux qui bossent, il est pragmatique, il est pas manchot lui hein, il sait comment vendre les trucs, il s’démerde bien, il modernise son truc, il est courageux ».

Tout en parlant, il se nettoie les mains au moyen d’une lingette durant plusieurs minutes avec vigueur. Ce bref intermède, disponible dans le documentaire Macron, la stratégie du météore, laisse songeur quant à sa vision du monde du travail et de la France rurale. Comme s’il venait de sortir de son bureau et de découvrir pour la première fois ces « braves gens aux mains sales ». Par la suite, il leur préférera, mondialisation oblige, les discours en anglais.

Le populiste d’extrême centre (pour reprendre l’expression de Romaric Godin dans La Tribune, en novembre dernier) tient à chacun le discours qu’il croit que ce chacun veut entendre.

Cet esprit supérieur et cultivé – il avait ravi la droite en juillet 2015 en affirmant dans Le 1 qu’il manquait un roi à la France, peut-être s’y voyait-il déjà ? – est pourtant capable des pires bourdes : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture, en France. Elle est diverse », ou encore lorsqu’il déclare que la colonisation a été un « crime contre l’humanité », maladroitement transformé en « crime contre l’humain » – comparant ainsi une vaste période historique durant laquelle la France a aussi unifié, modernisé et assaini toute une région, alors colonie ottomane, à un génocide. Lorsqu’il s’éloigne du texte pré-écrit à Toulon, le 18 février, l’envolée lyrique tourne à la catastrophe : « Parce que je veux être président, je vous ai compris et je vous aime. Parce que la République, elle doit aimer chacun ! Voilà, les amis, ce que je voulais vous dire ». Outre le « je vous ai compris » plagié sur De Gaulle, asséné sans arrière-pensée à des descendants de pieds-noirs, l’ordre de la proposition est révélateur : ce n’est pas parce qu’il a compris les Français et qu’il les aime qu’il souhaite devenir leur président, mais bien l’inverse.

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