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À Alep, l’honneur perdu de la France ?

Quartier d’al-Sakhour, au nord d’Alep : un membre du personnel médical évalue les dommages d’un centre médical bombardé par le gouvernement syrien le 1er octobre 2016 © THAER MOHAMMED/AFP/Getty Images

Quartier d’al-Sakhour, au nord d’Alep : un membre du personnel médical évalue les dommages d’un centre médical bombardé par le gouvernement syrien le 1er octobre 2016 © THAER MOHAMMED/AFP/Getty Images

Olivier Hanne - Publié le 13/12/16

Notre pays a été dépassé par le dynamisme russe et le pragmatisme américain.

Le 13 décembre, interrogeant plusieurs experts du Moyen-Orient, le site du Monde titrait que l’Occident avait perdu son honneur à Alep. L’article n’a pas de mots assez durs pour les États-Unis et la France, qui aurait renoncé à tous ses principes humanistes dans la guerre en Syrie.

C’est oublier un peu vite que le désastre diplomatique français au Proche-Orient est au contraire lié à l’irréalisme de notre politique depuis 2011, laquelle a toujours voulu défendre les principes du droit contre Bachar el-Assad, sans prendre en compte les réalités du terrain et la complexité des sociétés concernées. La France est le seul pays, avec l’Arabie Saoudite, à avoir toujours appelé au départ du président syrien au préalable à toute résolution du conflit. Cette opiniâtreté a coûté à la France sa place dans la région, puisqu’elle a été dépassée par le dynamisme russe et le pragmatisme américain. En fermant son ambassade à Damas et en refusant toute négociation, même parallèle, Paris s’est privé de tout levier semi-officiel en Syrie et a dû se rabattre sur les groupes rebelles qui, dès 2012, étaient tous pénétrés par l’idéologie djihadiste.

Contre Bachar el-Assad, la France a dénoncé l’usage d’armes chimiques par Damas sur les zones rebelles et défendu cette position même après avoir été lâchée par les États-Unis (dont la célèbre ligne rouge, une fois franchie, ne fut pas suivie d’effets, Ndlr). Puis elle a employé pour les dénoncer, la qualification de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, ce qu’elle n’avait pourtant pas fait ni envers le régime irakien qui a pilonné les villes sunnites du nord du pays en 2012-2013, ni envers Riyad qui continue de le faire au Yémen.

Contre Bachar el-Assad, la France a refusé de porter ses frappes sur les troupes de Daech qui se sont emparées de Palmyre en mai 2015 puis à nouveau en décembre 2016, et elle ne l’a pas fait justement pour ne pas être accusée d’aider le régime, même indirectement pendant qu’il mobilisait ses meilleures troupes sur le front aleppin. Contre le président syrien, la France a soutenu la rébellion kurde dans le nord de la Syrie, quitte à fragmenter un peu plus le pays et à fermer les yeux sur les exactions commises par certains groupes indépendantistes, de même qu’elle a fermé les yeux sur les manœuvres turques visant à s’implanter au delà de la frontière syrienne.

Contre les syriens eux-mêmes, la France a fourni des armes à des groupes constitutifs de l’alliance djihadiste Jabhat al-Nosra (Al-Qaeda en Syrie). Contre le président syrien, la France n’a pas dénoncé le financement par l’Arabie Saoudite de la mouvance islamiste de Syrie, celle qui a empêché par la terreur les civils de quitter Alep lorsque les Russes ont ouvert des corridors humanitaires. Contre Bachar el-Assad, la France a laissé toute latitude à l’Arabie Saoudite pour conduire une coalition au Yémen du Nord afin d’y écraser dans le sang la rébellion des Houthis, faisant plus de 30 000 morts à ce jour.

Accuser la France de ne pas s’être investie dans le dossier syrien est une ineptie et un mensonge. Certes, la France a d’abord parlé et n’a agi qu’indirectement. Mais qu’est-ce que les experts interrogés par Le Monde souhaitaient de plus ? Une intervention militaire directe de la France, seule, à la Cyrano, pour le panache ? Avec quelles troupes ? Les 3 000 soldats qui tentent de barrer la route au djihadisme au Sahel à travers l’opération Barkhane ? Les 10 000 soldats épuisés par l’opération Sentinelle ? Et contre qui la France aurait dû envoyer ces troupes ? Contre l’armée syrienne et son allié russe ? À Alep ou à Damas ? Les deux, mon général… Nos hommes auraient été immédiatement pris entre le marteau de Daech et l’enclume syro-russe et ils auraient été accusés de néo-colonialisme, comme ils le sont déjà au Sahel ! Nous aurions déclenché une guerre avec la Russie sans aucune assurance de rétablir une paix quelconque.

La France est allée jusqu’au bout de sa logique, celle des principes, mais depuis la fin des blocs, les principes ne suffisent plus à déterminer le camp du bien et le Moyen-Orient est trop complexe pour supporter le manichéisme. Si la France est condamnable pour ce qui s’est passé à Alep, alors elle l’est aussi pour Saada au Yémen, pour Falloujah en Irak. Mais jusqu’où faudra-t-il s’accuser ? Une chose est sûr : les experts ne sont pas faits pour gouverner.

Olivier Hanne est chercheur-associé à l’université d’Aix-Marseille

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