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Le jour où l’Amérique devint une île

©AFP PHOTO / MANDEL NGAN
(FILES) This file photo taken on November on November 6, 2016 shows US Republican presidential nominee Donald Trump addressing a campaign rally at Atlantic Aviation in Moon Township, Pennsylvania . Donald Trump said on November 9, 2016 he would bind the nation's deep wounds and be a president "for all Americans," as he praised his defeated rival Hillary Clinton for her years of public service. / AFP PHOTO / MANDEL NGAN
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Une nouvelle d'anticipation... à relire dans quatre ans ? Par Thomas Flichy de La Neuville

Le 15 octobre 2020 au matin, lorsque les présentateurs de CNN annoncèrent subitement la constitution d’un gouvernement de transition formé par William Philips, ancien médecin de marine, l’opinion était loin d’imaginer le coup de théâtre qui s’était déroulé en coulisse. Ce ne fut d’ailleurs que trois jours plus tard qu’elle apprit l’assassinat de Reed Brewer, Président des États-Unis, celui-là même qui – sorti du néant aux primaires de 2016 – avait été propulsé aux fonctions suprêmes en janvier 2017, avant de provoquer un désastre. Le coup d’État du « military robotics trust », qui avait permis au FBI de régler ses comptes avec une CIA submergée par sa propre démesure, était parfaitement organisé. Pourtant rien ne fonctionna comme prévu : le naïf porté à la tête de l’État se révéla en effet contre toute espérance un chef hors pair et fut à l’origine de bouleversements qui frappèrent de stupeur jusqu’aux chancelleries les plus lointaines : c’est ainsi que l’Empire redevint soudain une île.

Maintenant que les amarres ont été rompues, je vous rends votre navire, messieurs, sans provision de bouche mais libre enfin. Prêt à voguer contre tous les vents contraires, à affronter les tempêtes les plus dévastatrices comme les joies les plus secrètes. Prends donc la mer, Amérique, et puisque la Fortune n’a jamais guidé tes pas, puisse Dieu lui-même diriger les zéphyrs qui te guideront. Quant à moi, pilote passager en ces mers, je me retire pour plonger dans l’oubli. Que mon corps soit emporté par l’onde amnésique et que mon visage disparaisse à tout jamais de vos souvenirs. Je ne fus que le messager. Toutefois, avant que ne sonne la trompette marine et que les tambours revêtus de crêpe, ne rythment le pas lent des matelots, laissez moi prononcer l’oraison funèbre de l’Empire mort, fondé par ceux qui vous trahirent et qui portait en lui-même son propre anéantissement. M’est il permis de lire en vos âmes, ô aristoï ? Vous que je choisis un à un pour former le Congrès des Amériques ? Que me disent vos regards ? La surprise vous a t’elle figé en statues de glace et pétrifié les membres ? Cent hommes de bien, rassemblés un soir d’automne sous l’auguste coupole feraient-ils soudain figure d’enfants perdus ? Et une fois la surprise effacée, verrait-on poindre la grimace de l’ambition sur le masque candide de la vertu ? Mais après tout qu’importe : ne le savez vous pas ? Vos visages me sont une langue plus familière que celle que nous parlons ensemble. Aussi, avant que le lourd rideau de velours ne tombe, le secret qui vous a été longtemps caché, vous sera révélé en pleine lumière. D’ailleurs je n’épuiserai pas votre patience : il vous suffira d’inspirer d’une longue traite l’air libre qui vous entoure, avant même que votre souffle ne retombe, vous saurez.

