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« Amoris Lætitia », impossible à interpréter ?

© Antoine Mekary / ALETEIA

Pope Francis leads his weekly general audience in St. Peter's Square in Vatican City, October 26, 2016. © Antoine Mekary / ALETEIA

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L'agitation et la confusion médiatique autour de l'exhortation papale proviennent de différentes conceptions de la conscience. Explications.

La focalisation des synodes de la famille autour de la question de la communion des personnes divorcées remariées est un piège. François l’a toujours dit. Cependant, force est de constater que la réception de l’exhortation apostolique post-synodale La joie de l’Amour ou Amoris Lætitia (AL) se réduit tant dans l’Église que dans les médias à cette question.

Des conférences épiscopales (d’Argentine, de Malte, d’Allemagne … ) émettent des normes qui semblent parfois contredire les propos authentiques du Pape. Le cardinal Müller, préfet pour la congrégation de la foi, a tout récemment répondu à ces décisions épiscopales dans une revue. Sa prise de position a été reprise par l’agence romaine I.Media.

Avec le filtre médiatique qui présente François comme un Pape de rupture et le déferlement de propos contradictoires entre cardinaux, la confusion est grande. Certains la sème largement sur Internet.

Honnêtement, nous ne savons parfois plus trop ce qu’il faut penser. Aurions-nous rien appris de saint Jean Paul II puis de Benoît XVI ? Leur brillant pontificat nous laisse un héritage lumineux, notamment sur la conscience.

François engendrerait la confusion ? « Son texte sur la famille n’est qu’une méditation personnelle, qui n’engage pas l’Église » pensent les uns. « Le Pape a enfin abattu le mur d’intolérance d’une Église fermée et rétrograde » affirment les autres.

L’élection du pape François peut être faussement vue comme une revanche des déçus du pape Benoît XVI, afin de renverser sa théologie conservatrice. Une erreur funeste.

Pas facile d’aller à la source de la pensée du Saint-Père, tant chacun semble jouer sa propre partition, sans se préoccuper d’une vision d’ensemble.

En prenant la conscience comme clef de lecture, comme fil rouge, essayons d’y voir plus clair.

Tout d’abord AL ne sort pas du néant. Ce document magistral, cette mine pastorale s’inscrit dans le riche patrimoine de l’Église. Un document à lire et à relire ! Les Écritures ne sont pas toujours très claires et pourtant il s’agit de la Parole de Dieu. Le Magistère de l’Église nous donne les moyens d’une authentique interprétation. Ce sont plutôt les différentes herméneutiques qui portent à la confusion.


Lire aussi : Petits indices pour bien comprendre Amoris Lætitia


Le blog italien « Come Gesù » tente d’énumérer une liste des différentes interprétations d’AL. Il discerne quatre groupes :

– le premier est, d’une manière assez nette, contraire à AL : les représentants les plus extrêmes soutiennent, bien que le Pape dise le contraire, qu’en réalité il désire changer l’enseignement de l’Église. Selon eux, en pratique, la vraie indissolubilité n’existe plus. Ce ne sont pas seulement les tenants de Mgr Lefebvre qui soutienne cette position, mais différents catholiques rigoristes qui, pour ne pas tomber dans le paradoxe de devoir dire que le Pape est hérétique, tentent de soutenir qu’AL n’a pas le rang d’un texte du Magistère. Les dubia des quatre cardinaux, dont le cardinal Burke, se rangent dans ce premier groupe.

– Un second groupe se limite à offrir des discours généraux qui applaudissent l’exhortation papale ou des synthèses du document et qui pointent du doigt certains aspects sans toutefois entrer dans le chapitre VIII (accompagner, discerner, intégrer – situations irrégulières).

– Un troisième groupe est simplement enthousiaste de la nouveauté et dit substantiellement : il y a des années que nous donnons la communion aux personnes divorcées-remariées, et donc finalement le Pape également dit que cela peut se faire.

– Un quatrième groupe, toutefois moins nombreux, souligne avec des arguments difficiles et bien réfléchis que le Pape ne change pas la doctrine sur le mariage, mais change l’attitude pastorale: cela concerne le fameux « discernement », ou encore mieux la vision du cas par cas qui cherche à intégrer les personnes dans la communion avec Jésus.

Je me range dans le quatrième groupe avec la conviction que la conscience joue un rôle clef pour une juste compréhension du texte papal. La conscience est au cœur du débat et oriente l’interprétation d’AL.

Cette agitation et cette confusion médiatique proviennent de différentes conceptions de la conscience. Ces dernières restent malheureusement l’une des causes d’un schisme interne à l’Église, comme le démontre le refus de la liberté religieuse définit par le Concile Vatican II.


