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Est-il encore possible de proclamer sa foi aujourd’hui ?

Les premiers martyrs de Rome © Wikipedia
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L'étude des premières communautés montre l'actualité du christianisme.

À quoi sert-il d’étudier les premières communautés chrétiennes ? N’est-ce pas, faire preuve de passéisme en cherchant dans les premières communautés, une sorte d’âge d’or du christianisme ? Cette idée de l’âge d’or chrétien n’est-elle pas celle qui motiva la Réforme et qui se retrouve encore parfois dans certains milieux néo-évangélistes ou néo-gnostiques spirituellement toxiques ?

Outre l’intérêt purement historique et la richesse spirituelle que contient les premiers écrits chrétiens, l’étude des premières communautés montre l’actualité du christianisme. En effet, lorsqu’on voit les difficultés auxquelles sont confrontés les premiers chrétiens, les choses auxquelles ils s’opposent et pour lesquelles ils sont parfois persécutés, leur manière de témoigner de la Bonne Nouvelle dans un monde qui leur est souvent franchement hostile, l’on ne peut que dire à la suite de l’Ecclésiaste : « Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil ». (Qo 1 ; 9). L’étude des débuts du christianisme pourrait donc éclairer notre vie présente de Chrétiens.

  1. La force du témoignage

Le surgissement du christianisme au sein de l’Empire a quelque chose de réellement fascinant si l’on y pense. Comment, en quelques siècles, une si petite communauté a pu changer le monde à ce point ? D’autant plus que le christianisme s’étend non pas à la pointe de l’épée mais au contraire avec la seule force du témoignage et ce, malgré les persécutions.

La lettre de Pline le Jeune à l’Empereur montre l’attitude des autorités vis-à-vis de la nouvelle religion. Le passage suivant est particulièrement intéressant : « Je les ai interrogés s’ils étaient chrétiens. Ceux qui l’ont avoué, je les ai interrogés une seconde et une troisième fois, et je les ai menacés du supplice. Quand ils ont persisté, je les ai fait exécuter. Car, de quelque nature que fût ce qu’ils confessaient, j’ai pensé qu’on devait punir au moins leur opiniâtreté et leur inflexible obstination. »

D’une part, on voit bien la force du témoignage de certains chrétiens de l’époque [1], même sous la menace de la torture, ils ne renient pas leur foi d’un iota. Cette force de témoignage fut, sans doute, l’une des causes du succès du christianisme.

D’autre part, l’on apprend aussi que d’autres sont intimidés et renient leur foi puisque Pline le Jeune conseille à l’Empereur d’accepter le repentir de ceux qui reviennent au culte impérial, constatant que « les temples qui étaient presque déserts sont de nouveau fréquentés (…) D’où on peut aisément juger combien de gens peuvent être ramenés de leur égarement, si l’on ouvre la porte au repentir. »

Trajan répond à Pline qu’il ne faut pas rechercher activement les chrétiens, ni accepter les dénonciations, bref, ne pas entamer des persécutions générales mais se contenter de punir ceux qui proclament leur foi et refusent de sacrifier aux dieux. Ce que dit l’Empereur Trajan, c’est que l’on peut être chrétien à condition de l’être discrètement, sans faire de bruit, sans clamer sa foi. Tout proportion gardée, ne peut-on pas faire un rapprochement avec ce que l’on vit aujourd’hui dans notre société sécularisée où l’on peut effectivement être chrétien mais où il faut à tout prix éviter de proclamer sa foi ou ses convictions trop fort ?

Tout en se gardant d’une attitude de victimisation ou de paranoïa, n’est-ce-pas dans cette optique qu’il convient de lire la volonté politique de « neutralité » récemment affichée ?  Le christianisme d’aujourd’hui, n’est-il pas, comme hier, dans sa vocation de témoignage au sein d’un monde qui ne l’accepte pas toujours ?

  1. Une religion ancienne et toujours nouvelle

Dans un monde matérialiste, sécularisé et désenchanté, la foi chrétienne n’est-elle pas vue, par beaucoup, comme une ramassis de croyances superstitieuses à l’instar de Néron qui voyait la nouvelle foi comme s’opposant à la religio caractéristique du monde romain ? Si nous ne vivons plus dans un Empire, la comparaison avec le monde antique est sans doute pertinente. Aujourd’hui, plus que jamais sans doute, le culte commun, fait d’exaltation de l’égoïsme, d’idolâtrie de l’argent, de « star-system » et d’adoration de télé-réalité est en opposition avec les valeurs chrétiennes. Alors que les calomnies populaires antiques prêtaient souvent aux chrétiens les pires pratiques (incendiaires, anthropophages, tueurs d’enfants, comploteurs,….), il n’est pas rare aujourd’hui que les médias ou « les idées qui sont dans l’air » jettent l’opprobre sur l’Église et le christianisme en général.

