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Les moyens biotechnologiques remettent-ils en cause notre humanité ?

© Brent Lewis / Getty

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Sébastien Morgan - Publié le 29/11/16

Entre thérapie et amélioration du corps.

Nul ne saurait contester les bienfaits de la technologie dans le domaine médical et dont les prouesses font chaque jour la une des médias. Ainsi le 16 avril 2015, l’on apprenait que des essais cliniques avait lieu en Russie sur le premier exosquelette à l’usage des personnes ayant perdu l’usage des membres inférieurs. Fruit d’une collaboration entre la société ExoAtlet et le Centre de Recherche Médicale Universitaire Russe, cet exosquelette léger et relativement peu encombrant permet, après une trentaine d’heures de formation, aux personnes paralysées de remarcher.  Il devrait être commercialisé massivement très prochainement [1].

Depuis quelques mois, la société américaine de bénévoles « Enabling the future » [2] offre aux enfants qui ont perdu un bras, des prothèses pour le remplacer. Celles-ci sont ultralégères, réalisées en quelques heures grâce à des imprimantes 3D, sont personnalisées (forme et couleur) et surtout complètement articulées (chaque doigt est articulé individuellement permettant aux enfants de lacer leurs chaussures).

La frontière entre la guérison et l’amélioration n’est pas si claire

Une idée reçue consiste à dire que les religions sont favorables à l’avancée technologique à visée curative mais beaucoup moins aux innovations à visées mélioratives. Soulager la souffrance serait bon, souhaitable, moral tandis qu’une intervention pour augmenter ses performances serait presque immorale. Or, la frontière entre la guérison et l’amélioration n’est pas si claire que cela et ce, à plusieurs niveaux.

Au niveau de la technologie elle-même : une même technologie peut être utilisée pour guérir mais aussi pour améliorer.

Au niveau de la maladie : qu’est-ce qu’une maladie, sachant que la liste de ce qui est considéré comme maladie peut changer avec le temps, les cultures et les priorités marketing de l’industrie pharmaceutique ? [3].

À l’inverse, qu’est-ce qu’être normal ? On ne peut que citer les mots de Leon Kass, ancien directeur du Conseil de Bioéthique de la Maison Blanche, peu suspect de sympathie pour l’amélioration de l’être humain par la technologie : ceux qui introduisent une distinction entre la thérapie et l’amélioration espèrent de cette manière distinguer l’acceptable de l’inacceptable utilisation des biotechnologies. La thérapie est toujours éthiquement bonne, l’amélioration est, au moins prima facie, éthiquement suspecte. Mais cette distinction est inadéquate et finalement inutile pour l’analyse morale [4].

Distinguer les biens « finaux » des biens « instrumentaux » 

Dans un article publié dans le journal international de bioéthique [5], Bernard Baertschi fait remarquer la chose suivante : depuis le début des temps, chacun cherche à améliorer certaines choses en lui et ce, par divers moyens. On augmente sa mémoire par l’entraînement, son intelligence par l’étude, sa force par l’athlétisme, sa capacité d’attraction par le soin corporel… Rien de nouveau, changer les pare-chocs ou le capot de sa voiture n’en fait pas autre chose qu’une voiture. Dans le même ordre d’idée, les améliorations effectuées visent à optimiser une faculté, une compétence, un état d’humeur mais rarement à changer ontologiquement la personne.

Aussi, faut-il faire une distinction entre les changements qui sont visés pour eux-mêmes (biens finaux) et les changements qui sont poursuivis en vues d’un autre but (biens instrumentaux).

Or chacun poursuit des buts de vie qui lui sont propres et qui correspondent à sa définition de la vie réussie. L’actualisation de ses buts de vie demande une amélioration des capacités, soit comme fin soit comme instruments. Ce qui permet à Bernard Baertschi d’énoncer un principe normatif : améliorer une capacité qui permet à un individu d’atteindre les buts qu’il s’est fixé ou de mieux les atteindre est une bonne chose [4].

On le comprend bien, chacun veut réaliser des choses dans sa vie (il y a une base commune de biens finaux, être en bonne santé, être dans un état d’esprit positif, etc.), ce qui est légitime, et utilise pour ce faire, les moyens qui sont à sa disposition, depuis la tasse de café jusqu’aux nanotechnologies.

Considérer ce que les « fins » doivent être 

Cela voudrait-il dire que les améliorations biotechnologiques n’ont aucune incidence sur notre humanité ? Certes non. Leon Kass nous met en garde : quand de nouvelles technologies sont employées en médecine conventionnelle, les questions concernant les fins sont tout à fait claires. Nous voulons guérir le malade. Et nos nouvelles capacités pourraient nous permettre de le faire plus efficacement. Mais quand ces mêmes technologies nous rendent capables d’aller au-delà des buts traditionnels de la médecine pour changer notre corps et notre esprit à des fins autres que restaurer la santé, nous sommes en terrain inconnu. Nous devons considérer sérieusement ce que ces fins doivent être et quel prix nous pourrions être forcés à payer en les poursuivant au moyen des biotechnologies [7].

Baertschi fait remarquer que contrairement ce ne sont pas les fins qui sont nouvelles et qui choquent, plus précisément, c’est le caractère biotechnologique qui fâche, puisque améliorer les capacités et les performances de l’être humain par le biais des technologies est ce qui constitue la condition humaine depuis la nuit des temps [8].

Non, en réalité ce ne sont pas les fins qui sont tendancieuses mais bien les moyens mis en œuvre pour les atteindre.  Les moyens comptent moralement et ne sont pas justifiés par la fin. La question à se poser est donc celle-ci : les moyens biotechnologiques en ce qu’ils provoquent des changements à l’intérieur du corps, remettent-ils en cause notre humanité ou notre dignité en tant qu’être humain ?

Pour autant, Baertschi ne voit pas de raisons de considérer les améliorations biotechnologiques comme déshumanisantes en elles-mêmes.  Sauf s’il s’agit du projet déclaré de quitter l’humanité.


[1]    in Russia Today 16/04/15 (http://rt.com/news/250361-russia-exoskeleton-clinical-test).

[2]    http://enablingthefuture.org/upper-limb-prosthetics/the-limbitless-arm/

[3]    Ronald Cole-Turner, The Tranhumanist Challenge in  Transhumanism and Transcendence, Georgetown University Press, 2011, p 4.

[4]    Leon Kass, Ageless bodie, happy souls : biotechnology and the pursuit of perfection in The New Atlantis, Number 1, spring 2014, p 13.

[5]    Bernard Baertschi, L’humanité se dit de multiples manières in Journal International de Bioéthique, 2011, vol.23, n°3-4.

[6]    Bernard Baertschi, L’humanité se dit de multiples manières in Journal International de Bioéthique, 2011, vol.23, n°3-4, p 71.

[7]            Leon Kass, Reflections on Public Bioethics: A View from the Trenches in Kennedy Institute of Ethics Journal, vol. 15, n° 3, 2005, p. 235.

[8]    Bernard Baertschi, L’humanité se dit de multiples manières in Journal International de Bioéthique, 2011, vol.23, n°3-4, p 73.

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