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L’homme serait-il dépassé par les conséquences de ses propres innovations techniques ?

© imjanuary / Pixabay
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Les transhumano-sceptiques craignent que l'humanité soit condamnée à céder la place aux créatures qu'elle a engendrées.


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Quel sera notre futur proche ? Les tenants du transhumanisme ne craignent pas de faire des projections à court terme. L’année 2030 est vue comme un horizon de changements majeurs. À cette époque, notre société globale aura-t-elle traversé la crise économique, politique et morale qui la déchire actuellement ? La technique aura-t-elle permis de supprimer la faim dans le monde, les inégalités, l’illettrisme et le manque d’éducation ? Vivrons-nous une longue vie, en pleine santé, débarrassée des tâches les plus contingentes ? Serons-nous dotés d’une conscience élargie, en pleine possession de notre créativité et vivant harmonieusement dans un monde en paix ?

Des médicaments pour nous remodeler ?

Les transhumano-sceptiques en doutent. Ils craignent plutôt l’avènement des pires dystopies posthumaines « avec une humanité à peu près décérébrée et condamnée à céder la place aux créatures qu’elle a engendrées du temps où elle avait encore l’initiative »[1]

La liberté de remodelage et la libération du corps que proposent le transhumanisme serait in fine, un leurre. En effet, comment pourrait-on encore se prévaloir d’un quelconque libre arbitre quand le réassemblage des gênes se fait avant la naissance, quand des psychotropes ou des nano-robots se chargent de régler l’humeur de chacun ou quand on propose des gélules de félicité perpétuelle ?

On voit déjà la facilité avec laquelle des médicaments sont prescrits aujourd’hui dès l’enfance, ce mouvement risque de s’amplifier : « Les drogues serviront pour tout un ensemble de choses, pour les élèves qui ont une perception insuffisamment discriminante, pour ceux qui présentent des troubles de l’attention, pour ceux qui ont du mal à mémoriser les données mathématiques… Les individus normaux de demain pourraient bien devenir des êtres artificiels, aux sensations créées de l’extérieur ». [2]

Avec clairvoyance, Georges Bernanos disait : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure[3]

Georges Bernanos © Wikipedia
Georges Bernanos © Wikipedia

Et le « sublime » dans tout ça ?

La dimension intérieure de l’homme est niée par les transhumanistes qui réduisent l’homme à un simple enchaînement mécanique de réactions chimiques et de réponses-stimuli. Déjà le cartésianisme, la modernité, le scientisme, l’athéisme et le nihilisme avaient sérieusement écorné la possibilité de penser une anthropologie intégrant une dimension spirituelle (comme le faisait l’humanisme classique) mais le posthumanisme consacre cette réduction. Avec sa volonté et sa prétention à tout expliquer et à tout contrôler, le transhumanisme conteste tout sublime à la nature humaine. L’humour, l’art, la poésie, le génie, la foi et l’amour sont disséqués comme de vulgaires insectes par les sciences cognitives, arrogantes et triomphantes.


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Le risque d’une société sans « âme »

Le posthumain n’est donc plus qu’un objet dénué d’âme, créé de toutes pièces par ses pairs et que la question du sens n’effleure plus : « Les spéculations sur l’utérus artificiel veulent nous débarrasser de la rencontre hasardeuse de deux sexes… Quand la dépression tient à la seule recapture de la sérotonine, l’amour à la simple sécrétion d’ocytocine ou la moralité à l’état de notre cortex frontal, on se dit qu’il est vraiment inutile d’en appeler à l’ascèse philosophique ou aux subtilités de la cure psychanalytique pour régler le dysfonctionnement de la vie psychique. N’est-il pas préférable de recourir à la modification de l’humeur permise par les psychotropes en attendant les implants électroniques ? » [4]    

Comment encore imaginer, dans cette mécanisation du vivant, alors que les généticiens, dans une démiurgie sans limite, prétendent assembler ou désassembler l’ADN, qu’il y ait encore une place pour des préoccupations spiritualistes, vitalistes ou finalistes ? Dans le monde à venir, vers où que l’on se tourne, vers les progrès de l’intelligence artificielle ou vers la robotisation de l’être humain, l’ère transhumaniste est une ère glacée et totalement désenchantée où l’être humain, tel que nous le connaissons, n’a effectivement plus sa place.