Figurez vous un instant que nous soyons non le 11 novembre 2020 mais, prenant le temps à rebours, à la Saint-Martin de l’an 2016. Auriez vous pu imaginer qu’il m’aurait été donné de prendre votre tête ? Insignifiant médecin de marine, j’avais pris mon congé trois ans plus tôt, lassé par le service. J’errais alors à travers les rues de Washington, en quête de nouvelles aventures, partageant mon pain noir avec de maigres oiseaux migrateurs, à moins que ce ne soit un poète déchu, les soirs de grande fête. Sans doute aurais-je pu travailler, toutefois, le labeur me rebutait. Sans cap ni boussole, j’errai au gré de mes pensées vagabondes. Ma retraite suffisait à peine à mes quelques besoins si bien que les extras étaient rayés de la liste de mes fantaisies. Le 11 novembre 2016, je vendis la vareuse de mon uniforme à un marchand de fripes oriental qui, soupesant les boutons de cuivre, me fit valoir ses regrets qu’ils ne fussent d’or. J’en tirai quelques billets verts assez légers, juste assez pour acquérir une dernière entrée aux loges les plus inconfortables de l’opéra. L’on y jouait Julio Cesare de Haendel. Je jugeais l’œuvre tout à fait propre à dissoudre en ses harmonies aussi majestueuses qu’éphémères, les souvenirs d’une carrière assez banale dans la marine. Lorsque je sortis de la salle d’opéra, fourbu par ma position inconfortable, l’air vif du soir me fit retrouver mes esprits. De petites bougies étaient placées sur les balustrades extérieures, comme en signe d’adieu. Je levai la tête. Le ciel était parsemé d’étoiles. Il me sembla que l’une d’elles clignotait anormalement. Mon astre vacillait-il avant de s’éteindre ? Les destinées des hommes étaient-elles inscrites dans les cieux ? Un corps céleste présidait-il aux destinées de notre Nation ? Si cet astre existait, pouvait-il dévier de sa course magnétique sous l’effet d’un dérèglement quelconque pour aller se perdre à jamais dans l’immensité glacée ? Si Dieu lui-même guidait l’Amérique comme nos poètes nous l’avaient enseigné, l’avait-il abandonnée ? S’était-elle secrètement révoltée contre lui ? En proie à ces réflexions, je levai les yeux sur l’horizon et vis l’obélisque de Washington, pâle sous les rayons de la lune, qui semblait pointer vers le ciel un doigt interrogateur. Cet obélisque n’avait la grâce légère de ses modèles d’Égypte, eux qui, taillés dans une seule pierre par mille esclaves numides se paraient de signes cabalistiques puis se dressaient mille ans vers le ciel avant d’être engloutis par les sables brûlants. Non, cet obélisque là n’était qu’un artifice de maçonnerie, creux en son centre et amputé de dix mètres par rapport aux plans initiaux en raison des fragilités de ses fondations. En cela, il me faisait penser à la Cathédrale de Beauvais, projet trop gigantesque et disproportionné pour traverser les siècles. Le chœur s’était effondré en 1284 ce qui avait nécessité cinquante ans de réparations. Peine perdue, la flèche et les trois étages du clocher avaient implosé le 30 avril 1573. L’obélisque de Washington tomberait-il à son tour pour se briser en mille miettes tel une nouvelle Babel ? Mais après tout, que restait-il du projet grandiose de capitale imaginé par Pierre Charles L’Enfant, cet ingénieur Français qui avait souhaité léguer à l’Amérique un plan de ville à la gloire de l’État. Ce dernier s’était rapidement heurté à l’esprit d’économie des proches de Washington. Il était tombé en disgrâce et avait terminé sa vie dans la misère.

L’État était-il condamné à ne rester qu’une façade en Amérique ? Interrogez vos mémoires, ô aristoï. Quels étaient ceux qui occupaient ces sièges avant que je ne vous choisisse ? Étaient-ils libres ? Depuis cinquante ans, les affaires publiques avaient été dévorées par les groupes d’intérêts privés. Des avocats discrets et habiles approchaient vos prédécesseurs entre deux rendez-vous puis leur laissaient leur carte de visite sur laquelle ils pouvaient lire l’appellation obscure de conseiller en stratégie. D’ailleurs ces avocats ne leurs étaient pas inconnus : la moitié de l’ancienne législature était passée à travers la porte tambour séparant le Congrès, des officines de lobbying. Plus la république entrait en déliquescence et plus ces avocats se multipliaient. Les hommes en noir sortaient chaque jour de la rue K. puis se dirigeaient en petits groupes vers les marches du Congrès, bâtiment qu’ils parasitaient. Ce qu’ils recherchaient avant tout, c’était des contacts individuels. La relation commençait par de petits cadeaux. Mais l’essentiel venait plus tard : afin de décharger chaque membre du Congrès, de l’activité ingrate consistant à lever des fonds afin d’assurer sa propre réélection – celle-ci lui prenant le tiers de son temps – le conseiller en stratégie se chargeait de cette tâche en lui fournissant les fonds requis. Il lui restait à surveiller scrupuleusement les votes du membre sous contrôle. S’il se comportait fidèlement, il pourrait alors l’assurer d’un emploi très bien payé une fois qu’il aurait quitté ses fonctions. Ce contrat moral accepté, tout membre du Congrès devait littéralement la propriété du lobby qui l’avait acheté. Ne vit-on jamais d’une ploutocratie plus corrompue ? Les vendeurs de matériel militaire, entièrement dépendants des commandes de l’État achetaient consciencieusement les votes de ses représentants tandis que les groupes d’emprunteurs ayant pris les plus gros risques sur les prêts se liguaient afin d’éviter tout assainissement financier. Les lobbyistes ne se contentaient pas du Congrès d’ailleurs, ils s’attaquaient aux multiples agences de la bureaucratie fédérale, profitant de la paresse des petits fonctionnaires qui les peuplaient afin d’écrire à leur place la réglementation spécialisée qui conviendrait aux intérêts des puissants. Ils avaient leurs entrées à la maison blanche et arrivaient à vendre pour plusieurs millions de dollars, un rendez-vous avec le Président des États-Unis. Ces hommes étaient ils honteux de faire passer l’intérêt des puissants avant le bien commun ? En aucun cas. Ils prétendaient au contraire que les bases du gouvernement fédéral avaient été fondées dès les origines sur des groupes d’intérêts, que ces groupes entraient naturellement en compétition, ce qui aurait prétendument pour conséquence leur auto régulation. Mais qui pouvait penser avec sérieux que les intérêts privés s’annihileraient mutuellement ? C’est bien l’inverse qui se produisit, ils se liguèrent secrètement, se mirent à chasser en meute, en se proclamant avec cynisme les éducateurs des élus. C’est ainsi que vos prédécesseurs retombèrent en enfance, soumis à la férule de parents monstrueux maniant le chantage d’une main et l’or de l’autre. Un auteur inconnu écrivit alors un ouvrage intitulé la république perdue. Jamais titre ne fut plus juste.

