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Yves Michaud : « Le Brexit montre qu’on peut quitter une construction européenne qui ne fonctionne plus »

Yves Michaud © Julien Falsimagne
Yves Michaud © Julien Falsimagne
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Philosophe et essayiste, Yves Michaud a conçu l'université de tous les savoirs en 2000. Dans "Contre la bienveillance", il s’insurge contre la tyrannie des bons sentiments, et le moralisme en politique, néfastes à la société.

Aleteia : Dans votre ouvrage, Contre la bienveillance (essai paru en 2016 chez Stock), écrit entre les attentats de Charlie Hebdo et ceux du 13 novembre, vous vous en prenez à la mentalité de l’époque, béate, compassionnelle et moraliste. Comment celle-ci a-t-elle émergé ?
Yves Michaud : Il est toujours difficile de répondre à ces questions de genèse mais on peut mettre en cause aussi bien la bienveillance cosmopolitique qui va de pair avec la défense des droits de l’homme que la confiance dans le progrès du droit international. Il ne faudrait pas oublier non plus l’influence d’un catholicisme gentillet qui a oublié que les forces du mal existent. Enfin, sur le plan des facteurs matériels, qui est probablement le plus important, il y a le poids des technologies de la maîtrise de la douleur, de la maladie et de la misère. Si l’on peut combattre des fléaux qui ont fait le quotidien des hommes du passé, pourquoi ne pas en faire profiter tous les hommes ? Il y a une générosité de la technique : pourquoi nous et pas les autres ?

Vous appelez de vos vœux un retour à la philosophie des Lumières, expurgées de ses émules « robespierristes ». Comment cette idée pourrait-elle se traduire concrètement ?
C’est ce que j’essaye d’expliquer dans Citoyenneté et loyauté, suite de Contre la bienveillance, qui paraît en janvier 2017 chez Kero. Je propose que l’on en revienne à une conception forte de la communauté politique républicaine : si vous voulez être des citoyens loyaux et bénéficier des avantages non négligeables de la République, il vous faut en connaître les valeurs, leur jurer fidélité et, le cas échéant, payer le prix de vos trahisons. Ce qui passe par l’éducation civique couronnée par un service civique puis un serment républicain et, en cas de faute grave, déchéance de la nationalité. Qui veut cette fin, doit vouloir les moyens correspondants. Sinon, il ne faut pas se plaindre. Les révolutionnaires prêchaient « la vertu ou la terreur », moi je suis plus gentil, je recommande « la loyauté ou la déchéance civique ». J’insiste surtout sur le fait que beaucoup doit passer par l’éducation qui est aujourd’hui à l’abandon et dont la faillite produit ce terreau d’ignorance d’où naissent les pires superstitions.

« Nous pensions, en démocrates confiants que les différences de croyance, que les différences en général sont bonnes. » Comment cette ouverture d’esprit occidentale a-t-elle pu dériver jusqu’à l’acceptation inconditionnelle de l’Autre, jusqu’à la barbarie ?
L’acceptation inconditionnelle de l’autre n’est pas une barbarie : c’est une sottise. On ne peut accepter l’autre sans condition – ou alors on tombe dans le « ricœurisme béat ». Il faut au moins une totale réciprocité dans l’acceptation. L’autre ne peut être respecté que s’il respecte en retour. Sinon, il faut soit le tenir à l’écart, soit le mettre hors d’état de nuire. Je suis favorable à la tolérance mais uniquement si autrui me rend la pareille. La qualité du rapport à autrui doit être respectueuse de la symétrie : il faut aimer son prochain comme il vous aime… (à supposer que ce soit le cas !)

Comment juguler l’impuissance d’une société face aux dérives mortelles de l’interprétation d’une religion ?
Il faut revenir bêtement à l’idée que la religion est affaire de croyance personnelle et de for intérieur. De toutes manières les croyances et les expériences religieuses, pour autant qu’on puisse les comprendre, échappent pour l’essentiel à l’objectivité. Elles sont éminemment humaines mais éminemment inintelligibles aussi. Il faut donc les respecter tant que l’individu et sa communauté la gardent pour eux-mêmes sans empiéter sur ceux qui n’ont pas les mêmes croyances ni les mêmes expériences. Tout ceci a été très lucidement énoncé dès le XVIIe siècle après le désastre des guerres de religion. Il n’y a pas grand chose à rajouter à Spinoza, Locke, Montesquieu, Voltaire. Je ne vois pas en quoi cette position peut choquer les gens religieux, dont je ne suis pas sans pour autant exiger de tout le monde qu’il soit athée ou agnostique.

