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Sommes-nous tous transhumains ?

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Ne faisons pas l'erreur, en tant que chrétiens, d'avoir peur d'aborder le sujet du transhumanisme.

En tant que chrétiens, l’erreur serait d’avoir peur du transhumanisme au point de l’ignorer. L’erreur serait de se replier sur nos certitudes chrétiennes et de couper le dialogue. Non. Certaines innovations technologiques auront de toute façon lieu avec ou sans notre assentiment, d’autres sont positives et même souhaitables, il faut donc confronter la pensée transhumaniste de front, en vérité, et utiliser le discernement et l’intelligence pour confondre ses failles éthiques, morales et spirituelles.

Pour l’essayiste Franck Damour, auteur de la Tentation transhumaniste [1], c’est même une nécessité vitale afin de ne pas « laisser cette idéologie seule dessiner notre avenir, comme cela semble être le cas pour des acteurs de la nouvelle économie aux confins du numérique et du biologique qui, de la Californie aux rives de l’Asie, rêvent de faire de l’homme un être immortel ou à tout le moins de tuer la mort. Mais ce débat doit se tenir dans le cadre des règles de pensée communes, et non dans le cadre des règles de pensée du transhumanisme. Or, certaines thèses du transhumanisme s’installent peu à peu dans le langage commun par la mise en place d’un forçage des mots qui génère un forçage du raisonnement. [2]  »

Et l’auteur d’attirer notre attention sur deux idées dangereuses qui sont en passe de devenir des lieux communs, des modes de pensée inconscients et donc admis par la majorité.

D’abord l’idée que l’homme est transhumain depuis longtemps, sinon toujours en portant des lunettes, en buvant du café, en utilisant un sextant, etc. Or s’il est vrai que l’utilisation de la technologie fait partie de la nature humaine, c’est au mieux un abus de langage, au pire une manipulation, que de nommer toutes les technologies comme étant « transhumaines ». L’utilisation de la pensée tronquée de Pic de la Mirandole ou Francis Bacon par les transhumanistes fait partie de la même dialectique. Non, toutes les innovations technologiques ne sont pas transhumaines en essence, c’est-à-dire qu’elles ne se relient pas nécessairement à la volonté de changer la nature profonde de l’être humain et ce, même si elles bouleversent notre vie ou notre conception du monde.


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Le deuxième forçage des mots et des idées mis en évidence par Damour est l’expression de plus en plus courante d’ « humain augmenté » (human enhancement) qui présuppose un homme quantifiable, totalement mesurable. Avec raison, l’auteur clame « Non, l’humain ne peut pas être augmenté. Seules ses capacités peuvent l’être. Le transhumanisme n’entend pas seulement soutenir l’usage de la technologie par l’homme, il entend remplacer la vie humaine par la croissance technologique, en laissant croire qu’avoir ou pouvoir plus permettra d’être plus [3]. »

Cette prise de conscience est essentielle pour pouvoir discuter avec intelligence du transhumanisme. Depuis l’utilisation du premier silex, l’homme utilise la technique et la technologie pour améliorer ses capacités. Les prothèses ultra légères et articulées ne sont que l’amélioration du crochet du pirate. Elles ne changent pas la nature de l’homme. Par contre, changer le cerveau biologique par un cerveau positronique ou télécharger la conscience sur Internet, changera la nature de l’être humain de manière profonde et irrémédiable.

Il faut donc à tout prix bien poser les termes du débat et éviter de tomber dans un certain piège qui consiste à faire l’amalgame entre toutes les innovations technologiques afin de discréditer les transhumano-sceptiques en les taxant de réactionnaires technophobes.