Plongé dans ces réflexions, je relevai la tête et vis soudain le dôme du capitole qui semblait illuminé de l’intérieur. J’eus alors l’intuition que la grande fête finale s’y déroulait. Un homme accroupi dans le noir m’apparut soudain à la faveur d’un rayon de lune. Il tenait un livre ouvert dans ses mains dans lequel il lut à haute voix : Je commence par la liberté absolue et j’aboutis à la dictature parfaite. Regardant une seconde fois le capitole, j’eus l’impression de voir, en lieu et place du dôme démesuré, une grande cage dans laquelle voletaient des oiseaux pris au piège. Encore quelques mois et la cloche de l’élection tinterait. Les fenêtres du dôme seraient alors ouvertes et la cage se viderait. Je pensais alors au prochain simulacre d’élection et me dis que ce grand spectacle de marionnettes était sans doute plus artificiel que l’opéra dont je sortais. Après tout, puisque l’Amérique avait tant abusé de sa liberté, qui pourrait l’aider à retrouver son sens ? La monarchie française, qui avait fait don de la liberté à l’Amérique n’était elle pas garante du bon usage qui en serait fait ? Mais la France en était elle capable, elle qui par un curieux retournement de situation, ne s’estimait plus libre de penser par elle-même ? Je traversai la prairie et me dirigeais à tâtons vers le musée. Étrangement, ses portes étaient ouvertes. Je respirai l’odeur si particulière du lieu. Quelques tableaux étaient éclairés. Tout d’abord Coriolan, supplié par sa famille d’épargner Rome de son glaive, puis César entouré par la foules des conjurés, Bonaparte enfin, le teint livide, emporté hors du conseil des Cinq-Cents. Notre régime finirait il ainsi ? Au vu des candidats à l’élection, cela paraissait probable. Pourtant, o Aristoï, ce ne fut pas moi qui portai le coup fatal. En réalité, la manœuvre qui me porta prématurément au pouvoir et fit dissoudre le Congrès, n’avait rien de militaire. Non, la ploutocratie ne fut jamais mise à bas par le complot des derniers gentilshommes de Virginie. L’on vous dupa aristoï, et jusqu’à ce jour, je ne pouvais rien dire. Ainsi, lorsque le Military Robotics Trust profita de l’inauguration de la nouvelle usine de papier-monnaie pour précipiter le président dans une cuve de papier mâché, tout fut naturellement orchestré pour expliquer qu’il avait été enlevé. Il n’en était rien. Son corps, passé au laminoir, perdit sa couleur et devint papier-monnaie. C’est pour cette raison que nous devrons renoncer au dollar. J’ai pris mes dispositions messieurs : les hommes de Wall-Street embarquent ce soir pour l’Australie à bord du Paquebot Nevermore. Demain, vous serez libres à nouveau. Ayant renoncé à détruire ou a accaparer, il vous restera à accomplir l’essentiel : être.

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