Vous écrivez : « L’islam sunnite, en attendant le moment où il deviendrait tolérant et s’ouvrirait à la critique, est aujourd’hui une religion obscurantiste, intolérante et antidémocratique ». Les intellectuels qui expriment cette opinion, loin d’être majoritaires, sont néanmoins de plus en plus nombreux. Existait-il un tabou autour de l’islam qui est en train de sauter ?
Il faut être nuancé. C’est assez récemment que l’islam (sauf dans des pays comme l’Arabie saoudite qui sont ancrés depuis toujours dans l’obscurantisme) a renoué avec le fondamentalisme (qui est le nom européen du salafisme). Il y a eu et il y a parfois encore des islams tolérants – comme au Sénégal. Les indépendances arabes n’ont pas invoqué le fondamentalisme. Nous avons assisté seulement depuis une quarantaine d’années à une dérive obscurantiste et intolérante. Ce durcissement a de nombreuses causes : les échecs des politiques de modernisation des pays arabes, la corruption des classes dirigeantes, la propagande et les financements saoudiens et émiratis, les interventions absurdes de certains puissances occidentales (URSS en Afghanistan, États-Unis en Irak et Afghanistan, États-Unis, France, Grande-Bretagne en Libye, les mêmes avec en plus Russie et Turquie en Syrie). Sans oublier dans nos pays européens la faillite de l’enseignement et la désorientation d’une jeunesse « sans identité » qui croit se trouver dans les prescriptions d’un Coran auquel elle ne comprend rien (car il n’y a pas grand chose à y comprendre). Il est plus que temps de voir les choses en face : l’islam actuel est obscurantiste, anti-démocratique et intolérant et il doit être combattu. Les tabous à faire sauter sont ceux de notre propre aveuglement, aussi bien quant aux agissements des musulmans que par rapport à nos erreurs face à eux, y compris par bienveillance et faiblesse. Un musulman ne peut être républicain que s’il reconnaît absolument la liberté (y compris de pensée, de dérision et de caricature) et la liberté de choix et d’abandon d’une religion. Pour moi la question de l’apostasie est cruciale car elle recouvre tous ces aspects.

Comme de plus en plus d’observateurs, vous décrivez un optimisme européen qui s’étiole de plus en plus depuis les échecs qui s’amoncellent après le traité de Maastricht. L’Union européenne, prétendument construite avec bienveillance résistera-t-elle à la realpolitik que vous appelez de vos vœux ?
L’Union européenne n’a pas été construite par bienveillance mais pour prévenir le retour des guerres fratricides en Europe. Le problème est double ou triple. D’une part on a trop insisté sur l’économique et le commercial en croyant que la mise à niveau résoudrait toutes les difficultés. D’autre part, l’élargissement de 2003, qui était indispensable, n’a pas été bien préparé et devait surmonter les problèmes considérables dus à des cultures politiques différentes et divergentes depuis plus de 60 ans (ex-pays de l’Est en face des pays de l’Otan). Et puis, faute de vision, on a laissé une bureaucratie d’irresponsables et de corrompus s’installer à Bruxelles et dans la commission européenne. On voit mal comment la crise actuelle, qui est profonde et le sera de plus en plus, pourrait surprendre.

Avec la victoire du Brexit au Royaume-Uni, et de Donald Trump aux États-Unis, pensez-vous que « l’heure du réveil » a réellement sonné ? Qu’incarnent ces courants par rapport à « l’idéologie de la bienveillance » ?
Je laisse de côté Donald Trump car la culture politique américaine est trop différente de la nôtre pour qu’on puisse faire des comparaisons sensées. Trump, c’est l’isolationnisme américain du type qui vit au Texas ou dans le Wisconsin et qui ne sait même pas que la terre est ronde. En revanche le Brexit est important à trois titres. Premièrement il montre qu’on peut se ressaisir et quitter une construction européenne qui ne fonctionne plus. Deuxièmement il montre que ce n’est pas facile à faire du tout, même quand on est un pays comme la Grande-Bretagne qui n’est coincé ni par l’euro ni par les accords de Schengen. Troisièmement, il montre que toute sortie de l’Europe demande une longue préparation et des procédures compliquées et policées. On a bien vu, a contrario, que les Grecs, pris dans l’euro et Schengen, ne pouvaient pas quitter l’Union européenne sans risquer l’effondrement immédiat de l’économie et l’arrivée des colonels le surlendemain d’un Grexit ravageur.

Vous vous élevez contre la vision morale du monde, en particulier en matière politique. Quelles contradictions relevez-vous entre les bonnes paroles compassionnelles et les actes politiques qui s’ensuivent ? La bonne volonté est-elle définitivement impuissante ?
Pour moi, c’est clair : la politique n’est en aucun cas affaire de bienveillance mais de lucidité (aspect moral et intellectuel) et de justice. Je remplace la morale par la lucidité. En revanche ma conviction est que le principe fondateur d’une politique, c’est la justice sous tous ses formes : justice des répartitions et des contributions, justice des chances de départ, justice des châtiments, justice de la prise en compte de chacun selon ses mérites positifs (dons de départ et contribution à  la communauté) et négatifs (ses handicaps, ses malchances). Le reste, c’est du blabla de café du commerce à midi.

Propos recueillis par Eléonore de Vulpilières

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