Lire aussi : La pénitence et l’Eucharistie pour les divorcés-remariés : oui, mais dans quelles conditions ?


Cheminer pour prendre conscience de notre situation devant Dieu

La loi de la gradualité, déjà présente dans l’encyclique sur la morale de saint Jean Paul II, est développée et approfondie par le pape François. Cette itinéraire, cette prise de conscience procèdent par petits pas. François précise bien :

« Il s’agit d’un itinéraire d’accompagnement et de discernement qui oriente ces fidèles à la prise de conscience de leur situation devant Dieu. Le colloque avec le prêtre, dans le for interne, concourt à la formation d’un jugement correct sur ce qui entrave la possibilité d’une participation plus entière à la vie de l’Église et sur les étapes à accomplir pour la favoriser et la faire grandir. Étant donné que, dans la loi elle-même, il n’y a pas de gradualité (cf. Familiaris consortio , n. 34). (…) Pour qu’il en soit ainsi, il faut garantir les conditions nécessaires d’humilité, de discrétion, d’amour de l’Église et de son enseignement, dans la recherche sincère de la volonté de Dieu et avec le désir de parvenir à y répondre de façon plus parfaite.

Ces attitudes sont fondamentales pour éviter le grave risque de messages erronés, comme l’idée qu’un prêtre peut concéder rapidement des ‘‘exceptions’’, ou qu’il existe des personnes qui peuvent obtenir des privilèges sacramentaux en échange de faveurs. Lorsqu’on rencontre une personne responsable et discrète, qui ne prétend pas placer ses désirs au-dessus du bien commun de l’Église, et un Pasteur qui sait reconnaître la gravité de la question entre ses mains, on évite le risque qu’un discernement donné conduise à penser que l’Église entretient une double moral ». (AL 300)

Ceci exprime clairement que l’enseignement moral de l’Église n’a pas changé. François n’est pas un Pape de rupture, mais celui qui poursuit, selon les propres mots de Benoît XVI en 2005, l’herméneutique de la réforme.

La pédagogie du petit pas

Sainte Thérèse de Lisieux est une sainte très chère au pape François. Dans ses écrits, elle raconte son expérience en face de l’escalier de la sainteté. Elle comprend que l’ascenseur divin viendra la chercher. Alors, elle reste petite et lève son petit pied. AL reprend en filigrane cette expérience de vie.

Pour le cardinal Schönborn, le mot central d’AL est la « pédagogie »: « Le pape François est jésuite, il est pédagogue, il a enseigné longtemps, il a exercé la fonction de pédagogue, et on le sent dans tout ce document. Lisez le chapitre sur l’éducation, le chapitre 5, et mettez-le en rapport avec le chapitre 8, sur comment accompagner les situations difficiles, les situations irrégulières. Et vous verrez qu’il y a une grande proximité.

Ce qu’il dit sur l’éducation de la conscience : ne pas penser que la conscience s’éduque en mettant partout des panneaux d’avertissement, mais de l’éveiller. Donc, pour moi, le terme clef de ce document, c’est l’accompagnement, c’est cette attitude pédagogique d’un père avec ses enfants, d’un maître qui accompagne des jeunes dans la croissance. D’où l’importance du mot croissance. Se réjouir des petits pas de croissance : ça, c’est tout à fait sa pédagogie ». Pour l’archevêque de Vienne, AL opère la synthèse entre saint Thomas (la morale de vertus) et saint Ignace de Loyola (le discernement).

Saint Augustin : « Mieux vaut marcher en boitant vers la vie éternelle, que de courir adroitement vers l’enfer ».

AL décline en profondeur cette pédagogie des petits pas qui nous donne de gravir les marches une par une. Ces citations d’AL montre encore une fois cette pédagogie du Pape :

« Rappelons-nous, qu’ un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut être plus apprécié de Dieu que la vie extérieurement correcte de celui qui passe ses jours sans avoir à affronter d’importantes difficultés. » (AL 305)

Dans le livre Le nom de Dieu est Miséricorde, Andrea Tornielli raconte une jolie anecdote. Avant l’édition du livre, François a demandé de changer une de ses phrases : « La médecine existe, la guérison aussi, si seulement nous faisons un petit pas vers Dieu ». Après une relecture, le Pape demande à Andrea Tornielli d’écrire plutôt : « (…) Ou avons au moins le désir de faire ce petit pas ».