À titre d’exemple, une collègue, professeur de religion en Belgique, m’expliquait récemment avoir été rejetée par son cercle d’ami après avoir accepté son emploi d’enseignant de religion.

Il y a intrinsèquement quelque chose de scandaleux dans le christianisme qui s’exprime dès les début mais dépasse largement le cadre socio-historique antique. À toutes les époques, l’on retrouve ce type d’attaques contre les chrétiens en général et les catholiques en particulier. L’apologiste de génie, G.K. Chesterton, décrit avec humour et précision les assauts calomniateurs dont est l’objet l’Église catholique de la part de l’intelligentsia de son époque [2]. À près de cent ans de différence, on est frappé par la contemporanéité de la description donnée par l’auteur britannique.

Si le catholicisme est vu d’un mauvais oeil, n’est-ce pas d’abord parce que le message Évangélique dérange l’ordre établi, n’importe quel ordre établi ? Par sa radicalité, par sa force, par sa liberté fondamentale, par sa générosité absolue, l’Évangile bouscule les certitudes, remet en cause les hypocrisies et les égoïsmes d’hier et d’aujourd’hui. Après deux mille ans d’existence, le message chrétien ne montre pas une ride mais au contraire une pertinence des plus actuelles. Toujours selon Chesterton : « Qui nous expliquera pourquoi (la religion catholique) est aussi nouvelle pour le dernier en date des convertis qu’elle le fut jadis pour le premier des bergers ? C’est comme si un centenaire participait aux jeux olympiques avec les jeunes athlètes de la Grèce ; ce qui eût sûrement fourni alors la matière d’une légende grecque. Une religion vieille de deux mille ans qui rivalise avec les nouvelles religions du jour exhale un parfum de légende analogue. [3].

  1. L’opposition aux dictatures

Si un chrétien peut s’engager avec fruits et succès en politique, il y a d’emblée, dans les Évangiles, une séparation nette entre le politique et le religieux : « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu » (Mc 12 ; 17). Plus encore qu’une séparation des niveaux (temporel et spirituel), la méfiance vient que les chrétiens savent qu’il est rapidement tentant de sacraliser non la fonction mais la personne qui occupe la fonction. « Ne mettez pas votre foi dans les princes, dans un fils d’homme impuissant à sauver [4] », dit la liturgie byzantine écrite dans une période avec de fortes tendances césars-papistes. Dès les commencements, les chrétiens s’insurgent contre cette pratique : davantage encore que l’hommage aux dieux de Rome, le culte impérial apparaissait comme un gage de loyalisme, une manifestation d’unité rassemblant les peuples disparates qui constituaient l’Empire dans un hommage commun à la majesté impériale divinisée. Refuser cet hommage impliquait évidemment de s’exposer au grave soupçon d’intentions subversives [5].

Là encore, l’actualité est frappante, les grandes dictatures de ces deux derniers siècles ont produit des tyrans à l’ego surdimensionné qui, dans un culte de la personnalité hystérique, s’appuyaient sur des moyens techniques dont n’auraient pas oser rêver un Empereur Romain. Qu’on pense à Hitler mais aussi à Staline, à Mao, à Fidel Castro ou actuellement à la dynastie des Jong en Corée du Nord. À chaque fois, une quasi divinisation du dictateur, à chaque fois, une persécution des chrétiens. Les temps changent, les moyens aussi mais fondamentalement l’histoire, à un certain niveau, reste la même.

Rome n’était-elle pas une première tentative de mondialisation que le christianisme a changé fondamentalement de l’intérieur ? Dans le monde globalisé actuel, dans la gouvernance de plus en plus mondialisée, le rôle du chrétien reste le même : refuser toutes les idolâtries et toute compromission avec toutes les formes de dictature, fussent-elles pernicieuses et subtiles comme celle qu’exerce aujourd’hui le monde marchand.

Pour autant, les chrétiens ont toujours eut à coeur de soutenir les dirigeants justes et l’institution politique en elle-même. Pour preuve, la « prière pour les princes et ceux qui nous gouverne sur la terre » que Clément de Rome nous a transmis.  Dans celle-ci, nous voyons bien l’attitude chrétienne qui, malgré les temps difficiles que traversent alors la communauté, gardent une attitude emprunte de loyauté et d’optimisme, espérant et priant pour que les dirigeants impériaux gouvernent selon la volonté de Dieu.

Attitude forte et digne de prière dans l’adversité dont notre époque peut aussi s’inspirer !

