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Dix ans après, que reste-t-il du combat de l’abbé Pierre ?

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À ceux qui se désolent que la voix de l’abbé Pierre se soit éteinte avec lui, je dis : écoutez donc le pape François !

C’est peu dire que sa voix nous manque. Une voix d’imprécateur, affaiblie sur la fin de sa vie par le grand âge et la maladie. Elle enjoignait aux puissants de « servir premier le plus souffrant » et à chacun de nous de « ne jamais se résigner à être heureux sans les autres ». Le 22 janvier 2007 l’abbé Pierre nous quittait pour ces « grandes vacances » auxquelles il aspirait depuis sa plus tendre enfance. Dix ans, déjà ! Que la mémoire de celui qui fut, des années durant, la personnalité préférée des Français ait sombré dans l’oubli n’a rien d’étonnant ni de scandaleux en soi. Ce qui ne dispense pas de se poser la question : dix ans plus tard, que reste-t-il de l’abbé Pierre ?

Emmaüs d’abord, bien sûr ! Et ce que ce mouvement, volontairement non-confessionnel, porte de prophétique. Car les communautés Emmaüs font figure de précurseurs de l’économie sociale et solidaire. Voilà des hommes, les « compagnons » de l’abbé Pierre, tentés de se percevoir, par un effet miroir, comme les rebuts de la société, fondant leur dignité sur le travail et plus précisément le recyclage des rebuts de la société de consommation. Une manière de dénoncer le scandale du gaspillage tout en mettant à disposition des plus modestes, des biens auxquels ils ne pouvaient prétendre. Avec cette suprême provocation de prélever sur leur salaire de quoi soutenir, solidairement, plus malheureux qu’eux !

Voilà une communauté qui, dans une société libérale où il est rappelé quotidiennement à chacun que nul n’est irremplaçable, affirme à l’inverse que personne n’est de trop. Que chacun est unique et a droit à sa place. L’abbé Pierre tenait à ce que les communautés Emmaüs aient en permanence un lit de libre. De manière à pouvoir dire à tout homme qui se présenterait : « Entre, on t’attendait ».

« S’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien » 

Dans une société d’après-guerre encore fortement marquée par le christianisme – fut-il sécularisé – et une forme d’assistanat charitable, l’abbé Pierre fait des pauvres, auxquels il donne la parole par sa voix, les premiers acteurs de leur émancipation. Une manière de faire mentir Roland Barthes écrivant, en 1957, dans Mythologies (Le Seuil) : « J’en viens à me demander si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice ».

On doit à son combat, au lendemain de l’insurrection de la bonté de l’hiver 1954, les premières lois qui interdisent l’expulsion des locataires en hiver… Tant d’autres suivront, fruit de son inlassable combat : lois Besson sur le logement social, la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU) puis la loi sur le Droit au logement opposable (DALO) votée quelques semaines après sa mort.

Et sans doute, renforcé par le charisme propre du père Joseph Wresinski, la mutation définitive d’un caritatif explicitement ou implicitement catholique en un combat solidaire « avec les pauvres », aujourd’hui devenu la ligne de conduite adoptée par beaucoup. Que l’on songe à la Fondation abbé Pierre pour le Logement, à ATD quart monde, au Secours catholique ou au CCFD… où militent, sans complexe, nombre de chrétiens… Ce qui ne les dispense pas de ce « supplément d’âme » qui est de vivre le combat pour la justice avec charité. Comme y invite l’épitre de Paul : « J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, (…) s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien ».

Qui incarne aujourd’hui la voix de l’abbé Pierre ? 

L’abbé Pierre, en un doux euphémismes, déclarait soulever un « enthousiasme inégal » parmi les évêques de France qui le jugeaient incontrôlable. À juste titre ! Ses lettres aux papes successifs, dont la presse se faisait l’écho avec délectation, avaient le don d’irriter dans un milieu ecclésiastique habitué à plus de déférence. L’une des dernières est datée du 19 juin 1995 à l’adresse du pape Jean Paul II. Le fondateur d’Emmaüs lui demandait rien moins que de s’appliquer à lui-même – la demande vaut pour ses successeurs – la discipline imposée aux évêques : démissionner à 75 ans. Il plaidait pour plus de transparence dans les finances du Vatican, moins de dépenses somptuaires lors des voyages pontificaux qui ne permettent pas au chef de l’Église catholique de rencontrer véritablement le peuple, moins d’obsession sur les questions de morale sexuelle, plus d’ouverture sur l’ordination des hommes mariés ou l’accès aux sacrements des divorcés remariés. Dix ans après sa mort, qui ne voit combien l’évolution récente de l’institution catholique semble lui donner raison ?

Reste à se poser la question de savoir qui incarne aujourd’hui la voix de l’abbé Pierre, celle des prophètes qui, au nom de Dieu, rejoignent la simple sagesse humaine d’un empereur Hadrien affirmant, sous la plume de Marguerite Yourcenar : « Tous les peuples ont péri jusqu’ici par manque de générosité… »

Est-il inconvenant d’affirmer que cette voix est désormais celle du pape François ? Comment ne pas rapprocher les deux sensibilités spirituelles mûries à l’écoute du Poverello d’Assise qui leur fait désirer « Une Èglise pauvre pour les pauvres » ? Comment ne pas saisir les proximités dans la pensée et dans l’action entre le fondateur d’Emmaüs et l’auteur d’Evangelii Gaudium ou de Laudato’si ? Comment ne pas faire le parallèle entre l’installation du pape François dans le modeste appartement de Sainte-Marthe et le choix de l’abbé Pierre de se meubler, sa vie durant, de Neuilly-Plaisance à Charenton-le-Pont, Esteville, Saint-Wandrille ou Alfortville en « style Louis caisse » ?

Appel à la sobriété heureuse, par des bienheureux de la sobriété !

Cet article a été rédigé, dans une première version, pour la revue Limite qui le publie dans son numéro de janvier 2017 en vente dans les librairies. Il est également publié dans l’hebdomadaire catholique La Voix de l’Ain du 20 janvier. 

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