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Camille Claudel, Séraphine, Aloïse Corbaz : l’art, à en perdre la raison

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Redécouvrez la vie de ces immenses artistes du XXème siècle, sous la plume admirable d’Alain Vircondelet.

Dans son nouvel ouvrage, L’Art jusqu’à la folie, Alain Vircondelet a choisi de réunir les destins uniques de trois femmes-artistes du siècle dernier : Camille Claudel, Séraphine de Senlis et Aloïse Corbaz. Ces dernières partagent au moins deux points communs : leur profession, mais aussi leur folie, qui les conduira fatalement à l’internement, dans lequel toutes les trois finiront leur vie.

Camille Claudel, le génie paranoïaque

Désormais largement reconnue dans l’histoire de l’art et révélée au grand public, la vie de Camille Claudel a tout d’une destinée tragique. Le sort est scellé lorsque Camille rentre dans l’atelier du sculpteur le plus réputé de son temps, en 1884. Elle a alors 20 ans, Rodin en a 44. Très vite, ce dernier repère le génie exceptionnel de sa nouvelle élève, et la prend sous son aile. Le sculpteur tombe sous le charme de ce petit bout de femme qui insuffle la vie à ses sculptures, vibrantes d’émotions et de tourment.

L’art de Camille est ce qui manque à celui de Monsieur Rodin : la fragilité, la vulnérabilité, la sensibilité la plus délicate et puissante à la fois. Plus encore, Camille est celle que Rodin n’est pas. À eux deux, ils parviennent à des œuvres prodigieuses. Il n’est pas étonnant que leur osmose artistique se traduise aussi en une liaison amoureuse.

Malheureusement, le sculpteur n’aura jamais le courage de quitter Rose Beuret, sa première maîtresse, qui lui offre un confort bourgeois dans lequel il se complaît. Très vite, Camille jalouse sa rivale, et son esprit bouillonnant s’engouffre dans la paranoïa : elle quitte son maître, et décide de s’isoler dans un appartement parisien. Son état se dégrade : très préoccupée par l’argent, elle imagine qu’elle est victime d’un complot fomenté par Rodin, qui selon elle, lui volerait ses œuvres et sa propre réputation.

En 1913, sa famille décide de l’interner ; elle restera à l’asile de Montdevergues de l’été 1914 à sa mort, en 1943. 30 ans de vie asilaire donc, durant lesquels elle sera abandonnée de sa famille – sa mère lui interdit toute visite et ordonne que tout son courrier lui soit confisqué. Pendant ces trente années, Camille ne produit plus rien. Son frère Paul regrettera amèrement cette solitude abyssale à laquelle Camille est condamnée.

Séraphine de Senlis, la bouquetière de Marie

La vie de Séraphine de Senlis n’a pas fini de surprendre. Après avoir passé 20 ans au service des sœurs du couvent de la Charité de la Providence à Clermont-de-l’Oise, cette petite fille de la campagne, qui parle aux arbres et aime observer longuement la nature, s’installe à Senlis en 1902. En parallèle de ses activités de ménage, l’étrange servante se reclut chez elle, le soir, et peint de merveilleux bouquets foisonnants, à même le sol, sans chevalet, sur des panneaux de bois qu’elle récupère.

Ces longues nuits de création sont rythmées par des incantations que l’artiste chante en peignant.  Elle se dit elle-même investie d’une mission par des voies qu’elle entend, et se définit comme la « bouquetière de la Vierge Marie ». Il y a une grande part de mystère chez Séraphine ; difficile de distinguer ce qui tient du délire hallucinatoire des possibles appels mystiques chez cette petite soubrette qui n’a reçu aucune éducation artistique. À raison, Alain Vircondelet la compare à une Bernadette Soubirous, pour son ingénuité et son immense dévotion – souvent délirante, malgré tout.

Lorsque Wilhem Ulde, marchand d’art, collectionneur et critique d’art pour qui elle travaille, découvre de quoi Séraphine est capable, il l’encourage à travailler davantage, et promet de lui faire une réputation. Mais, enthousiasmée par ce succès, Séraphine s’enferme dangereusement dans son atelier qu’elle ne quitte plus, au risque de ne plus se nourrir ni dormir. Son comportement change, elle devient agressive. Suite à une grave crise de folie qui la prend en public, la police l’embarque. Séraphine sera internée pendant les dix dernières années de sa vie à l’asile de Clermont-de-l’Oise, de 1932 à 1942. Durant ces années d’enfermement, elle ne peint absolument plus, mais se met à écrire sans cesse.

Aloïse Corbaz : la thérapie par l’Art

Contrairement à Camille Claudel et Séraphine pour lesquelles la vie asilaire marque l’arrêt total de la production artistique, l’art d’Aloïse Corbaz s’épanouit pleinement lors des 46 années que l’artiste passe à l’asile de la Rosière, en Suisse, son pays natal. Sa schizophrénie se développant, sa famille décide de l’interner en 1918.

Le cas d’Aloïse devient rapidement un cas d’école : les médecins qui la suivent l’encouragent à dessiner et admirent les dessins de celle que Dubuffet considèrera comme une des pionnières de l’art brut suisse. Jacqueline Forel, son médecin traitant, contribuera après sa mort à faire connaître l’œuvre de cette artiste, que le dessin apaisait de ses pulsions maladives.

Au fil des pages, les échos se font entre les récits de ces trois vies chamboulées par la folie. Spécialiste de Séraphine de Senlis, à laquelle il a consacrée une thèse pionnière en 1984, Alain Vircondelet éclaire la vie de son artiste de prédilection à la lumière de celles de Camille Claudel et Aloïse. Sans occulter les particularités de chacune, l’auteur parvient à faire les justes liens entre ces trois destinées, à la fois géniales et aliénées. Le résultat n’en est que plus inspirant. Il pose l’éternelle question du rôle de la folie dans l’inspiration et la création artistique ; Camille, Séraphine et Aloïse y ont chacune répondu, à leur façon.

L'art jusqu'à la folie
L'art jusqu'à la folie

L’Art jusqu’à la folie. Camille Claudel, Séraphine de Senlis, Aloïse Corbaz d’Alain Vircondelet, Editions du Rocher. 18,90 €

 

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