  1. La lettre à Diognète et l’urgence d’agir

Deux mille ans après les début du christianisme, l’annonce de la Bonne Nouvelle, de l’amour et de dignité humaine reste le même et choque toujours autant mais doit se faire avec force et urgence, contre vent et marée s’il le faut : nous sommes déjà à la fin des temps, depuis deux mille ans, dans le temps instauré par Jésus, le temps de ce processus de réharmonisation (…) Nous devons sortir de notre coquille et leur dire que Jésus vit et que Jésus vit pour lui et pour elle, et le dire avec joie… même si nous avons parfois l’air un peu fou. Le message de l’Évangile est folie, a dit Saint Paul. Le temps de la vie ne va pas nous suffire, ni à faire don de nous, ni à annoncer que Jésus est en train de restaurer la vie. Nous devons semer l’espoir, nous devons sortir dans la rue. Nous devons sortir et partir à leur recherche [6].

Dans cet ordre d’idée, le texte de la Lettre à Diognète est aussi, plus que jamais d’actualité. Dans son chapitre V, le texte insiste sur l’universalité des chrétiens. Ils transcendent les appartenances et les revendications identitaires, les chrétiens sont de partout et vivent dans toutes les nations, au sein de toutes les villes. Ils n’ont pas de pays, ni de langue, ni de coutume à eux qui les mettent à part du reste des hommes : ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre [7].

Passage très important, en notre début du XXIe siècle où la tentation du repli communautaire est forte.  Sur les réseaux sociaux [8], des chrétiens proposent de réagir face à « la menace islamique » en créant des magasins chrétiens ou en achetant des villages qui ne seraient peuplés que de chrétiens… Cette affirmation identitaire extrême et fermée sur elle-même perd de vue l’essence même du christianisme telle que magnifiquement exprimée par la « Lettre à Diognète », à savoir d’être le sel du monde.  Or le sel ne doit-il pas être mélanger à la nourriture pour accomplir sa fonction : donner goût et saveur à la vie ?

La suite prête aussi à réflexion : « Ils (les Chrétiens) résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens,et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère [9]».

Les tristes événements actuels donnent une actualité particulière à cette phrase. Comment ne pas éprouver une compassion fraternelle pour les milliers de réfugiés jetés sur les routes de l’exil. Après tout, ne sommes nous pas ontologiquement, tous des exilés ?  Ne sommes nous pas tous sur une terre étrangère en quête de vie, de sens et d’amour ?

Ou encore « ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés ».

Là encore, on ne peut que faire le rapport avec les problèmes d’abandons ou d’avortements de confort, endémiques de notre époque.  Sans juger les personnes, on se doit, en tant que Chrétiens, d’apporter l’éclairage particulier de la foi qui ne peut voir la vie soumise à des considérations utilitaristes.

La voix de la lettre à Diognète montre que l’humanité est sans cesse confrontée aux mêmes épreuves, aux mêmes travers, aux mêmes tentations et que seul un regard autre est en mesure de soulager la souffrance qui en découle.

C’est encore la lettre qui le décrit avec merveille : « Ils sont donc dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair.  Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel.  Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois ».

Là encore, aujourd’hui comme hier, nous devons faire preuve de beaucoup d’amour et de patience pour nos sociétés, nos concitoyens et nos frères en humanité. Sans passéisme mais enraciné dans sa foi et son histoire, le chrétien se doit d’agir sur son temps.  Aujourd’hui comme hier, c’est en s’efforçant d’incarner nous-mêmes les valeurs de l’Évangile et de vivre avec intensité notre relation au Christ « que nous pourrons être dans le monde comme l’âme est dans le corps » [10].


[1]   Qu’on peut rapprocher de celui des chrétiens d’Orient actuellement, soumis à une persécution peut-être encore plus importante que sous l’Empire.

[2]   On se reportera en particulier au petit ouvrage « L’Eglise Catholique et la conversion », Ed. de l’Homme Nouveau, 2010.

[3]   Chesterton, ibidem, p 20

[4]   Liturgie de Saint Jean Chrysostome.

[5]   Cl. Lepelley, « Les chrétien et l’Empire romain » in L.Pietri, le nouveau peuple, Paris, 2000, pp 245 – 246.

[6]   Jorge Bergoglio, Homélies aux catéchistes, RAC, mars 2000 in Pape François, Se mettre au service des autres, voilà le vrai pouvoir, Pluriel, 2015, pp 12 – 13.

[7]   Lettre à Diognète, chapitre V

[8]   Notamment autour de la page Facebook de la réalisatrice catholique Cheyenne Charon

[9]   Lettre à Diognète, chapitre V

[10] Lettre à Diognète, chapitre VI

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Sébastien Morgan est historien d'Art de formation. Auteur d'un essai paru en 2013 aux éditions du Mercure Dauphinois : Devenir soi-même, chronique d'un chrétien du XXIe siècle, il est également le webmaster du site relianceuniverselle.com.  Après une décennie passée dans le journalisme, il exerce actuellement le métier d'enseignant à Bruxelles.
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