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« Tu ne tueras point » vaut dix films de guerre à lui seul

©Mark Rogers - © 2016 - Cross Creek Pictures
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La dernière réalisation de Mel Gibson tient tête aux chefs-d’œuvre du genre.

Le panthéon des réalisateurs de films de guerre comptait déjà Kubrick, Eastwood, Spielbierg ou Malick. Mel Gibson a peut-être réussi le pari forcené de se hisser en un seul film au rang des maîtres du genre. Comparaison n’est pas raison, mais comment mieux parler de ce film au pitch épais comme une feuille de papier à cigarette ?

Tout a déjà été dit sur l’histoire : un jeune gars du mid-ouest américain (Desmond Doss), hostile à la violence et objecteur de conscience, veut s’engager dans l’armée américaine pour monter au front dans le Pacifique… pacifiquement. Un soldat sans fusil et sans cartouche. « La guerre sans l’aimer », comme dirait l’autre, mais la guerre quand même. La guerre pour sauver son pays, la guerre pour faire reculer la barbarie, la guerre pour rester auprès de ses camarades, la guerre pour ramener la paix.

Un début de film vu et revu

La romance, un rien naïve, du début du film (trop longue) évoque la tragédie romantique qui tisse la trame de Pearl Harbor de Michael Bay (2001). Uniformes impeccables, sourires ravageurs et mèche gominée pour les jeunes engagés. Lèvres rouge carmin, robe ajustée et accroche-cœurs au front de la belle infirmière. Du vu et revu, qui n’apporte pas grand chose mais nourrit la résolution pacifiste de notre héros (et on le comprend).

La scène du bootcamp avec pompes, tractions, parcours du combattant et brimades en tous genres est malheureusement (trop) mal inspirée de l’exceptionnel Full Metal Jacket de Stanley Kubrick (1987). Camarades de promo falots ou fayots, gros durs de pacotilles et bizutages à la petite semaine, gradés qui froncent le sourcil devant notre aspirant rebelle… Tous prêtent à sourire mais se rattraperont dignement lors des scènes de batailles. La demie-heure est un peu longue. À peine les soldats débarquent-ils à Okinawa, que le film connaît un nouveau souffle…


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Une plongée dans l’enfer des tranchés

Un nouveau souffle puissant, épique, digne des Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick (1957). Les officiers complètement transparents de prime abord se muent en héritiers du colonel Dax (Kirk Douglas). Dans le film de Kubrick, il crevait l’écran revolver au poing, casque vissé au crâne, la mâchoire saillante, les muscles tendus, nerveux. D’un coup de sifflet strident il arrachait ses hommes à leur torpeur angoissée, comme un obus incendiaire déchire la nuit dans les plaines de la Somme labourées par les bombes. Les hommes agglutinés dans la tranchée, les pieds dans la boue, tremblants de peur, montaient à l’assaut la rage au ventre et les yeux fous.

En 1914, les hommes pataugeaient en enfer, au fond des tranchés, des trous d’obus. En 1945, ils y grimpent : l’enfer est là-haut. Une échelle de corde pend du sommet d’une falaise grise qui se découpe sur le ciel bleu (Hacksaw Ridge, qui donne son nom au film en version originale). Au delà s’étend le plateau de l’île d’Okinawa : ses casemates, ses barbelés, ses tunnels, ses mitrailleuses, ses mortiers, ses baïonnettes. La peur, la mort et la souffrance. Le martyr des soldats jetés dans la fournaise rappelle l’assaut désespéré des soldats russes dans Stalingrad de Jean-Jacques Annaud (2001).

Dès que le pilonnage du massif par les pièces d’artillerie de la marine s’arrête, les hommes montent à l’assaut. La cataracte visuelle de sang, de chair et d’acier qui s’imprime sur les pupilles donne indubitablement la réplique au magistral Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg (1998), consacré au débarquement allié en Normandie. Des centaines de jeunes types se font découper à la mitrailleuse, les grenades déchirent les hommes et la riposte terrifiante d’un ennemi invisible vous coupe le souffle le temps d’une salve qui semble ne jamais vouloir s’arrêter. L’homme apparaît dans sa fragilité, pantin dérisoire face au déluge d’acier des canons. La guerre est montrée dans sa cruauté nue. La violence est si esthétisée qu’elle devient repoussante, à l’instar du magnétique Fury de David Ayer (2014).

Dix ans après Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood (2006), Gibson dépeint la folie sanguinaire du corps expéditionnaire japonais comme un maître de calligraphie : à grands et puissants traits d’encre noire sur la feuille de papier. Des assauts déments dans le soleil levant aux corps à corps diaboliques dans la pénombre des tunnels, le jusqu’au boutisme forcené des soldats nippons est glaçant et hallucinatoire. La scène du seppuku d’un officier semble tout droit sortie du roman prémonitoire Patriotisme de Mishima. La moiteur assassine du front asiatique et la cruauté des gradés nippons rappellera aux cinéphiles Le pont de la rivière Kwaï de David Lean (1957) ou l’étonnant Invincible d’Angelina Jolie (2014).

Une « mission » rédemptrice

Le plus long et beau moment du film embarque le spectateur dans la quête du héros : « Ô Lord, give me one more ». « Seigneur, donne m’en un de plus ». La grâce et le génie qu’il déploie pour mener sa « mission » rédemptrice, ne sont pas sans rappeler La ligne rouge de Terrence Malick (1998), sans doute le film dont « Tu ne tueras point » s’inspire le plus. Comme le héros mutique du film de Malick (Jim Caviezel, qui incarnera Jésus Christ devant l’objectif de… Mel Gibson), il est l’étincelle d’humanité qui brille dans la nuit obscure de la guerre, une relique d’amour dans le néant de la mort. Il poursuit sa mission au mépris total de sa vie, mû par une force invisible. Un héros calme, consciencieux, téméraire, résolument pacifique, perdu dans les brumes d’une guerre qui perturbe l’ordre paisible du monde.

 

 

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