Maturation personnelle, petit pas, loi de la gradualité ou plan incliné, voilà les nouveaux mots d’AL : « J’invite les fidèles qui vivent des situations compliquées, à s’approcher avec confiance de leurs pasteurs ou d’autres laïcs qui vivent dans le dévouement au Seigneur pour s’entretenir avec eux. Ils ne trouveront pas toujours en eux la confirmation de leurs propres idées ou désirs, mais sûrement, ils recevront une lumière qui leur permettra de mieux saisir ce qui leur arrive et pourront découvrir un chemin de maturation personnelle. Et j’invite les pasteurs à écouter avec affection et sérénité, avec le désir sincère d’entrer dans le cœur du drame des personnes et de comprendre leur point de vue, pour les aider à mieux vivre et à reconnaître leur place dans l’Église » (AL 312).

Le pape François nous exhorte : ni rigorisme, ni laxisme

Pour résoudre cet affrontement entre le laxisme et le rigorisme, le cardinal Müller préconise de lire Amoris Lætitia dans son ensemble, et non pas seulement quelques « petits passages ». Une note de bas de page du chapitre VIII du document, sur les situations de couples fragiles, provoque des interprétations différentes.

Pour les tenants du rigorisme moral, la loi divine joue un unique rôle. Ils la conçoivent comme purement extérieure (la Loi de Dieu, ou « théonomie »). De leur côté, les tenants du laxisme ne veulent surtout pas de cette volonté, de cette norme extérieure à l’homme, vue comme une aliénation de la liberté. La conscience personnelle est alors conçue comme un rempart créateur qui protège contre ce totalitarisme ecclésial.

Dans son Encyclique sur la morale Veritatis Splendor, saint Jean Paul II parle plutôt d’une « théonomie participée » (Veritatis Splendor n°41), une loi divine à laquelle nous participons, « car l’obéissance libre de l’homme à la Loi de Dieu implique effectivement la participation de la raison et de la volonté humaines à la sagesse et à la providence de Dieu ».

Même vision chez Benoît XVI : « Le Pape n’impose rien de l’extérieur, car sans la conscience il n’y aurait pas d’Église. Cette dernière est un service à la conscience, qui est un organe, comme la capacité de parler qui croît et grandit lorsque quelqu’un parle à l’enfant; ainsi la conscience a besoin de quelqu’un d’extérieur à elle-même qui la motive et la rende forte et solide. L’homme est sous la protection de Dieu et le gouvernant illuminé est devenu l’État-tyran, de fait totalitaire… ». Chez les Grecs, Antigone résista au tyran « étatique » qui lui refusait d’ensevelir son frère.

Nous voyons ainsi  s’affronter deux tendances : les tenants de la seule Loi divine (qui conduit au rigorisme des pharisiens) et les tenants de la conscience personnelle créatrice (qui conduit au laxisme). Le pape François ne promeut ni l’une, ni l’autre. Le père S. Pinckaers a renouvelé l’enseignement de la morale, soit quitter la morale de la loi ou de l’obligation et redécouvrir la morale des vertus, du bonheur, celle de la somme théologique. Pour ce père dominicain, saint Thomas d’Aquin décrit l’homme comme étant « viator », en marche vers la vie éternelle. Saint Thomas accorde également une place centrale à la conscience.

Vertitatis Splendor de saint Jean-Paul II cite ainsi la sagesse de l’Ancien Testament : « Dieu a laissé l’homme à son conseil (Siracide 15,14), afin qu’il cherche sont Créateur et qu’il parviennent librement à la perfection ».

« Ceux qui parlent trop »

Le cardinal Müller remarque que « le magistère du Pape est à interpréter seulement par lui, ou à travers la Congrégation pour la doctrine de la foi ». « Ce ne sont pas les évêques qui interprètent le Pape », précise-t-il, car cela constituerait une « inversion de la structure de l’Église catholique ».

« À ceux qui parlent “trop, le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi conseille ainsi “d’étudier d’abord la doctrine sur la papauté et l’épiscopat. En tant que “maître de la Parole, un évêque doit être le premier à être “bien formé, pour ne pas risquer d’être “un aveugle qui guide d’autres aveugles. François s’exprime également dans ce sens : « il manque souvent aux ministres ordonnés la formation adéquate pour traiter les problèmes complexes actuels des familles » (AL 202)

Le cardinal Müller précise ensuite que pour un catholique, il ne peut y avoir de contradiction entre la doctrine et la conscience personnelle : c’est « impossible ». Voyons pourquoi.

Lire la suite sur le blog « Le Suisse Rom@in »


Retrouvez l’intégralité du texte d’Amoris Lætitia ici 


 

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