Et l’auteur de terminer son article en posant bien les enjeux : « Peut-être sommes-nous appelés à devenir transhumains, peut-être devons-nous choisir de le devenir, mais dire que nous sommes déjà transhumains fausse le débat et empêche de choisir. Par contre, nous serons à coup sûr transhumanistes si nous disons le monde avec les mots de l’idéologie transhumaniste. Il faut en prendre conscience pour débattre – en toute liberté de raison – de notre avenir [4]. »       

Le don de soi

En tant que chrétien, prendre part au débat sereinement et librement implique de bien comprendre la vision anthropologique et donc l’humanisme propre au christianisme.

Dans un article sur le site de l’Académie d’éducation et d’études sociales, Yves Semen [5] déclare que la meilleure définition de l’humanisme chrétien est donnée par un passage de la Constitution pastorale « Gaudium et Spes » de Vatican II : « L’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne se trouve pleinement que dans le don désintéressé de lui-même [6]. »

Cette définition implique une philosophie du don autant que de la personne. Jean Paul II cita souvent ce passage qu’il ne considérait pas moins comme le résumé de toute l’anthropologie chrétienne : « Ceci est la synthèse de la vérité contenue dans l’Évangile, de la vérité qu’ont approfondi et vérifié les générations de ceux qui ont suivi le Christ dans le cours des siècles [7]. »


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Pour Yves Semen, il y a trois parties dans cette définition de l’homme. La première indique que Dieu a voulu l’homme pour lui-même. « Pour Dieu, vouloir, ce n’est pas chercher le bien, c’est tout simplement le créer. C’est en être l’auteur absolu. Par ailleurs, Dieu est amour et donc tout ce qu’Il accomplit, tout ce qu’Il crée, est un acte d’amour. Et aimer, pour Dieu, c’est se donner. Comment Dieu se donne-t-Il ? Il se donne en envoyant son Fils et il se donne par le don de l’Esprit saint. Autrement dit, dire que l’homme est la seule créature que Dieu a voulue pour elle-même, donc dire que Dieu veut l’homme, c’est dire que Dieu se donne à l’homme [8]. »

La deuxième partie indique que l’homme doit « se trouver ». Saint Augustin parlait de « devenir ce que l’on est ». Cette définition insiste sur ce point, l’homme doit retrouver sa boussole, l’homme doit « se retrouver », « l’homme se retrouve, l’homme se reconnaît, l’homme découvre sa pleine identité ; en d’autres termes, il trouve ce pour quoi il est fait [9]. »

Enfin, il y a l’idée du don, un don vrai, sincère à la fois objectivement et subjectivement. Pour Jean Paul II, ce don de soi correspond au quatrième type d’amour, l’amour sponsal qui est le plus élevé de tous et qui implique que l’on se donne totalement à l’autre. Sponsal, c’est-à-dire « épousailles », car la finalité de l’être humain se trouve dans la relation conjugale ou la vie consacrée [10].


[1]Franck Damour, La tentation transhumaniste, Salvator, 2015.
[2]Franck Damour, « Les humains, ces transhumains ? » Le débat interdit in Figarovox/analyse, 25/06/2015.
[3]Franck Damour, ibidem.
[4]Franck Damour, ibidem.
[5]Yves Semen, Qu’est-ce que l’humanisme chrétien ? AES.
[6]Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et Spes, n°24, 3.
[7]Aux jeunes venant du monde entier, 24 mars 1991, n°4.
[8]Yves Semen, ibidem p 4.
[9]Yves Semen, ibidem p 5.
[10] Je te reçois pour époux – pour épouse – et je me donne à toi, pour t’aimer fidèlement dans le bonheur, comme dans les épreuves, la santé comme la maladie tout au long de notre vie dit le sacrement du mariage.

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Sébastien Morgan est historien d'Art de formation. Auteur d'un essai paru en 2013 aux éditions du Mercure Dauphinois : Devenir soi-même, chronique d'un chrétien du XXIe siècle, il est également le webmaster du site relianceuniverselle.com.  Après une décennie passée dans le journalisme, il exerce actuellement le métier d'enseignant à Bruxelles.
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