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Lettre à un catholique identitaire

Cyril BADET/CIRIC
30 avril 2014 : Monument aux morts à Margny sur Matz dans l'Oise (60), France. April 30, 2014: Memorial in Margny sur Matz, Oise (60), France
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Ce n’est pas tant que l’adjectif « identitaire » s’apparie bien mal avec le mot « catholique », mais que ce dernier ne peut se combiner avec aucun autre.


Pour remettre la lettre dans son contexte :
« Les catholiques ont-ils un problème d’identité ? Deux approches en débat »


Cher B*******,

en écho aux débats qui agitent en ce moment les catholiques français, tu m’as dit l’autre soir, non sans quelque prudence, que tu te définissais comme un « catholique identitaire » ; je t’ai répondu que je connaissais trop bien la sincérité et la profondeur de ton engagement à la suite du Christ pour y croire, tu as souri, et nous sommes rapidement passés à autre chose. Permets-moi d’y revenir, avec l’esprit d’escalier qui ne me quitte pas, et de t’expliquer plus nettement ce que je voulais dire par là.

Je me souviens d’avoir entendu un jour avec surprise Gustavo Gutierrez, le « père » de la théologie de la libération, critiquer les dérives issues de ce mouvement ; il s’en prenait notamment au nom d’un groupe latino-américain, « Chrétiens pour le socialisme », en soulignant qu’une telle expression n’avait pas de sens : « Si je suis chrétien, c’est pour le Christ. Je ne peux pas être chrétien pour autre chose. Sans quoi je ne suis plus chrétien… »

J’y repensais ces jours-ci, dans les discussions parfois enflammées qui ont suivi la publication du petit essai roboratif d’Erwan Le Morhedec, Identitaires. Le mauvais génie du christianisme. Ce blogueur catholique influent dénonce avec vigueur l’opération de récupération menée par quelques entrepreneurs politiques venus souvent de l’univers néo-païen qui cherchent à séduire des croyants sincères, inquiets des évolutions du monde. J’ai lu quelques réactions de chrétiens qui, de bonne foi, s’inquiètent d’un tel ouvrage. Certes, reconnaissent-ils, l’expression « catholique identitaire » est contradictoire, si l’on se souvient que catholique signifie précisément « universel » ; bien sûr, la littérature dite « identitaire » fourmille d’attaques virulentes contre le magistère de l’Église et notamment tous les derniers papes, accusés d’être, à trop prêcher l’Évangile, les fossoyeurs du christianisme en Occident. Pourtant, se disent ces prudents, en ces temps difficiles, il convient de se serrer les coudes ; évitons ces divisions dont le catholicisme français est si friand depuis des siècles.

Cette prudence s’imposerait sans doute s’il ne s’agissait que de débattre de la compatibilité de tel ou tel positionnement politique avec l’enseignement de l’Église. Le magistère n’a jamais défendu la disparition des identités ni des frontières au nom d’un universalisme abstrait, et je respecte ton attachement à une mémoire et une culture qui font de toi ce que tu es. Mais si je reprends cette discussion avec toi, c’est que l’enjeu me paraît bien plus grand. Ce n’est pas tant que l’adjectif « identitaire » s’apparie bien mal avec le mot « catholique », mais que ce dernier ne peut se combiner avec aucun autre. La foi a sa propre finalité : conduire à la vie divine. Elle ne peut pas servir à autre chose. Car quand on essaie de l’utiliser pour d’autres fins, elle cesse d’être la foi. Elle aura beau en conserver toutes les marques extérieures, elle ressemble alors à la foi comme un cadavre ressemble à la personne qu’on a aimée. Utiliser la foi chrétienne, ce n’est ni plus ni moins que la dénaturer, la détruire, car elle devient alors idolâtrie ; quand bien même tous les articles du Credo resteraient intacts, elle n’aurait plus pour objet le Dieu vivant. « On se fait une idole de la vérité même, nous prévient Pascal, car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu, et est son image et une idole qu’il ne faut point aimer ni adorer. »

C’est bien l’idolâtrie qui me guette, quand je réduis Dieu à une idée qui me plaît, quand il n’est plus qu’un élément d’un système, qu’il ne sert plus qu’à confirmer mes convictions et à me donner raison. Une idée, quelle qu’elle soit, n’est pas le Dieu vivant — vivant, car toujours inattendu, plus grand que toutes mes réductions, constamment capable de me surprendre et de me bousculer. Idolâtrie encore, quand on place son amour dans des abstractions, quelles qu’elles soient, même légitimes, même bonnes : la nation, la culture française, le prolétariat, les pauvres, et même « l’humanité ». On peut y être légitimement attaché, mais jamais préférer ces abstractions à ceux-là seuls que nous avons à aimer de tout notre cœur : ces personnes concrètes qui sont, toutes, la vivante image de Dieu. On ne peut en sacrifier une seule par amour d’une abstraction : le sabbat est fait pour l’homme, et pas l’homme pour le sabbat.

Il est tentant de vouloir faire du christianisme une religion civile, au service d’un ordre politique, mais nous ne pouvons pas oublier que les premiers martyrs sont morts parce qu’ils préféraient le Dieu vivant aux dieux de la cité, garants du bon fonctionnement de l’Empire. Et quand nous sommes tentés d’utiliser notre foi au service d’objectifs politiques même parfaitement défendables, comme l’unité nationale ou la concorde civile, nous ne pouvons pas oublier que c’est précisément, selon les mots de Caïphe, « pour que l’ensemble de la nation ne périsse pas » (Jean 11, 50) que le Christ a été mis en croix.

Je ne suis pas naïf, et je sais bien que toujours, des aventuriers politiques, de tous les bords, chercheront à récupérer la foi à leur profit ; après tout, il est dans la nature même de la politique de faire feu de tout bois. Mais comment ne me serait-il pas infiniment douloureux de voir des chrétiens de ta trempe gâcher, par leur faute, leur générosité et leur enthousiasme sincère au service d’une fausse image de Dieu ? Je n’oserais plus me dire ton ami, si je n’essayais au moins de te mettre en garde.

« Petits enfants, méfiez-vous des idoles ». C’est ainsi que le vieux saint Jean terminait sa première lettre, par un avertissement qui n’a rien perdu de son actualité, même si nous ne sommes plus tentés de sacrifier à Jupiter ou à Neptune. C’est un combat exigeant que de refuser, en soi, la tentation de l’idolâtrie. Mais ne me dis pas qu’il te fait peur, à toi qui aimes justement les défis et les combats. La véritable virilité chrétienne, c’est sur ce terrain qu’elle s’exprime. C’est là que nous avons besoin de courage et d’endurance, pour n’oublier jamais que le salut offert en Jésus-Christ dépasse largement les royaumes de la terre, avec leur illusoire gloire, que ne cesse ne nous proposer le prince de ce monde.

Compte sur ma prière comme sur mon amitié.

Ton frère, Adrien


Lire aussi : 

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La tribune de l’abbé Fabrice Loiseau : « Le christianisme ne sera jamais culturellement ou politiquement neutre »

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