Le rejet d’un accomplissement de soi 

Et dans le même temps, le transhumanisme, dans sa version matérialiste utopiste rejette tout projet d’accomplissement et de réalisation de soi (ce qui ne peut se faire qu’au prix d’une certaine assertivité) pour ne proposer qu’un projet de sortie de soi, de remodelage mécanique.

Jacques Ellul en 1973 avec une lucidité prémonitoire déclarait : « Ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais le sacré transféré à la technique. »[5]

Jacques Ellul © Wikipedia
Jacques Ellul © Wikipedia

La profanation du sacré technicien, en s’appuyant sur la foi et l’espérance dans le Dieu unique, s’avère être la seule attitude susceptible de désamorcer le délire technologique actuel et de renoncer aux fantasmes transhumanistes qui ne reposent que sur un rapport religieux à la technique.

On pense aussi à Günther Anders et à ses deux notions de décalage prométhéen et de honte prométhéenne.

Günther Anders © Babelio
Günther Anders © Babelio

L’homme serait-il dépassé par ses propres innovations techniques ?

La première notion explique que l’homme est toujours dépassé par les conséquences de ses innovations techniques : À l’opposé de l’utopiste, qui imagine un monde qu’il ne peut réaliser, l’homo-technicus produit un monde qu’il n’est pas capable d’imaginer. [6] Quelle est donc la part de responsabilité d’un savant soumis aux nécessités d’efficacité ? Et en l’absence de responsabilité, en cas d’application néfaste des découvertes scientifiques, à qui incombe la « faute morale » ? N’est-on pas pris dans une fuite éperdue en avant, condamné à réparer les dégâts provoqués par la technique par d’autres techniques et ce, dans un monde devenu tellement complexe que plus personne n’a de réelle vue d’ensemble ?

La deuxième notion clé d’Anders est celle de honte prométhéenne : confronté à l’extraordinaire efficacité de ses machines sans cesse plus performantes, l’homme ne nourrit-il pas une sorte de complexe d’infériorité ? Complexe dont il essayera de se défaire en reniant tout ce qui n’est pas son œuvre, à savoir les déterminismes naturels dont il essayera de s’affranchir jusqu’à l’extrême.

Le chrétien doit rester attentif aux enjeux transhumanistes

En cette période électorale, l’on ne peut que s’étonner du peu de place accordé aux enjeux transhumanistes car ceux-ci monopoliseront bientôt une bonne partie des débats éthiques et philosophiques.

En tant que chrétien, le transhumanisme doit être pensé avec le plus grand sérieux et la plus grande attention. Loin de se limiter à un apport technoscientifique, la philosophie transhumaniste nous oblige à repenser et à reformuler les bases théologiques et eschatologiques du christianisme : déification et finalité de l’homme, sens de l’Histoire, notion de personne, rapport au corps, identité sexuelle et multiple, mystère de la Création, libre-arbitre, définition de la vie, importance de l’enracinement, de la vie symbolique, nature de l’Être, du Mystère, de l’écologie, de la vie en communauté, importance de la famille, de la sexualité vécue comme rencontre et non comme mécanisme…


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[1]Jean-Michel Besnier, op.cit. p 47.

[2]Vance Packard, op.cit. pp. 68, 97.

[3]Georges Bernanos, La France contre les robots, Le Castor Astral, p. 53.

[4]Jean-Michel Besnier, op.cit. p 128.

[5] Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, Mille et une nuit, 2003, p. 316.

[6] Technologos

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Sébastien Morgan est historien d'Art de formation. Auteur d'un essai paru en 2013 aux éditions du Mercure Dauphinois : Devenir soi-même, chronique d'un chrétien du XXIe siècle, il est également le webmaster du site relianceuniverselle.com.  Après une décennie passée dans le journalisme, il exerce actuellement le métier d'enseignant à Bruxelles.
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